La mort

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

belc@videotron.ca

 

 

 

Bonjour Simone,

En regard des évènements tragiques qui se passent partout dans le monde et connaissant votre esprit philosophique, j'aimerais beaucoup que vous m'aidiez à comprendre ce qui pousse un être humain à commettre l'acte terrible de tuer. Je ne comprends pas très bien ce qui donne le droit à quelqu'un de se permettre d'enlever la vie à une autre personne.

En attente d'une réponse, qui je l'espère m'aidera à comprendre, passez une bonne journée.

Myriam

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Simone de Beauvoir

 

 

 

Bonjour Myriam,

D'abord, je vous demande pardon pour le délai de la réponse, votre lettre s'était glissée entre les pages d'un manuscrit que Sartre m'avait remis…

Votre question est absolument fondamentale… et je dois vous avouer que cela me préoccupe depuis que je suis toute petite. J'ai découvert progressivement que le monde n'était pas aussi parfait que je le souhaitais et cela m'a fait beaucoup souffrir… et réfléchir. Déçue des hommes, je l'ai été à de nombreuses reprises. J'ai vécu la deuxième guerre mondiale et l'occupation allemande de Paris, j'ai eu la frousse de perdre Sartre lors de cette même guerre. Puis, comme si ce n'était pas assez, j'ai vu les régimes communistes (notamment Cuba, URSS, Chine) sombrer dans un totalitarisme sanglant. Aussi, la guerre d'Algérie, menée par la France pour conserver le contrôle sur cette «colonie», a fait tant de victimes, tant sur le plan physique que psychologique, que je ne puis me résoudre à croire que des humains en soient arrivés là. Étant donné les propos de votre lettre, je présume que de nouvelles histoires d'horreur ont lieu à votre époque…

Et pourtant. Comme cela est dur à accepter et à comprendre! L'humain est aussi fascinant que terrifiant. Comment des êtres capables d'autant de générosité, de bonté et de dévouement en arrivent à tuer? Et permettez-moi d'en rajouter. Comment peut-on enlever la liberté à un homme? Comment peut-on lui enlever sa dignité? Par quelle espèce de soif insatiable en arrivons-nous à traiter les autres comme des esclaves? Comme de simples instruments servant à satisfaire nos désirs de puissance?

Petite, je croyais avec ferveur en un Dieu bon et parfait. J'espérais que les souffrances de tous seraient récompensées dans l'au-delà. Mais j'ai eu trop de mal à concilier l'idée qu'un Dieu bon et parfait soit responsable de toutes les contradictions et des malheurs du monde. Plutôt que d'accepter le mal du monde comme faisant partie du grand «Plan» de Dieu, j'ai préféré me dire qu'il n'y avait pas de Dieu responsable de tout cela. Or, s'il n'y a plus de Dieu responsable des souffrances de ce monde, nous, les hommes, nous retrouvons seuls, responsables… et libres.

En effet, s'il n'y a pas de Dieu, nous sommes entièrement responsables de notre destinée, individuelle et collective. Bien sûr, cela charge nos épaules d'un poids difficile à porter: nous sommes tous, collectivement, responsables de tous les malheurs du monde. Toutefois, si cela nous revient à nous, et non plus à un Dieu qui aurait créé le monde avec le mal en prime, nous devenons aussi libres de supprimer le mal.

Me suivez-vous? Nous sommes la source du mal, mais nous avons aussi les clés pour le supprimer. Nous ne pouvons blâmer aucun Dieu pour nos souffrances, mais nous savons qu'elles ne sont pas «nécessaires», au sens où elles seraient «prévues» par la volonté de Dieu. Cela étant, il ne nous reste qu'à en prendre conscience et à assumer nos responsabilités. Je l'avoue, cela est plus facile à dire qu'à faire. Mais si l'on se tait, comment espérer que cela change? Les mots sont notre première arme contre le mal, parce qu'ils servent à combattre une de ses racines les plus profondes: l'ignorance. Mais je m'éloigne un peu de la question. Ah, les philosophes!

Je postule qu'une personne heureuse et épanouie, libre et égale en dignité et en droits avec ses semblables, qui vit dans une société où les membres sont bienveillants les uns envers les autres, n'aura pas le besoin – ou l'élan – de tuer son semblable. Pour tuer, pour brimer, pour exploiter, il faut avoir souffert soi-même. Les révolutions sanglantes sont le résultat d'années d'oppression. L'oppression qui, plus sournoisement que la mort physique, détruit l'être humain. Je crois qu'on peut «tuer» quelqu'un en le traitant comme un animal, en l'exploitant, en ne le respectant pas. Cet homme «socialement assassiné», qui n'a pas d'espoir, pour qui l'avenir n'est qu'une succession d'obstacles et de souffrances, peut voir en ce geste désespéré (tuer) le seul moyen de s'affirmer ou de changer sa pathétique situation. Mais attention! En disant cela, je ne justifie pas du tout l'acte de tuer. Simplement, je tente de comprendre la source d'une telle barbarie. D'expliquer les facteurs qui jettent l'être humain dans la haine et la violence.

