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Madame de Beauvoir,
Permettez-moi de vous souhaiter à l’aube de cette nouvelle ère,
une excellente année 2006.
J’ai 28 ans, et je suis une personne passionnée mais
étroitement torturée.
Je ne sais comment exprimer mes émotions aux personnes qui les
animent de peur qu’elles soient très mal perçues.
Je suis tombée en affection pour une personne de mon sexe. Mais il
s’agit là d’une affection pure et profonde. Cette personne se
trouve être une collègue de travail faisant partie de ma
hiérarchie. Mon affection particulière n’a rien d’intéressé,
elle se situe bien au-delà de cela... et je ne sais comment l’exprimer.
N’y parvenant pas, je la fuis, ainsi ne comprend-elle pas!
Pouvez-vous m’aider à lui exprimer, avec des mots justes, toute
la sincérité et la profondeur de mon affection?
Je vous remercie par avance, sachant qu’au travers de vos écrits
et au fil de mes lectures, vous m’avez toujours beaucoup apporté et
je vous en remercie du plus profond de mon âme.
Cordialement,
Alexandra
Chère Alexandra,
Les
organisateurs de Dialogus m'ont fait remarquer que j'avais égaré votre
lettre! J'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur et rirez un peu
de la vieille femme parfois étourdie que je suis.
Je ne sais pas
si la situation que vous décrivez est encore la même ou si elle a connu
des développements. Je vous envoie donc brièvement mes premières
réactions et si vous voulez, vous pourrez m'écrire à nouveau. Si vous
êtes quelqu'un de timide en général, si vous ne savez pas comment
partager vos émotions avec les autres, il est certain que vous devez
dès maintenant rassembler un bon morceau de courage pour dépasser la
situation qui vous torture. La vie est courte, vous ne savez pas si
demain sera votre dernier jour; il serait inconvenant, d'un point de
vue existentialiste, de faire durer la torture plus longtemps. Puisque
vous me précisez que votre amour n'est pas intéressé, j'imagine que la
personne qui vous trouble est dans une position hiérarchique supérieure
à la vôtre? Si je me trompe vous me corrigerez, d'accord?
La
situation que vous décrivez rapidement est complexe parce qu'elle vous
place au carrefour de deux états le plus souvent jugés incompatibles ou
du moins problématiques: l'amour et le pouvoir. Il faudrait, pour
pouvoir vivre le premier sans faire intervenir le second, que vous
sépariez les deux. Il ne s'agit pas de quitter votre emploi ou de
renier vos sentiments, mais plutôt de chercher à vous voir ailleurs que
dans votre milieu de travail. Avez-vous des passions communes? Allez
voir une exposition ensemble, un concert, allez prendre un café,
etc. Bref, sortez la personne du milieu de travail avant de lui
manifester vos sentiments purs et profonds. Vivez une amitié sincère
avec cette personne. Si elle ne se montre pas intéressée à
construire des liens d'amitié avec vous, vous serez un peu plus fixée
quant aux chances qu'elle veuille nouer des liens amoureux.
«Avouer
une amitié» est plus simple, plus facile et moins délicat que d'avouer
son amour pour quelqu'un. Vous ne risquez rien à déclarer cela. Et vous
aurez par ailleurs l'occasion de voir si vous êtes réellement en amour
avec cette personne, en la côtoyant amicalement. Les mots justes que
vous cherchez apparaîtront dans ce lieu d'amitié, propice à la
confidence et empreint de confiance.
Voilà rapidement mes
conseils, mais ils sont peut-être inappropriés. Libre à vous de me
réécrire pour revenir sur un point. Je vous souhaite une belle vie,
riche de découvertes et de dépassement personnel. Et de grâce,
travaillez sur votre difficulté à exprimer vos sentiments, simplement,
authentiquement... sans quoi vous serez pour toujours votre propre
bourreau.
Si vous n'avez pas lu déjà ce livre, je vous conseille Huis-Clos de Sartre... il me semble lié au sujet qui nous occupe.
Cordialement,
Simone de Beauvoir
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