La condition féminine et l'amour
       
       
         
         

m-astrid@tele2.fr

      Chère Madame de Beauvoir

J'ai moi-même une passion pour les belles lettres et on me dit Poète! Je suis parfois à cours d'inspiration et cherche de ce fait, des lieux magiques qui donneraient des ailes à ma plume. Je crois savoir qu'il vous arrivait d'écrire dans des lieux publics et je serais honorée de connaître ces endroits, espérant qu'il en existe encore quelques-uns en 2004! Je voudrais par mes mots toucher le coeur des femmes mais surtout celui des hommes pour le bien être et le mieux vivre de notre société.

Mes sources d'inspiration principales sont la condition féminine et l'amour. Quelle serait votre position sur le sujet aujourd'hui?

Je me réjouis d'avance de vous lire et vous présente mes plus sincères et respectueuses salutations.
Bien à vous.

Astrid

 

       
         

Simone de Beauvoir

      Bonjour Astrid,

Ayant habité Paris pendant presque toute ma vie, il y a effectivement des lieux qui m'ont marquée... et que je semble avoir marqué en retour. Saint-Germain-des-Prés et Montparnasse sont les quartiers où j'ai le plus souvent élu domicile. Quant aux cafés où j'ai écrit une bonne partie de mes livres, il s'agit du Flore et des Deux-Magots. Je serais navrée d'apprendre que ces cafés ont disparus... mais de l'époque où je vous écris, ils sont toujours bien vivants, remplis des bruits et des odeurs qui me sont si familiers.

Résumer en quelques lignes ma position sur la condition féminine et sur l'amour relève de la quête donquichottesque. Toutefois, au carrefour de ces deux thématiques se dresse un intéressant sujet de réflexion: comment les femmes peuvent-elles aimer sans perdre leur liberté? Car si pour l'homme le mariage (qui est l'issue habituelle - mais non naturelle - d'une relation amoureuse) n'implique pas forcément une diminution de sa liberté, il en va souvent tout autrement pour la femme. Celle-ci abandonne la plupart du temps ses ambitions et ses rêves et se soumet bon gré mal gré à la vision de l'avenir de son mari. Elle se retrouve au foyer avec sa marmaille et perd brutalement toute possibilité de développer authentiquement son potentiel. Si le mariage se révèle trop souvent pour les femmes une forme d'asservissement sanctionnée par toute la société, est-ce à dire qu'il est impossible d'aimer tout en restant libre?

Je ne crois pas. Je crois profondément en l'amour. Je crois profondément en la liberté. Mais au nom de l'amour, la société contraint les femmes à se soumettre et à s'oublier; à se consacrer à leur foyer tout en oubliant qu'elles sont elles-mêmes des êtres autonomes et indépendants. Combien de génies féminins ont-ils été étouffés et endormis sous les charges aliénantes de la vie conjugale et familiale? Combien de femmes exemplaires ont-elles fini par courber l'échine faute de moyens pour s'affirmer en tant qu'êtres libres? Et combien de femmes ont choisi leur compagnon de vie sous la pression de leur famille ou pour de strictes raisons financières, gâchant ainsi toute une vie passée avec quelqu'un qu'elles n'ont jamais aimé? Astrid, pour éviter que l'amour d'une femme pour un homme se transforme en prison, c'est la société tout entière qui doit revoir ses conceptions de la femme, de la vie de couple et de la famille.

D'abord, une femme doit être respectée et considérée comme un être complet même si elle décide de ne pas avoir d'enfant ou de ne pas se marier. N'ayant moi-même pas eu d'enfants, j'ai souvent été l'objet de reproches et de critiques, directes ou implicites. La femme doit pouvoir librement choisir, sans pression venant de son milieu, d'enfanter ou non. C'est la première condition pour que l'amour ne rime pas avec geôle. Par ailleurs, les femmes doivent avoir un accès beaucoup plus généralisé au marché du travail. Sans revenus, sans salaire, une femme demeure à la merci des volontés de son mari et ce, même si elle n'a pas d'enfants. Par contre, si la femme travaille - idéalement dans un domaine où elle pourra s'accomplir - elle peut mieux organiser sa vie selon ses ambitions et sa volonté. Enfin, si une femme désire à la fois se marier, avoir des enfants (n'allez pas croire que je suis contre la maternité, comme on me l'impute à tort!!!) et travailler à l'extérieur, cette dernière a besoin du concours de toute sa société. Une société où des jardins d'enfants sécuritaires et dynamiques libéreront les femmes du poids de la famille pour qu'elles puissent, tout comme leur mari, avoir une vie à elles à l'extérieur de leur logis.