Car en expliquant, en comprenant (et non pas en justifiant), on s'approche de la solution.

Quelle est-elle? Je n'en suis pas la dépositaire unique. Mais je crois profondément qu'améliorer les conditions de vie de tous et de toutes ne peut que contribuer à faire reculer le mal. Donner à chacune et chacun un véritable pouvoir sur SA vie, sur son cheminement, sur son épanouissement. Permettre à chacun de découvrir ses forces et de les mettre à contribution, pour le bien de tous. Faire en sorte que chacun se sente utile.

Je n'ai pas de meilleure réponse à vous offrir. Sinon celle de vous conjurer, vous et les gens de votre époque, de participer à faire reculer la souffrance dans le monde. Votre question dénote une grande conscience; mettez-la à profit de tous ceux qui souffrent, de tous ceux qui sont exploités, de tous ceux qui ne sont pas libres de développer toutes leurs potentialités.

Nous sommes tous responsables.

Dites-le, répétez-le. Agissez à petite et à grande échelle pour donner à chacun une existence digne et enrichissante. Vous contribuerez, j'en suis certaine, à semer à tout vent les fleurs du bonheur, de l'entraide et de l'amour, seuls remèdes que je connaisse contre le mal et l'absurdité que le monde engendre trop souvent.

En espérant avoir soulevé quelques idées intéressantes.

Simone de Beauvoir

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

belc@videotron.ca

 

 

 

Bonjour Simone,

Dans votre réponse, vous me disiez que pour diminuer et même enrayer la violence, il faudrait «Donner à chacune et chacun un véritable pouvoir sur SA vie, sur son cheminement, sur son épanouissement. Permettre à chacun de découvrir ses forces et de les mettre à contribution, pour le bien de tous. Faire en sorte que chacun se sente utile.» Je suis bien d'accord, mais malgré tout, je me demande comment on peut bien faire cela alors que le gouvernement écoute à peine ce que le peuple a à dire. Je ne suis qu'une adolescente parmi tant d'autres, je ne crois pas avoir la moindre influence sur quiconque.

Avec toutes mes sympathies.

Myriam

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Simone de Beauvoir

 

 

 

Bonjour Myriam,

 

Il m'a fait plaisir de recevoir ta seconde lettre. Tu dis «le gouvernement écoute à peine ce que le peuple a à dire». Je suis bien consciente que c'est l'impression que tu as. Et c'est aussi l'impression qu'il veut donner, pour que les gens restent bien tranquilles. Mais dis-toi qu'un gouvernement qui dépend de l'opinion publique pour se faire élire (ou réélire) est beaucoup attentif que tu ne le crois au peuple. Toutefois, il faut que le peuple s'affirme, qu'il proteste, qu'il manifeste son mécontentement. Si tous les citoyens restent confortablement assis devant leur télévision à dire «le gouvernement ne fait rien de bon», il est presque certain que la situation ne s'améliorera pas.

 

Qu'est-ce que ça implique? T'impliquer, participer, dire ce que tu penses. Combien de fois ai-je participé à une distribution de pamphlets politiques, à des marches, signé des pétitions, etc. Les changements ne sont pas immédiats, il faut être patient, mais ça peut changer. Croirais-tu qu'il était absolument «mal», lorsque j'étais adolescente, d'avoir recours à la contraception pour éviter les grossesses? Que les femmes n'avaient pour la plupart qu'une seule carrière devant elles: être mère au foyer? Que les femmes qui ne pouvaient garder leur bébé se faisaient avorter dans le secret, dans des conditions pas hygiéniques du tout et qu'elles souffraient énormément?

 

J'ai combattu toute ma vie pour accorder aux femmes une véritable liberté, à côté de milliers d'hommes et de femmes... Avons-nous perdu notre temps? Tu peux le dire: te sens-tu opprimée pour la seule raison que tu es une fille? Si tu dis oui, il reste du travail à faire. Si tu dis non, c'est bien la preuve qu'il vaut la peine de s'engager, même pour des causes qui semblent perdues d'avance.

 

Même si tu n'as pas l'âge de voter (tu dis être adolescente), tu peux signer des pétitions pour appuyer des causes ou protester contre des actions du gouvernement, tu peux écrire des lettres d'opinion que tu envoies dans les journaux, tu peux écrire directement à ton député ou aux ministres (et ils répondent toujours!). Tu AS une influence sur le monde, sur les gens, même si elle est à petite échelle. Ne te laisse pas berner par les discours qui disent qu'on ne peut rien changer, que tout effort est vain. C'est la meilleure stratégie pour que le petit peuple reste bien docile.

 

Je te souhaite une vie extraordinaire, pleine de surprises et d'implication. Informes-toi, parfais ta culture générale et ne crains pas la réflexion. Ce sont les meilleurs outils pour que tu te sentes vraiment libre et que tu acquières, peu à peu, un plus grand pouvoir sur ta vie et sur le monde qui t'entoure.

 

On ne demande que ça Myriam, des jeunes remplis de bonne volonté.

 

La militante Simone te salue