Rupture? |
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| Chère Barbie, Cela m'a étonnée que tu n'aies jamais eu le moindre écho de ce qu'on raconte à propos de ta relation avec Ken... Hé oui, le bruit court que vous n'êtes plus ensemble, et il semblerait que ta famille (enfin... ceux qui t'ont donné le jour) soit bien d'accord avec cette rupture pour le moins étonnante... Émancipée, Barbie? Que s'est-il passé entre toi et Ken pour que vous en arriviez là? J'attends ta réponse avec impatience... Célissima |
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| Bof... J'en ai eu marre de tout ce
ronron XXe siècle. J'ai voulu entrer dans le XXIe, pour changer un peu. Les mecs prennent
un peu moins de place dans ce siècle-là, tu ne crois pas Célissima? Ta Barbie |
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| Chère Barbie, Eh bien non, je ne crois pas que, comme tu le prétends, «les hommes prennent un peu moins de place dans ce siècle» étant donné que tant de femmes s'acharnent encore à être belles, coquettes, séduisantes et toujours de plus en plus sexy, jusqu'à en dépasser les limites du bon goût très souvent. Je trouve que cette façon de mettre son corps soit-disant en valeur, même si celle-ci place les femmes en avant-plan, dévoile en réalité l'influence des fantasmes tout masculins qui sont le moteur véritable de cette burlesque et pandémique mascarade. Donc, si je te comprends bien, chère Barbie, pour en revenir plus précisément à ma première question, tu as plaqué Ken pour être plus in? Hum... spécial comme réponse... Belle image à encourager auprès de nos jeunes filles... Célissima |
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| Je ne me fais pas belle pour les
hommes, je me fais belle pour moi. C'est à moi que ça plaît et ce que les hommes en
pensent est un corollaire très mineur dans l'affaire. Il y a un tas de teintes de cheveux,
de formes de chaussures, de textures de robes, de brumes de parfums que les hommes ne
distinguent même pas les unes des autres! Tu as certainement toi aussi eu l'occasion
d'observer ce phénomène d'une banalité patente, ne me dis pas le contraire. Ils manquent
chroniquement de subtilité ces petits chéris, je ne te dis que ça. Alors pérorer que je
cultive toutes ces nuances et toute cette finesse pour eux, au plan de quelque prétendue
pandémie inconsciente insondable, c'est vraiment un peu lourd. Ce l'est... vraiment. C'est en fait leur admettre une profondeur de potentat démiurgique qu'ils n'ont tout simplement plus. Dans ta colère (d'ailleurs parfaitement légitime) à leur égard, tu leur concèdes peut-être encore cette profondeur, cette omnipotence secrète et désespérante, en croyant les cerner ainsi, alors qu'ils se foutent souverainement de nos problèmes autocritiques de filles. Moi je ne fais pas cela. C'est que tu combats les hommes, alors que je me contente de leur rendre copieusement leur croissante indifférence. Ainsi, pour tout dire, c'est de mon hédonisme qu'il s'agit ici, Célissima, pas de celui de Ken... Il ne fait donc plus partie de mes calculs et le voici proprement éjecté. Admets au moins qu'en agissant ainsi à l'égard de mon gros loulou de jadis, je ne me suis pas comportée en soubrette du mâle! Autrement, là, ce serait le comble des combles. Barbie |
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| Chère Barbie, Oh là là! Tu en as du vocabulaire. Bel effort de style en tout cas. Comme ça tu te fais «belle pour toi»? Dis-donc, tu oublies que tu fais partie du marché, et on connaît ses règles. Si tu ne veux pas plaire aux hommes comme tu le prétends, tu cherches certainement à séduire au moins une clientèle. Ce qui prouve que tu n'es pas si indifférente que ça à l'opinion d'autrui. Voyons Barbie, tu n'es qu'une poupée en vente sur les tablettes des grands magasins, tu ne vas quand même pas faire comme Pinocchio et te prendre pour un humain? De toute façon, je ne suis pas d'accord lorsque tu parles des hommes et d'«indifférence», c'est bien lorsqu'on est moulé dans le plastique qu'on peut aspirer à ce stoïcisme à toutes épreuves... et puis si je crois qu'il y a en toi quelque minime intention, elle ne vient pas de toi, tu es un jouet, Barbie, sinon où est l'intérêt? Célissima |
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| L'intention ne vient pas de moi, parce
que je suis un jouet. Cela est très juste, Célissima, et on commence à se comprendre. Des
exploiteurs s'enrichissent du besoin que je comble, exactement comme les supermarchés
s'enrichissent sur la faim et les propriétaires d'immeubles à logements sur la peur, le
froid et le besoin de sommeil. Cette portion de mon existence me contrarie autant que toi
et je m'en accommode au mieux, comme toi. Tu as certainement un exploiteur ou deux dans
ton entourage aussi. Je suis un jouet, mais mieux, je suis une effigie. Vois-tu, il se vend dans le monde une figurine de moi toutes les deux secondes. J'ai grand peine à croire que toutes les petites filles qui s'approprient le petit pantin ajustable que je suis sont les connes, les soubrettes, et les geisha de demain. Je ne gobe pas cela. Il y a maldonne de croire cela. L'intention, pour reprendre ton beau mot, vient justement de ces millions de petites filles et de femmes qui me façonnent à leur image (et non pas le contraire!) bien plus que de l'exploiteur qui profite parasitairement de leurs besoins et de leurs rêves. Je suis le jouet de celles qui jouent avec moi et de personne d'autre. Ne confondons pas mon statut de jouet et mon statut de marchandise. Jouet, effigie, pantin, miroir amplifiant, caricature fascinante de femme adulte, je suis une icône de la culture enfantine moderne, Célissima. Et ça, tu n'y peux rien. Moi non plus d'ailleurs... Barbie |