Le monde aujourd'hui
       
       
         
         

dames.guy@wanadoo.fr

      Madame de Beauvoir,

Que diriez-vous aujourd'hui à cette société malade à perdre son ÂME.

Violence verbale, violence sur la route, violence dans nos forêts que l'on brûle au risque de provoquer la mort des soldats du feu,violence contre tous ces gens qui ont perdu leurs maisons, effets personnels, toute une vie de labeur.


Violence dans les hôpitaux au service des urgences en période de très grande canicule, ou par manque d'effectifs, de places et de moyens financiers plus de 15000 personnes âgées sont décédées, la plupart dans les couloirs. Violence pour ces anciens qui, par manque de place, les corps ont été entreposés dans des camions réfrigérés, en attendant que les familles les réclament.Honte aux hommes politiques qui se rejettent la faute les uns sur les autres. Ils se glorifient tous d'avoir interrompu leurs vacances afin de faire face (APRES LA BATAILLE).

C'est une cruelle prise de conscience, qui nous met face a nos responsabilités.

Madame éclairez-moi de votre sagesseREGINE

 

       
         

Simone de Beauvoir

      Chère Régine,

Je ne puis comprendre totalement les événements fort malheureux auxquels vous faites référence, dans la mesure où je n'ai pas de lunette d'approche donnant sur votre monde. Mais cela ne m'empêche pas de reconnaître à travers vos propos indignés le sort bien particulier des hommes et des femmes qui sont à la fois impuissants et responsables...

Impuissants. La source des calamités, des drames et de cette violence polymorphe dépeinte dans votre lettre vous semble - et semble à chacun - située bien au-delà de votre sphère d'action et d'influence. Cela vous dépasse, cela dépasse chacun d'entre vous. Vous critiquez vos hommes politiques qui eux non plus, malgré leur position de pouvoir, n'ont su trouver les moyens d'agir afin d'épargner la mort ou encore de préserver la dignité des personnes jusqu'à leur trépas.

Attardons-nous brièvement au cas soumis. Vous parlez de canicule et de 15 000 personnes âgées mortes des suites de la chaleur. Vous parlez aussi du peu de moyens de votre société pour faire face à cette vague de chaleur et de décès subite. Je peux très bien imaginer le fort sentiment d'impuissance des médecins, des proches des personnes âgées, des personnes politiques et de toute la population devant cette calamité. La nature s'est déchaînée et vous n'aviez pas ce qu'il fallait pour y faire face. Malgré toute la bonne volonté manifestée pendant la bataille, comme vous dites, les moyens concrets pour éviter le pire étaient manquants. C'est donc dire qu'il aurait fallu les prévoir avant, dans le passé. Puisque ces moyens n'avaient visiblement pas été prévus (on ne peut pas tout prévoir, ni avec la nature, ni avec les hommes), vous vous êtes sentis impuissants, individuellement et collectivement.

Impuissants, mais cependant responsables. Vous faites référence à la fin de votre lettre à une cruelle prise de conscience de la responsabilité. Ces propos cadrent plutôt bien avec la philosophie à laquelle je me consacre avec Jean-Paul Sartre (mais d'une autre façon que lui), c'est-à-dire à l'existentialisme. Une des idées centrales de l'existentialisme réside dans la responsabilité totale des hommes sur leur vie individuelle et collective. La cruelle prise de conscience dont vous parlez est un passage obligé mais très sain, qui permet de comprendre que tout repose sur nos épaules et qu'il n'est plus possible de rejeter le blâme sur une quelconque entité extérieure à soi-même et à la collectivité humaine. Bien sûr, une vague de chaleur n'est pas provoquée par les hommes ; ceux-ci ont toujours dû affronter d'extrêmes conditions météorologiques. Toutefois, cette vague de chaleur était-elle prévisible? Avec le savoir et l'expérience accumulés des hommes de votre temps (qui n'est pas si loin du mien), vous était-il possible d'être prêts pour l'affronter? Et du côté de la solidarité, si chacun avait mis du sien, si chacun s'était porté volontaire pour permettre aux personnes en détresse de trouver de l'ombre, du frais, de l'eau, le drame aurait-il pu être minimisé? La question cruelle est celle-ci: et vous, auriez-vous pu faire quelque chose pour aider, aussi minime soit-elle?

