L'importance des mots |
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| Madame, Je suis ravi et surpris d'avoir trouvé un site qui permette que l'on s'adresse à vous outre-tombe; c'est preuve que vos pensées et vos idées survivent à votre présence comme vous en aviez le souhait. Je suis étudiant et je planche actuellement sur une de vos citations. J'ai déjà compulsé pas mal de documents à votre sujet et compris que les mots revêtent pour vous un rôle essentiel; qu'ils doivent toucher vos lecteurs tout autant que vous l'avez été par de nombreux auteurs. Pourriez-vous m'éclairer d'avantage sur cette citation: «L'image sur l'instant nous envoûte; mais ensuite elle pâlit et elle s'atrophie. Les mots ont un immense privilège:on les emporte avec soi». J'ose espérer une réponse, mais serai-je directement joint ou devrai-je revisiter le site pour vous lire. Je vous prie de croire à l'admiration que je vous porte pour vos idées novatrices et féministes. Preuve s'il en est, que tous les hommes ne sont pas nécessairement des machistes opposés au réel épanouissement des femmes. |
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| Bonjour cher étudiant anonyme, Je souris à l'idée de vous voir «plancher» comme vous dites sur une de mes citations. J'espère au moins que vos professeurs vous ont remis le texte duquel cette citation est issue! Car pris hors contexte, il est vrai que ces mots peuvent être déroutants… Voyons un peu la question. Je serais tentée de débuter l'analyse par l'idée de paresse intellectuelle. Contrairement aux mots, au roman ou à l'essai, l'image se laisse prendre sans effort. Au contraire, le texte demande réflexion, reconstruction, recherche du sens et imagination. L'image se donne, elle se saisit aisément. Mais par là même, elle s'impose avec tant de force que l'imagination, la faculté créatrice de l'homme, n'a plus qu'un rôle extrêmement secondaire à jouer. Ce faisant, la télévision et le cinéma ne peuvent rien donner d'intemporel ou d'universel. Puisque le visage des personnages est fixé à jamais, puisque les lieux où se déroule l'histoire sont indubitablement connus, il ne reste rien à imaginer. Comme je le disais dans le texte auquel vous faites référence, le cinéma transforme les idées (ayant une portée universelle) en «anecdotes». Le cinéma présente l'idée ou l'histoire avec tant de détails qu'on quitte l'universel pour entrer dans la dimension du particulier. Cette femme précise, en ce lieu précis rencontre cet homme précis. Tout est montré, il ne reste plus rien à rêver. En d'autres mots, l'histoire qui se déroule sous nos yeux avec presque autant de réalisme que la vie même, s'ancre inévitablement dans une époque et dans un lieu précis. Il ne nous est plus permis de changer ces lieux, cette époque et ces personnages. Nous sommes enchaînés à la seule représentation qui soit vraie, soit celle que l'image nous impose. Toute liberté est anéantie par l'image. Or, c'est par cet ancrage obligé dans le particulier, dans l'anecdotique, que l'image perd sa portée universelle. L'universel, quant à lui, réside dans la part d'imagination et dans la marge de liberté que le texte confère au lecteur. Les idées deviennent universelles lorsqu'elles sont dépouillées des détails des cas particuliers, ce que le cinéma ne permet pas de réaliser. Le texte, parce qu'il propose une histoire sans l'imposer avec l'intransigeance de l'image, permet à l'humain de toute époque de s'y reconnaître, de s'y projeter. C'est pourquoi je lis avec autant d'émotion les tragédies grecques que les romans du XIXe siècle. J'y trouve en effet l'espace pour m'y insérer, pour m'y sentir la bienvenue. Au contraire, le cinéma m'exclut dès le départ. En laissant à chacun le soin de reconstruire le récit, de l'aborder à son rythme, de relire des passages, le texte est le contraire du despote. Il suggère et oriente la pensée, mais n'impose rien. Celui qui «regarde» l'histoire est un spectateur captif; le lecteur quant à lui est un acteur créatif. Alors que reste-t-il d'une image ou d'un film? Des souvenirs frais le soir de la représentation, des souvenirs vagues quelques semaines plus tard, puis, pour la plupart des films, plus rien après quelques années. L'image s'atrophie dans le sens où elle dépend de la capacité de ma mémoire à la reconstituer (sans aucune liberté). Les mots restent avec moi puisqu'en les lisant, en participant à la reconstruction du sens, je les ai fait miens. Je n'oublie pas une idée universelle. J'oublie le cas particulier. Puisque vous «planchez» sur ma citation, j'imagine que vous devez y faire une critique… Il me ferait très plaisir de la recevoir car les idées ne progressent qu'en s'entrechoquant! Bon travail, bonnes études. Simone de Beauvoir |