Esseulée!
       
       
         
         

lucettel@videotron.ca

      Bonjour Madame,

Depuis quelques jours, je me tiens à distance, près de la porte du café de Flore!

Vous êtes sans doute entièrement à votre correspondance, relisant et répondant à votre amour de Chicago fermant vos yeux à tout ce qui n'est pas lui. Ainsi, personne n'ose vous aborder, même votre ami le plus fidèle, Monsieur Sartre, souffre de votre éloignement.

Une table sur le trottoir à peine plus grande qu'une assiette, une chaise trop droite adossée à une baie vitrée, un cagé noir, une bouche d'égoût puant... J'attends pourtant... Des badauds circulent, les uns se plantent devant la table que j'occupe en espérant que je la quitte.

Mais moi, j'attends!

J'attends un regard, un sourire, qui sait?

Où allez-vous vous réfugier après une séance d'écriture dans ce café, si petit, si sombre, si grouillant? Où se vit votre vie?

Petite Lumière.

 

       
         

Simone de Beauvoir

      À vous qui semblez connaître de près mon existence, bonjour. Petite Lumière, n'attendez pas le concours du futur pour accomplir votre vie, cessez de laisser le hasard guider vos pas. Nous chemins se croisent sans se remarquer? Vous n'osez m'aborder de peur de briser je ne sais quelle solitude que j'aurais cherchée? Si nous partageons le même présent, veuillez, Petite Lumière, venir vous présenter à ma table. Laissons ces moyens électroniques pour les gens du futur. Je ne satisferai probablement pas votre curiosité, mais nous saurons certainement discuter agréablement.

Pourtant, je me dois de vous demander d'où vous tenez que Sartre souffre de mon éloignement? Nous entretenons des liens profonds et uniques, même si peut-être aux yeux du monde nous nous «éloignons». Nous ne sommes pas désunis même si nos vies paraissent prendre leurs distances. N'ayez crainte, Sartre et moi sommes capables d'affronter vents et marées sans faillir. Si mon existence a pris un tournant qui porte mon coeur au-delà de l'Atlantique, je me fais un devoir de la vivre intensément et jusqu'au bout.

Venez me voir, Petite Lumière, je vous offrirai un café.

Cordialement,

Simone de Beauvoir