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valeriebabette@yahoo.fr |
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Amour et liberté |
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Chère madame de Beauvoir, Je suis, en l'en 2005, une jeune fille de 22 ans. Je terminerai l'année prochaine mes études de droit et je compte bien faire usage de mon diplôme pour travailler à plein temps. L'année prochaine, je participerai à un programme d'échange européen et m'en irai seule étudier 5 mois en Espagne. J'ai connu à l'âge de 17 ans un garçon que je n'ai quitté depuis. Enfin, façon de parler! En effet, il y a quatre ans il est parti vivre un an aux États-Unis. Nous ne nous sommes pas posé de questions et en revenant, nous avons repris notre romance là où elle s'était arrêtée. Il est, depuis le mois de février reparti, en Espagne cette fois, poursuivre ses études et comme la première fois nous poursuivons notre histoire. Parce que cela tombe sous le sens: nous nous aimons. Comme vous le constaterez, l'émancipation de la femme n'est pas pour moi un vain mot! Je dirais même que les notions de liberté et d'autonomie sont absolument capitales pour moi, qui ne crois pas au destin, ni aux dieux mais bien en mon potentiel personnel pour faire de ma vie quelque chose d'agréable. Oui mais voilà, derrière ce beau discours se cache une faille: je me rends compte que j'ai du mal à conjuguer amour et liberté. J'ai au fil du temps l'impression croissante que mon «obsession» d'autonomie m'empêche de me confier totalement à un être. Au bout de 5 ans d'une relation «exemplaire» aux yeux de mon entourage, je me rends compte que j'ai toujours peur d'avoir mal et préfère garder un oeil sur la porte de sortie. J'ai l'impression que décider d'aimer de manière absolue (ce qui pourtant me parait indispensable à toute vie de couple), c'est tendre à quelqu'un le poignard qui pourrait me tuer. Vous vous dites, vous si consciente de votre valeur, éperdument amoureuse de Sartre dans une de vos réponses, avez-vous donc réussi là où je bute? Merci de m'avoir lue et au plaisir de lire votre réponse, Valérie B. Bonjour Valérie, Qu'il fait bon entendre une jeune femme parler ainsi de liberté et d'amour! Chère Valérie, votre situation est complexe, mais elle est le symbole d'une grande lucidité de votre part. Je ne puis donner une réponse définitive à votre question, mais je peux néanmoins rappeler quelques principes sur lesquels j'orientais moi-même ma vie. Me permettras-tu de te tutoyer? Ton vertige quant à l'amour est sain et normal. Il t'arrive justement parce que tu as en main les clés pour diriger ta vie et ton cœur. Si tu avais choisi de remettre les rênes de ta vie dans des mains extérieures, tu ne serais pas là à te poser la question. La lucidité est la première condition pour une vie authentique et libre; tu l'as. La deuxième condition est d'avoir le courage d'affirmer sans relâche sa volonté propre, envers et contre tous. Maintenant, ce que je vais te dire pourra t'amener à suivre une voie ou l'autre. Je ne le sais pas et toi non plus, en lisant ces lignes. Tu verras quel est l'effet de mes paroles, qui doivent rester des paroles et non devenir un dogme. Parlons un peu de moi, si ça ne te gêne pas. Sartre et moi avons vécu un amour nécessaire pendant près de 50 ans. Encore aujourd'hui, presque aveugle qu'il est et malade, notre amour ne défaille pas. En 1929 j'ai aimé cet homme, et aujourd'hui je l'aime toujours autant, probablement bien plus. Toutefois, je n'ai jamais cessé de réaffirmer mon amour pour cet homme. Jamais je ne me suis dit «Voilà, c'est gagné!». J'étais consciente qu'il pouvait chaque jour s'éloigner de moi durablement, et cette possibilité rendait tous les moments passés en sa compagnie encore plus intenses et enrichissants. Même loin de lui, aux États-Unis dans les bras d'un autre homme, je l'aimais de manière absolue. Nous avons fait le choix d'intégrer la liberté à notre amour, mais tu n'es pas obligé de suivre notre exemple. Cela n'est pas essentiel. Ce qui compte, c'est que nous avons choisi, chaque jour et même chaque heure, de nous aimer. Nous aurions pu en tout temps mettre un terme à notre relation et nous le savions. Nous étions pleinement engagés, dans un amour absolu, mais jamais cet amour n'a été acquis. Nous étions engagés pleinement, pour le temps de notre engagement, qui devait être réaffirmé en tout temps. Je ne sais pas si tu vois la différence entre les deux types d'engagement, celui qui est librement choisi et celui qu'on s'impose faussement. Ce que les gens nomment «engagement» et qui, sous l'impulsion d'un amour sincère se transforme en une prison, est peut-être ce qui te fait peur. «J'ai