J.-P. |
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| Bonjour! Je dois admettre que j'aurais aimé parler à votre «âme soeur», celui qui vous appelait tendrement Castor mais j'espère que vous pourrez m'aider puisque vous partagez, semble-t-il, la même pensée philosophique. J'aimerais savoir dans quel livre il explique sa théorie: «L'enfer c'est les autres». Espérant ne pas trop vous embêter avec ma question, Amélie |
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| Chère Amélie, En tant qu'ancienne enseignante de philosophie, je ne peux te donner la réponse toute «crue». Cependant, voici quelques indices: - Il s'agit d'une pièce de théâtre présentée en première au Théâtre du Vieux-Colombier en mai 1944. - Par ailleurs, il s'agit d'une pièce dont le titre est composé de deux mots. - Il n'est pas question ni de mouches, ni de Troyennes. Avant de te laisser filer, je te pose une question. Si tu crois qu'une mèche de tes cheveux est déplacée ou que ton maquillage a coulé, le fait d'être en public te gêne-t-il? Si tu as répondu oui, peut-être pourras-tu commencer à comprendre l'idée de Sartre que l'enfer n'existe pas en soi, mais que l'enfer, c'est les autres. Tu en auras besoin car la «théorie» proprement dite est à reconstruire, à partir de la pièce de théâtre. L'enseignement me manque parfois, alors si tu as d'autres questions, n'hésite pas à m'écrire à nouveau. Simone |
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| Chère Simone, Merci pour votre précieuse aide. Je comprenais déjà le principe de l'enfer c'est les autres et ce, pour des raisons moins superficielles. Avez-vous déjà lu Crime et châtiment de Dostoïevksy? L'enfer que vit Raskalnikov s'explique très bien par cette théorie. Étant donné que vous m'avouez que votre envie d'enseigner ne vous a jamais quittée, je serais bien insouciante de ne pas profiter de votre aide si gentiment offerte. Comme je n'ai pas pu dissimuler ma dissertation philosophique qui me torture l'esprit, j'aimerais savoir s'il y a des philosophes qui ne partagent pas ou qui ont un avis très différent de Sartre. Je suis ouverte à toutes les devinettes que vous pourrez m'envoyer à ce sujet. Merci à l'avance! Amélie |
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| Chère Amélie, Il me surprend et m'encourage de penser que la pièce de Sartre, Huis clos, ainsi que les thèses philosophiques qui s'y trouvent seront encore discutées près de 60 ans après leur conception. Toutefois, je ne peux malheureusement répondre à ta question, dans la mesure où jusqu'ici, la critique a accueilli plutôt favorablement la pièce. Bien sûr, Sartre s'attire les foudres de plusieurs penseurs, de gauche comme de droite, mais par rapport à cette thèse, que «l'enfer, c'est les autres», il n'y a pour l'instant aucune critique directement adressée à Sartre ou du moins, pas à ma connaissance. Dommage d'ailleurs qu'il ne puisse vous répondre lui-même... Ses occupations politiques sont si prenantes qu'il ne parvenait plus à répondre à l'abondant courrier qu'il recevait de chez Dialogus... L'enfer, c'est les autres, dans la mesure où on ne peut se connaître qu'à travers les autres, qu'on est perpétuellement prisonnier du regard d'autrui, et qu'on se trouve englué avec autrui dans une relation de dépendance mutuelle, d'interdépendance; à la fois et pour toujours victime et bourreau. Ne vois-tu pas des failles à ce raisonnement? Le rapport à l'autre n'est-il vraiment qu'un rapport objet-sujet? Victime-bourreau? L'expérience de la honte, qui ne se manifeste que devant les autres (et d'ailleurs, est-ce bien vrai?), constitue-t-elle l'essentiel du rapport avec autrui? Et ne serait-il pas possible de penser les autres comme un «paradis»? Ne serions-nous pas en «enfer» si nous étions totalement seuls, privés de tout contact, de toute possibilité d'échange? L'autre, par le dialogue et la maïeutique, ne peut-il pas nous permettre de «sortir» de l'enfer de la solitude? Je te laisse réfléchir sur ces grandes questions... Si tu veux approfondir la question du rapport à l'autre, l'être pour-autrui, tu peux jeter un coup d'oeil à «L'existentialisme est un humanisme» de Sartre, notamment au passage suivant: «Ainsi l'homme qui s'atteint directement par le cogito découvre aussi tous les autres, et il les découvre comme la condition de son existence. Il se rend compte qu'il ne peut rien être (au sens où on dit qu'on est spirituel, ou qu'on est méchant, ou qu'on est jaloux) sauf si les autres le reconnaissent comme tel. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre. L'autre est indispensable a mon existence, aussi bien d'ailleurs qu'à la connaissance que j'ai de moi. Dans ces conditions, la découverte de mon intimité me découvre en même temps l'autre, comme une liberté posée en face de moi, qui ne pense, et qui ne veut, que pour ou contre moi. Ainsi découvrons-nous tout de suite un monde que nous appelons intersubjectivité, et c'est dans ce monde que l'homme décide ce qu'il est et ce que sont les autres.» Tu me vois désolée de ne pouvoir mieux t'aiguiller pour ta dissertation philosophique. N'oublie pas que tu es la somme de tes actions et que ton esprit, ta culture, ne pourront s'enrichir que si tu mets le temps, précieux mais nécessaire, pour réaliser tes travaux. Cordialement, Simone de Beauvoir |