Cela peut vous sembler bien technique... Mais en ce qui concerne la condition féminine, les solutions pour l'améliorer sont indéniablement d'ordre technique. En ce qui concerne l'amour, ce sont les mentalités qui doivent changer. Une femme qui aime un homme peut s'engager librement, tout en préservant sa liberté. J'ai aimé Sartre à partir de l'âge de vingt ans; je suis toujours restée libre. Nous avons toujours été «ensemble», mais sans jamais habiter officiellement sous le même toit. Nous avons revu et corrigé à notre image la traditionnelle relation de couple pour qu'elle colle à nos aspirations et à nos caractères respectifs. J'ai aimé à la folie, tout en restant totalement libre.

Le jour où la société modifiera sa conception de l'amour et de la vie conjugale (et ça change, lentement, mais sûrement), il sera possible pour une femme d'espérer aimer véritablement un homme et de parvenir, malgré tout, à dessiner son avenir de ses propres mains. Ce sera la plus belle victoire pour la condition féminine, tout en permettant de recouvrer une conception plus juste de l'amour: un lien profond et solide entre deux êtres, sans égard aucun pour la forme, traditionnelle ou non, que prendra ce lien.

Cordialement,
Simone de Beauvoir
         
         

m-astrid@tele2.fr

      Chère Madame,

C'est avec un immense plaisir que je vous ai lue ce soir et vous remercie humblement d'avoir pris le temps de me répondre et de me livrer vos sentiments au sujet de la condition féminine et l'amour.

J'ignorais que le «Flore» et les «Deux-Magots» étaient des endroits que vous aviez fréquentés comme tant d'autres de vos contemporains! Ils existent toujours et je m'y rendrai pour y chercher l'inspiration en pensant à vous et en imaginant les odeurs et les bruits qui vous étaient si familiers!

Je vous rejoins tout à fait dans votre conception du couple et, malheureusement, en l'an 2004 une femme de plus de quarante ans a du mal à trouver, auprès de la gente masculine quadragénaire, son alter ego! Les hommes sont tellement égoïstes et supportent si difficilement notre indépendance financière et intellectuelle qu'ils fuient dès que vous prononcez le mot «liberté».

À l'instant, je viens de correspondre avec une amie qui m'est chère et qui depuis quelques jours est complètement désabusée! Élevant seule ses 3 enfants elle a commencé une relation amoureuse depuis peu et c'est déjà le dilemme! Trois hommes égoïstes, pléonasme direz-vous, l'empêchent totalement de vivre. Son fils de 13 ans ne supporte pas que sa mère s'intéresse à un homme. Le père de ce garçon ne supporte pas non plus que son «ex» ait trouvé quelqu'un d'autre à aimer (de ce fait il ne perd pas une occasion pour dire du mal d'elle auprès de ses enfants)! Et le comble de cette histoire est que son nouvel ami est un hyper jaloux qui la harcèle et la menace sans cesse de la quitter!... J'essaie de l'aider mais j'avoue être désemparée face à telle situation!

Comprenez-vous que des femmes de ma génération (années 55) aient tant de problème à faire admettre aux hommes que nous avons autant besoin qu'eux d'espace, d'air et de liberté? Je suppose que Monsieur Sartre ne s'est jamais comporté avec vous de façon possessive telle que le font ces trois-là!

Quel serait votre réaction si vous étiez encore de ce monde et surtout quel message feriez-vous passer à ces pauvres adolescentes (ma fille va bientôt avoir 11 ans) pour qu'elles vivent leurs premières relations amoureuses et sexuelles de la façon la plus libre possible?

Je vous remercie, Chère Madame, pour l'intérêt que vous porterez à ma correspondance.

Au plaisir de vous lire,

Bien à vous,

Astrid
         
         

Simone de Beauvoir

      Chère Astrid,

Selon mes renseignements, vous m'écrivez de l'an 2004... Il m'est fort étrange de correspondre avec une femme d'un autre siècle, et de m'apercevoir que les difficultés d'émancipation des femmes y sont toujours présentes... Je vous avoue que je m'y attendais un peu; cinquante-cinq ans se sont écoulés depuis la publication de mon livre sur la condition féminine, «Le Deuxième Sexe». Ça peut sembler long, mais si l'on compare aux autres tentatives d'émancipation, telles que celles des esclaves, des peuples colonisés et des ouvriers aux conditions de travail misérables, cela reste dans la norme: l'humanité avance à petits pas et n'est pas à l'abri des reculs. Toutefois, je garde espoir! Plus les opprimés seront informés et conscientisés, plus ils lutteront sur tous les plans pour aménager un espace de liberté de plus en plus grand.

Je tiens cependant, avant de répondre à vos questions, que je ne considère pas que l'expression «homme égoïste» soit un pléonasme. Il ne faut pas stigmatiser ainsi les hommes, non plus que les femmes. J'ai connu des femmes jalouses, possessives et égoïstes; celles-ci ne sont pas absoutes de tout blâme. Par ailleurs, j'ai connu de nombreux hommes, notamment dans mon cercle d'ami, qui ne collent pas du tout au modèle de l'homme dominant. Cela dit, cela ne minimise en aucun temps les problèmes que rencontre votre amie.