Je sais que la prise de conscience de notre responsabilité en tant qu'être humain libre et en tant que société est douloureuse. Elle est douloureuse car elle s'oppose catégoriquement au sentiment de légèreté et d'insouciance que la plupart des hommes ont connu pendant leur jeunesse. En effet, les enfants sont libérés du poids du monde, dans la mesure où ils n'ont pas contribué à le créer. Ils sont nés dans un monde déjà fait, déjà donné; ils ne peuvent que s'y soumettre. Cette soumission absolue de l'enfant au monde qui l'entoure (ce qui explique comment certains enfants défavorisés acceptent des conditions de vie extrêmes), que l'on peut opposer à la liberté, va pourtant de pair avec la tranquillité d'esprit des enfants: ils échappent à l'angoisse de la liberté car leurs actions leurs semblent n'avoir aucune influence sur le monde extérieur.

L'enfant qui vieillit, comme vous et comme chacun des membres de votre collectivité, réalise cependant un jour que ses actes pèsent sur la terre autant que ceux des autres, que ses choix et ses décisions auront une influence sur son avenir et sur celui des autres. Il s'aperçoit qu'il est responsable. Responsable de lui et de ce qu'il devient, responsable du monde et de ce qu'il devient. Responsable, parce que le fait d'être libre comporte ses exigences.

L'existentialisme s'oppose catégoriquement au déni de la responsabilité, dans lequel plusieurs personnes se replient afin d'éviter le sentiment de culpabilité. «Bah, qu'aurais-je pu y changer?» ou «ça n'aurait rien donné que je porte un ventilateur à ma voisine de palier" ou encore "on n'est pas pour commencer à vouloir tout prévoir!», sont autant de réactions, naturelles mais illégitimes, des êtres humains qui cherchent à se soustraire aux exigences de leur liberté et de leur responsabilité.

Vous savez pourquoi, lorsque des condamnés sont fusillés, il y a toujours plusieurs hommes pour tirer? C'est pour que chacun puisse se libérer du poids d'avoir tué un homme en se disant «ce n'était probablement pas ma balle qui a tué cette personne, je n'ai donc tué personne». Or, cette réaction, naturelle mais illégitime, est la même que celle qui consiste à se dire «ces 15 000 personnes sont mortes, mais ce ne sont certainement pas mes gestes et mes décisions passées qui y ont contribué». Comme le fait que chacun des hommes ayant appuyé sur la gâchette pour fusiller un condamné est en fait responsable de la mort de ce condamné (même si ce n'est pas sa propre balle qui l'a tué), chacun des membres de votre société est responsable de la mort de ces 15 000 personnes âgées, même si personne n'y a directement contribué.

Le verdict est difficile à prendre. Cependant, c'est la seule façon d'arriver un jour à ce que chacun, en se sentant responsable de ce qui arrive aux autres, pose un geste qui, mis bout à bout avec tous les gestes de tous les autres, parvienne à changer quelque chose à ce qui semblait jusque là inéluctable. Le monde n'est pas donné: il vous faut le construire, perpétuellement. Qu'allez-vous faire dès maintenant et dans l'avenir pour améliorer votre sort et celui de vos concitoyens?

Cordialement,

Simone de Beauvoir
         
         

dames.guy@wanadoo.fr

      Madame Simone de Beauvoir,

Merci pour m'avoir répondu aussi rapidement. Vos mots sont durs mais, ô combien vrais. Il est exact qu'il est plus facile d'accuser les autres d'irresponsabilité que se regarder et dire «et moi qu'ai-je fait».

Vos paroles sont matière à réfléchir, elles m'interpellent, me font réaliser que je ne suis pas meilleure, ni plus attentionnée que les autres, puisque je suis en train de geindre seule dans mon coin sur ces violences qui me concernent, «mais dont je ne me sentais pas responsable». Aussi je vais faire un travail sur moi-même afin que cette prise de conscience ne soit pas éphémère.

Aller vers les autres, faire davantage, une visite, un petit mot, un sourire, être à l'écoute, partager en somme.

Merci encore, ce sont les paroles que je devais entendre.

Madame, je vous salue respectueusement.