Aujourd'hui |
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| Quelle idée avez-vous aujourd'hui sur le monde? | ||||
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| Vendredi le 28 octobre 1960, La Havane, Cuba Bien que j'apprécie en savoir un peu plus sur les gens avec qui je corresponds, je répondrai comme je peux à votre question, qui a le mérite d'être ouverte mais l'inconvénient de donner l'impression de ne jamais parvenir à y répondre pour de bon. Voilà ce que je pense du monde aujourd'hui. Il est malade. La violence qui déchire les hommes semble pour l'instant plus forte que les mouvements pacifistes qui luttent contre elle. Nous sommes à Cuba, Sartre et moi, pour la deuxième fois. Nous y sommes comme englués, dans la mesure où les policiers attendent de pieds fermes à Paris la minute où nous sortirons de l'avion. La France veut emprisonner Sartre, pour la seule raison qu'il a osé défendre ses idées, contraires à celle du système établi. Quant à l'extrême droite, elle rêve de l'assassiner; Sartre ne pourra plus trop se montrer en public ou dormir chez lui - cela, si nous réussissons à rentrer en France sans être coffrés. Est-ce normal d'être traqués et menacés d'emprisonnement pour avoir publié un manifeste conseillant aux jeunes Français de refuser la mobilisation pour la guerre en Algérie? Car il s'agit bien d'une guerre! Et non pas d'une «entreprise de pacification», comme notre gouvernement cherche à la présenter dans sa propagande. La violence est en Algérie, la violence est en France, elle est aussi à Cuba où nous sommes: les Cubains ont si peur d'une agression américaine qu'ils passent à travers leurs journées alourdis d'une perpétuelle tension, d'une perpétuelle amertume. La violence est partout, les êtres humains ont de la difficulté à comprendre qu'elle ne règle rien. Pourtant, peut-on parler d'un constat d'échec? Pas totalement. Les hommes et les femmes de toutes les nations peuvent refuser ensemble la violence, le fascisme, l'inégalité, la discrimination. Si tel était le cas, le monde irait beaucoup mieux. Il nous faut nous unir et travailler ensemble à la vraie paix, en militant contre la violence sous toutes ses formes. Je ne sais pas ce qu'auront donné nos luttes dans l'avenir, j'espère que tout n'aura pas été fait en vain. Je vous demande d'avoir le courage de poursuivre avec vos contemporains la pacification du monde qui, j'imagine, en aura certainement encore besoin. J'espère bien avoir répondu à votre question. N'hésitez cependant pas à la reformuler, car j'imagine que vous aviez derrière la tête une idée précise... Comme il ne faut pas seulement lutter contre la violence, mais aussi semer et entretenir l'amour, je vais maintenant poursuivre la lettre destinée à Nelson que j'avais commencée avant de recevoir la vôtre. Au plaisir de recevoir une réponse de votre part, Simone de Beauvoir |