Il m'est bien difficile de juger à distance le cas que vous me soumettez concernant votre amie et le triangle masculin égoïste dans lequel elle se trouve. Je ne peux que lui souhaiter que la force de caractère nécessaire à prendre une décision: aime-t-elle réellement son nouveau conjoint? En vaut-il vraiment la peine? Un homme à ce point jaloux et possessif ne me semble d'aucun intérêt pour une femme qui souhaite vivre pleinement et librement sa vie. Quant à son fils, il doit comprendre que ses parents n'étaient plus heureux ensemble et que sa mère a le droit de reconstruire sa vie comme elle l'entend. Et son «ex», comme vous dites, doit passer par-dessus l'humiliation qu'il semble subir pour être en mesure de reconnaître la liberté de son ancienne femme. Il doit prendre conscience qu'il perturbe d'abord et avant tout ses enfants en pestant contre leur mère; se servir des enfants comme autant d'armes contre elle me semble relever par ailleurs d'une triste bassesse. Malheureusement, je ne suis pas en mesure de vous donner des conseils appropriés sur cette question...

Quant aux jeunes filles, qui devinent à peine les beautés et la souffrance reliées aux relations amoureuses, elles doivent absolument être dotées d'une solide éducation sexuelle, qui les préparera à pouvoir choisir et refuser au besoin les relations qui se présenteront à elles. Par ailleurs, elles doivent développer leurs capacités et leur potentiel propre et ne pas attendre du mariage ou de la relation amoureuse qu'ils leur apportent le bonheur. Elles doivent travailler à se connaître authentiquement et à foncer dans la voie qui semble être la leur; alors, elles pourront rencontrer, sur cette voie qui est la leur, l'homme avec qui elles pourront effectuer un bout de chemin ou même toute leur vie. J'ai rencontré Sartre à la Sorbonne, au moment où j'étudiais la philosophie. Si j'avais sagement attendu que mon tour vienne de me marier, sans chercher à tracer mon propre chemin, je n'aurais jamais rencontré l'homme que j'aime depuis. Sartre ne se serait jamais intéressé à une pauvre fille sans personnalité ou avec une personnalité construite par le milieu d'origine et les conventions sociales. Il a aimé la fille que j'étais bel et bien - une intellectuelle libre et passionnée -. J'ai passé ma vie avec un homme qui a pu me comprendre et m'accepter telle que j'étais, justement parce que j'étais déjà devenue «moi-même» au moment où l'on s'est rencontrés. La meilleure garantie de rencontrer un homme qui puisse rendre une femme heureuse, est de découvrir qui elle est réellement et de s'affirmer ainsi. Ceux qui ne la comprendraient pas ne s'y intéresseront pas; celui ou ceux qui pourront la rendre heureuse ne tarderont pas à se faire connaître.

Je n'ai pas, Astrid, de recettes toutes faites à vous proposer. Si cela était aussi simple, il n'y aurait aucune raison justifiant que les problèmes agitant les relations entre les hommes et les femmes soient toujours présents. La seule chose qui importe, est de faire prendre conscience aux jeunes filles qu'elles ont une valeur intrinsèque; qu'elles ne dépendent pas du regard du conjoint pour exister pleinement et pour justifier leur existence. Elles doivent toujours être à l'écoute de leurs besoins et développer la force de caractère nécessaire pour affronter les aléas et les tumultes de la vie amoureuse. Si je peux aujourd'hui affirmer que je suis pleinement heureuse avec Sartre, je ne peux cependant dire que tout a toujours été facile! Nous avons cependant été capables de remettre en question notre relation et de l'adapter à nos deux personnalités. Je suis toujours restée avec Sartre par choix et non par habitude ou par la contrainte sociale. Chaque jour était l'occasion d'un renouvellement implicite de notre merveilleuse entente. Chaque jour était l'occasion d'affirmer réciproquement que l'on s'était choisi, que nos deux vies s'accordaient pleinement et que l'on avait envie de continuer à marcher dans la même direction, main dans la main. J'ai toujours été libre, ce qui ne m'a pas empêchée de m'engager. Mais jamais l'engagement ne s'est transformé en prison, ni pour moi, ni pour Sartre. À tout moment, je peux me retirer de cette relation, advenant qu'elle ne me convienne plus. C'est cette part de liberté, même à travers l'engagement, qui doit être assumée par les jeunes filles. Savoir qu'elles peuvent toujours mettre un terme à une relation qui ne leur convient plus. Mais pour cela, elles doivent d'abord et avant tout exister par elles-mêmes et pour elles-mêmes.

La question est plutôt vaste et je sens que je m'égare un peu...

J'espère avoir pu répondre convenablement à vos questions.

Sur ce, bonne réflexion Astrid!

Simone de Beauvoir