Petite question...
       
       
         
         

czicari@hotmail.com

      Barbie, pour un projet à l'école je dois te poser une question. J'aimerais beaucoup savoir si tu crois influencer les petites filles d'une mauvaise façon. Crois-tu que tu aides celles-ci à devenir encore plus superficielles, vu ton apparence dite «parfaite»?

Réécris-moi le plus tôt possible, je dois remettre mon projet en fonction de ta réponse.

Cynthia
         
         

Barbie

      Chère Cynthia,

C'est une question à laquelle j'ai beaucoup réfléchi, parce que tu te doutes qu'on me la pose constamment et parfois dans des termes très durs. Il est vrai, et j'en suis parfaitement consciente, que des personnes plus soucieuses de s'enrichir que du bien-être de leurs concitoyens déforment les produits de consommation pour les rendre plus alléchants, tout en les rendant moins bons. Je vais prendre un exemple alimentaire. Des restaurants malhonnêtes ajoutent artificiellement de la caféine dans leur café, juste pour que les clients en redemandent même si c'est mauvais pour eux. Certaines compagnies de boissons douces augmentent subrepticement la quantité de sucre dans les jus de fruit pour que leurs victimes en rachètent et tant pis si elles se rendent obèses en croyant que c'est bon, alors qu'en fait on vend à leurs papilles mal éduquées plutôt qu'à leur santé vacillante...

Alors, je m'assois parfois à ma coiffeuse et, en brossant mes beaux cheveux, je me dis: moi, Barbie, je suis peut-être dans la même situation. Je suis peut-être un produit de consommation que quelqu'un a «sucré» à l'extrême au sirop de stéréotype féminin, pour le rendre plus alléchant, même si, en fait, c'est nuisible. Peut-être alors que les petites filles me recherchent comme elles recherchent le morceau de bonbon qui est mauvais pour leurs dents et leur ligne. J'envisage froidement cette possibilité, car je ne suis pas la sotte qu'on croit. J'insiste sur le fait que j'y réfléchis très souvent.

Puis je parle avec les petites filles -et anciennes petites filles: certaines d'entre elles devenues des femmes très articulées et très sérieuses- et j'écoute leur description de ce qu'elles ont fait de moi, «leur» Barbie. Première constatation: elles ne m'ont pas gobé d'un seul coup comme un bonbon, une tasse de café ou un jus de fruit pour en redemander encore, tout de suite. C'est même plutôt le contraire. Habituellement les petites filles sont assez réfractaires à avoir deux Barbies. Barbie est pour elles un être unique. Elles concèdent qu'on leur offre quelques autres membres de ma bande, un Ken, par exemple, mais fondamentalement je reste une effigie isolée et exceptionnelle pour elles. Quand les petites filles se rencontrent, chacune a «sa» Barbie privilégiée et nous échangeons sur l'essence de notre être, gentiment, pendant des heures, des mois, des années. Ensuite, justement, je constate qu'elles me gardent des années. Souvent, elles me présentent à leurs enfants ou à leurs petits-enfants (plusieurs de mes propriétaires sont maintenant grands-mères!). Je deviens avec le temps une sorte de bibelot. Elles ont aussi préservé ma garde-robe, y ont ajouté des objets qu'elles ont fabriqués elles-mêmes. Au fil de toutes ces années elles m'ont parlé, engueulée, confié des secrets, torturée, coupé les cheveux, démembrée, reconstruite, détestée et aimée. J'ai acquis pour elles une sorte de dimension de fétiche. Les êtres humains font comme ça avec leurs poupées depuis fort longtemps, depuis bien avant qu'on soufflette cyniquement les jus de fruit au sucre artificiel. Finalement un grand nombre de mes «victimes» de jadis ont développé un sens critique très aigu face aux stéréotypes féminins, à la conception pulpeuse et limitée de la beauté que j'incarne. Et alors, elles ne se gênent pas pour revenir me le dire. Si bien que, s'il y a des gens qui ont cru que Barbie était un verrou pour empêcher la conscience critique des femmes de s'éveiller, ils ont joyeusement raté leur coup. Et leur opinion n'est pas la mienne, ne l'a jamais été. Je suis une femme moderne. Je crois beaucoup en moi-même et la remise en question ne me fait pas peur.

Ma conclusion est donc, Cynthia, que je suis certainement trop sucrée et trop scintillante quand je suis coincée, impuissante, dans mon emballage au grand magasin. Mais les petites filles s'emparent de moi, jettent l'emballage, me dépouillent vite de ce glaçage malsain, me polissent, me gauchissent à leur image et finalement c'est moi qui finis par leur ressembler, pas le contraire. Parce qu'un secret persiste. Un secret vieux de plusieurs siècles (bien plus vieux que moi, donc) et c'est le suivant. Dès le départ, les petites filles savent que mon monde est un monde faux, parce qu'elles savent que je ne suis qu'un jouet. Comme les pistolets des panoplies de cow-boy qui ne tuent pas et les petites voitures de course qui ne font pas d'embardées mortelles, Barbie n'engendre pas les gourdes et les anorexiques de demain. Je suis certaine de cela. Qu'on questionne leur famille sur ces problèmes, on y trouvera bien plus d'explications que dans la petite valisette-placard ou elles me rangent quand le moment est venu de passer aux choses vraiment sérieuses...

Et la plus resplendissante preuve de ma conclusion, Cynthia, c'est cette question que tu me poses aujourd'hui, toi, une petite fille parmi des millions qui ne se laissent pas leurrer par la magie (inexistante) de ta Barbie. Le fait est que ce n'est pas une question «superficielle» que tu soulèves ici... Alors: eh bien, tout est dit! La voilà fort bien exemplifiée la profondeur intellectuelle que j'engendre. Et, il n'y a rien de nuisible là dedans.

Amicalement.

Barbie.
         
         

czicari@hotmail.com

      Barbie, merci pour ta réponse; je suis extrêmement reconnaissante que tu aies pris le temps d'écrire tout cela.

Par contre, j'ai une autre question pour toi: j'aimerais savoir pourquoi Barbie est indémodable, comment il se fait que les petites filles ne se lassent pas de jouer avec elle après quarante ans qu'elle existe.

Cynthia
         
         

Barbie

      Simple et implacable. Je suis une figurine représentant une femme.

Barbie.