Le féminisme |
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| Bonjour madame, Entendons nous, dans un premier temps, pour dire que lorsqu'une personne émet une théorie, une idée ou préconise un idéal, cette personne se doit de suivre ses préceptes. Ne pas le faire serait montrer aux yeux du monde que le parti n'a nul besoin d'être argumenté, car le supposé défenseur s'en charge très bien. Ce principe établi, ma question est la suivante: Comment vous a-t-il été possible, tout au cours de votre vie, de prêcher le féminisme alors que votre relation avec un homme en particulier, nul besoin de le nommer, a été marquée par une soumission presque complète de votre part? Ne percevez pas ma question comme une injure, car mon intention n'est pas provocatrice, loin de là en fait. Je tiens plutôt à connaître les raisons vous ayant poussée à accepter la torture, par le biais du trio principalement, à laquelle vous avez été soumise par l'illustre philosophe. En d'autres termes, l'amour, si c'est votre cas, doit-il avoir préséance sur les idéaux d'une personne, le féminisme dans le cas présent? J'attends impatiemment votre réponse. François |
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| François, Laissez-moi d'abord souligner le côté fallacieux de votre principe, sur lequel vous voudriez obtenir mon accord. Vous soutenez qu'un idéal perd sa validité ou son intérêt lorsque la personne qui le professe ne le respecte pas à la lettre. Or, ce raisonnement sophistique est porteur de conséquences auxquelles, j'ose espérer, vous n'aviez pas pensé. Quel être humain peut-il se targuer d'agir toujours en conformité avec les principes et les idéaux qu'il défend? Aucun. Or, puisque la perfection n'est pas un trait humain, quel idéal, pouvez-vous me dire, pourrait tenir le coup? Aucun. Cela dit, et sans trop entrer dans les détails de ma vie, je ne considère pas que mes relations avec Sartre, pour ne pas le nommer, infirment la validité de la pensée féministe que j'ai pu soutenir. Ai-je eu des enfants? Me suis-je mariée? Non. J'ai refusé le modèle féminin, le rôle de la femme, que la société cherche à imposer. Ce moule dans lequel sont coulées les petites filles à partir de leur plus jeune âge n'est pas parvenu à limiter mon ardent besoin d'autonomie et de liberté. Je n'étais nullement attirée par la reproduction d'une extension de moi-même et ce, d'autant plus que mon enfance n'avait guère été heureuse. Je ne tenais nullement à faire subir ce que j'avais eu tant de joie à quitter. Quant au mariage, il ne nous intéressait pas. Sartre voulait sa liberté, je ne voyais pas pourquoi m'enchaîner. Quoique vous serez peut-être étonné de savoir que Sartre a offert de m'épouser, afin que nous puissions enseigner la philosophie dans la même ville? J'ai refusé son offre. J'ai refusé, car je n'aurais pas accepté pour les bonnes raisons. J'aurais accepté pour éviter d'affronter la solitude, alors qu'au fond de moi-même, je savais qu'il fallait que je construise l'autonomie qui, à mes 23 ans, me faisait défaut. Nous avons vécu plusieurs années séparés l'un de l'autre. J'ai toujours critiqué lorsque je n'étais pas d'accord avec ses fameuses théories. Est-ce là l'attitude d'une femme complètement soumise? Et que faites-vous de la relation passionnée que j'entretiens depuis des années avec mon cher américain, mon amour de Nelson? J'ai expérimenté la vie et l'amour beaucoup plus que vous ne le croyez. J'ai fais des essais, qui engendrent presque immanquablement des erreurs. Mais jamais je n'ai fait quelque chose allant contre ma volonté. Toutefois, peut-être ne pouvez-vous pas imaginer de quel genre de volonté il s'agit. Je suis munie d'une volonté qui parfois veut ce que je ne veux pas et ne veut pas ce que je veux. Il y a d'une part mes élans spontanés et d'autre part mes idéaux lointains. Lorsque les deux entrent en conflit, je me retrouve dans une telle situation, de vouloir ce que je ne veux pas. Mais je m'égare... Que j'aie ou non trahi l'idéal dont vous parlez n'a que peu d'importance. Plutôt que de chercher à dévaluer un idéal en s'en prenant à la personne qui le professe, demandez-vous sincèrement ce que vous en pensez. Qu'en pensez-vous? |