donné ma main à cet homme» ou «Nous sommes unis jusqu'à la mort». L'être humain peut se faire croire qu'il est ainsi engagé pour la vie. Mais c'est oublier qu'il choisit toute sa vie de rester ainsi: il peut en effet en tout temps accepter, modifier ou refuser cette situation. Deux époux ne s'aiment plus et finissent par se maudire l'un l'autre, d'être ainsi piégés. C'est oublier qu'ils ont toujours le choix. Oui, l'entourage s'indignera, la femme perdra peut-être une situation monétaire enviable ou je ne sais quoi encore. Mais la possibilité de choisir reste là, toujours. Cela s'applique aussi à toi, si tu juges que les principes existentialistes ont une valeur. Tu peux être pleinement engagée et pourtant parfaitement libre de quitter en tout temps la situation qui ne te convient plus, si cela venait qu'à arriver. Tu ne peux pas honnêtement te promettre pour le reste de la vie. À quoi bon? Ça serait un mensonge, que tu ferais autant à toi-même qu'à ton amoureux. Lui de même ne peut rien promettre. Que deviendrez-vous, dans 10 ans? Comment savez-vous si vous serez toujours heureux ensemble? Comment savoir ces choses là? Je suis restée complètement libre de refuser ma vie avec Sartre et tu vois, j'y suis restée. J'y resterai probablement jusqu'à sa mort et jusqu'à la mienne, par les souvenirs incroyables que j'ai de lui et de ma vie avec lui. Si j'avais senti mon engagement comme un poids, je sais que je l'aurais quitté, simplement pour retrouver ma liberté. Mais je suis revenue chaque jour à lui parce que j'avais envie, parce que je savais que ma vie serait plus riche en compagnie de cet homme, qu'il soit tout près de moi ou à des milliers de kilomètres. Savais-tu que Sartre a offert de m'épouser, pour éviter que nous soyons séparés par notre travail, qui nous amenait à enseigner dans des villes différentes? J'ai refusé, même su j'avais horreur, à 23 ans, de me retrouver seule. J'ai refusé parce que je savais que ce mariage serait faux et que jamais nous ne pourrions émettre ces voeux honnêtement. Aujourd'hui, je suis pleinement satisfaite de ce choix, parce que je sais que Sartre est resté près de moi par choix, parce qu'il m'aimait vraiment, et non pour tenir une parole impossible. Je pourrais discourir pendant de longues heures, mais je m'arrête ici. Tu peux m'écrire de nouveau si le coeur t'en dit! Simone Madame, Merci pour votre rapide réponse. Merci pour sa rapidité et merci parce qu'elle m'a fait du bien. Je peux à présent songer à mon amoureux en me disant que je l'aime et que je suis «libre de lui» sans avoir l'impression de le trahir parce que, comme vous le dites, dans l'instant mon amour est réel et absolu mais j'ai le choix de renouveler cet engagement à chaque instant. Cependant un obstacle persiste: et lui? Vous avez la chance d'avoir pu dialoguer avec Sartre de ces questions et d'y réfléchir à deux. Mais mon amoureux, lui, est ingénieur et est, sans y être complètement obtus, à cent lieues de mes interrogations. Je sais que cette liberté dont nous dissertons toutes deux et dont je lui parle parfois lui fait peur car il la pense incompatible avec un amour réel . Cela vient sans doute du fait qu'il a tendance à considérer l'amour comme un acquis (et il considère que notre amour est un acquis) et non comme un perpétuel recommencement. Or il me semble que cette vision des choses doit être partagée pour être saine. Car, si j'ai une confiance absolue en sa fidélité, j'ai besoin de savoir que, comme vous dites, il choisit librement son engagement et ne se l'impose pas faussement, «faute de mieux». Comment lui exprimer tout cela... de manière simple? Merci, encore, de me lire et peut-être de répondre à ma question, si vous ne me trouvez pas trop envahissante, Valérie. Chère Valérie, Une vie authentique est exigeante, parce qu'elle requiert lucidité et courage; un amour authentique est encore plus exigeant, car il exige lucidité, franchise et courage... de la part des deux partenaires. J'eus effectivement la chance de dénicher le jeune homme avec qui je commençai à m'obstiner, bien avant de parler d'amour. Nos jeux d'esprit et de langage marquèrent notre union depuis ses tout débuts. Par ailleurs, nous convînmes rapidement qu'une franchise totale était une règle nécessaire pour notre union. Je ne te cacherai pas qu'il était parfois difficile de tout se dire et de tout savoir; j'ai souffert énormément de connaître toutes les aventures de Sartre et lui se serait bien passé de connaître en tout temps le fond de ma pensée. Mais nous préférions la franchise absolue à la dissimulation qui, sans être un mensonge, ne permettait pas d'accorder sans cesse nos deux tonalités afin qu'elles soient au diapason. Mais ma vie ne