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Simone de Beauvoir

     
   

Partager votre expérience

    Bonjour chère Simone(je me permets cette familiarité qui n'entame pas le respect que j'ai pour vous) j'ai été passablement surprise de trouver votre adresse mail sur ce site, mais je remarque avec bonheur que vous vous adaptez aux nouvelles technologies, qui ne doivent pas être le domaine réservé des hommes. Je suis pour ma part une jeune représentante du deuxième sexe et dans le commencement de ma vie d'adulte, j'aurai plaisir à trouver en vous un guide spirituel. En effet, le doute m'assaille. Quoique plaisante et cultivée, je peine à rencontrer l'âme sœur.

Puisque je vous admire autant intellectuellement que pour votre vie privée (de Sartre à Nelson Algren..), je voudrais que vous m'aidiez en partageant votre expérience. En effet, il semble toujours bien difficile aujourd'hui d'être une femme libre, indépendante et amoureuse.

En attente de votre réponse, bien à vous,

Sarah


Chère Sarah,

Pour vous répondre convenablement, il me faudrait réécrire certains de mes romans, de mes essais et toute mon autobiographie.

Toute ma vie j'ai cherché à concilier indépendance - ou plutôt liberté - et engagement amoureux. Cela ne fût pas toujours facile, d'autant plus qu'à l'époque où j'avais l'âge d'attendre le prince charmant, ma société destinait les femmes à l'isolement de leur cuisine et les promettait à un avenir dans l'ombre de leur mari. En terme de liberté, on peut trouver mieux. Toutefois, le caractère modeste des finances familiales n'encourageait pas mes parents à me marier, car la dot aurait plutôt été une dette, si je peux me permettre cette plaisanterie. Ça tombait plutôt bien, que je doive me préparer à gagner ma vie, car je n'avais nulle envie de me dessécher dans un mariage imposé et malheureux.

Aujourd'hui, je m'occupe de Sartre malade, je l'aide à mettre sur papier ses dernières idées. Je ne le laisserai jamais tomber et cette idée ne m'est jamais passée par l'esprit. Je suis absolument engagée envers cet être humain. Mais je suis aussi absolument libre devant lui. C'est un paradoxe que j'aime beaucoup. Toutefois, je sais que Algren a beaucoup souffert de notre relation, qui ne pouvait être exclusive comme il l'aurait souhaité. Il faut faire attention car concilier amour absolu et liberté absolue implique forcément d'autres personnes et ces personnes doivent être respectées et comprises. Avoir à recommencer, je referais probablement les mêmes choix (avec Sartre) mais je crois que j'essaierais d'être encore plus limpide pour les autres personnes qui ont partagé ma vie et mon cœur.

Puisque je n'ai plus l'âge ni la force de réécrire mes romans - et que mon militantisme me prend pas mal de temps, je vous invite à me poser des questions plus précises. Je pourrai ainsi mieux répondre aux questions qui vous turlupinent.

Au plaisir,

Simone de Beauvoir