se transpose pas ainsi… Tu es dans une situation donnée, que tu ne souhaites pas quitter mais que tu ne peux pas facilement transformer. Ton amoureux ne ressent pas le vertige de l'engagement comme tu sembles le faire et ne comprend probablement pas ce qui te fait peur, puisque tout va si bien! Tu sens que ta vie est comme décidée d'avance et ça te déplait. Il sent que sa vie est définie pour le reste de ses jours et ça le rassure. Sartre a un travaillé, un concept, central dans son oeuvre: la mauvaise foi. Est de mauvaise foi celui ou celle qui refuse de faire face à ses choix, qui se défile. Est aussi de mauvaise foi celui ou celle qui refuse d'assumer sa liberté et de reconnaître qu'à chaque jour, l'homme réaffirme son essence profonde, qu'il n'est jamais défini pour toujours et qu'il se construit à travers tous ses choix. Il est constitué d'une pâte qui ne cuit jamais, à la différence de la poterie qui est mise au four lorsque sa forme satisfait son créateur. Or, l'être humain est son propre «potier», son propre créateur, et il doit retravailler chaque jour sa poterie pour lui imprimer une nouvelle courbe ou pour recréer la courbe de la veille. Cela s'applique bien sûr à l'amour… Ainsi, certains s'imaginent que leur poterie amoureuse est cuite, si je peux me permettre cette légèreté. Mais ils se cachent à tort (par la mauvaise foi) qu'ils ne sont jamais dégagés du choix de poursuivre ou non. C'est probablement ce qui arrive à ton amoureux. Il est très «humain» d'être de mauvaise foi; je le serais moi-même si je n'avais pas lutté toute ma vie contre ce penchant. C'est plus facile sur le coup. Mais tant que ton amoureux sera de mauvaise foi – il l'est quand il affirme que votre amour est acquis et qu'il peut dorénavant s'asseoir dessus – il sera pour toi difficile d'être pleinement satisfaite de votre union. Mais cela ne veut pas dire qu'il te faille renoncer à tout cela! Cela signifie que ta tâche n'est pas terminée et qu'après avoir ouvert tes yeux tu devras, armée de patience et de courage, tenter de lui faire ouvrir les siens. Je ne pourrai malheureusement pas trouver les mots à ta place, car tu connais l'homme avec qui tu vis mieux que moi. Il est certain que tu devras, un jour ou l'autre, lui dire que tu ne peux supporter de boucler ta vie à double tour et que tu acceptes (peut-être! que sais-je?) de sacrifier le confort de la sécurité pour acquérir la satisfaction de la vie authentique. Mais ne lui fais pas trop peur, si tu crois qu'il s'effarouche facilement. N'oublie pas que pour lui, la preuve la plus grande de son amour est sa volonté de s'engager avec toi. Puisque tu ne lui rends pas la pareille, il s'imaginera facilement que ton amour n'est pas aussi solide et profond que le sien. Cela ne semble pas être le cas; ton amour est plus lucide que le sien, pas nécessairement moins fort. Tu peux lui dire que tu souhaites construire un projet de vie avec lui, que tu rêves d'une famille ou de voyages, que tu te vois à ses côtés lorsqu'il grisonnera et que toutes ces pensées te font sourire. Mais que tu ne peux faire plus que cela, c'est-à-dire avoir un projet de vie avec lui. Tu peux t'investir à fond dans un projet, t'engager jusqu'au bout des orteils. Mais tu ne peux t'enchaîner à une promesse qui exigerait que tu te laisses dessécher à ses côtés, pour satisfaire son besoin de sécurité. Il ne peut faire la même chose non plus (et cela n'est jamais facile à reconnaître – ma relation avec Sartre m'a aussi fait souffrir). Tu peux lui demander ce qu'il ferait s'il découvrait qu'il était devenu malheureux à tes côtés. Retournes la question vers lui, peut-être sentira-t-il mieux ta crainte. Tu peux aussi lui parler de moi, la vieille française, qui vit un amour absolu depuis près de 50 ans – avec un seul et même homme, sans jamais renoncer à mon droit de lui dire que je ne suis plus heureuse avec lui. Il est vrai que je n'ai pas eu d'enfants, ça facilite les choses. Mais je connais de nombreuses femmes ayant fondé une famille et qui s'accordent ce droit de refuser la situation, si celle-ci ne contenait plus les nutriments nécessaires à leur plein épanouissement. L'amour absolu ne s'est rencontré qu'une fois dans ma vie; le reste n'a été qu'amours passagères et contingentes… Mais ne va pas croire que cela a été de tout repos. D'ailleurs, je vais bientôt aller dormir car je dois aider Sartre demain à rédiger quelques idées pour son plus récent projet de livre… Il ne lâche pas, lui non plus, à sa manière! Aies le courage d'agir mais prend aussi le temps de laisser pousser les graines que tu sèmes. La récolte n'est pas toujours aussi hâtive qu'on le souhaite. Simone |
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