De ta faute? |
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| Bien le bonjour, chère Barbie! Je voudrais savoir si tu te sentais coupable de la «sexualisation» de plus en plus jeune des filles. Je m'explique: les jeunes filles s'habillent ou plutôt se déshabillent de plus en plus jeunes. Elles se prennent pour des femmes et veulent à tout prix avoir le corps et l'apparence parfaite, tout comme toi, quoi. Elles sont enfouies derrière maquillage, anorexie, chirurgie plastique et sont des victimes de la mode. Elles vivent maintenant dans un monde où «la plus belle est plus puissante». Crois-tu que ce soit de ta faute (à cause de ton apparence)? Si non, à qui la faute d'après toi? Merci d'avance. Mélissa. |
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| M'imputer l'anorexie, c'est être bien
mal renseignée sur ce problème lui-même. L'anorexie peut être basée sur des causes
chimiques. La présence de plomb, de mercure, de cuivre ou d'arsenic dans l'organisme peut
déclencher l'anorexie. Je sais ces choses parce que je suis chimiste. Cela rend alors la
pollution industrielle bien plus susceptible de jouer un rôle dans l'apparition de ce
malaise grave que moi. Du point de vue des causes psychologiques, le fait d'avoir été
victime d'abus sexuels dans son enfance est de plus en plus corrélé à l'anorexie. Or,
jamais une petite fille ne se fait violenter par sa Barbie... Dans certaines cultures du
monde où on ne me connaît même pas, l'anorexie apparaît chez les jeunes filles et est
dissimulée sous le couvert commode de l'ascèse religieuse. Finalement, les jeunes hommes
souffrent aussi d'anorexie mais cela est moins connu parce qu'ils ont tendance à ne pas
rapporter leur détresse aussi sincèrement que les jeunes filles. Or les jeunes hommes ne
se soucient de moi que pour me mépriser et insulter les femmes en les désignant de mon
nom... L'anorexie est reliée à la dépression, aux désordres obsessifs-compulsifs et à la carence d'un certain neuro-transmetteur qui s'appelle la sérotonine. Je suis bien des choses, Mélissa, mais je ne suis pas un vampire à sérotonine! On ne peut pas non plus s'en prendre à moi de façon sérieuse parce que les gens de cette civilisation malade sont déprimés ou obsessifs... Pour ce qui de la «sexualisation» des petites filles, je me dois de vous signaler que, dans la mesure où elle existe, elle est un phénomène très récent, alors que je suis un jouet de masse depuis un demi-siècle... En m'accusant de ces maux terribles, on me pose tout simplement en bouc émissaire. Et n'oubliez pas Mélissa que fondamentalement, un bouc émissaire c'est quelqu'un ou quelque chose à qui on s'en prend pour continuer à bien se cacher la vraie source d'un mal... Barbie. |
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| Re-salut Barbie! Merci pour ta description de l'anorexie mais je tenais à ce que tu saches que je ne te blâmais pas directement. Par la suite, pour ce qui est de la sexualisation des jeunes filles, tu dis être un bouc émissaire et qu'on se cache la vraie source du problème. D'après toi, quelle est la véritable source? Merci de me répondre le plus rapidement possible, Mélissa qui t'adore. |
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| D'abord je veux que tu saches, Mélissa,
que moi aussi je t'adore. Et il faut que tu comprennes que le fait que tu m'aimes place
tes questions dans une tout autre perspective. En effet, si tu m'aimes autant et me
pose -tout à fait légitimement- des questions aussi dures, c'est que tu t'engages en fait,
dans une démarche autocritique sur laquelle je veux te dire un petit mot avant d'aller
plus loin. Nous, les femmes, avons beaucoup d'empathie. Nous sommes très attentives à tout ce qui se dit autour de nous. Nous intégrons les règles de conduite plus profondément, les respectons plus intégralement et n'hésitons pas à remettre nos choix en question et même à nous sentir coupables du moindre petit pépin qui pourrait avoir un rapport même lointain avec nos options. Est-ce notre nature ou notre éducation qui nous façonne comme cela? C'est difficile à dire. Mais il y a là une configuration d'esprit qui est tout à notre honneur, mais qui nous rend ouvertes et vulnérables à bien des abus. Dis à un petit garçon qui est brutal, factieux, fasciné par les flingues et le militarisme: «C'est pour avoir joué au G.I. Joe dans ton enfance que tu es devenu si con». Il te répondra, sans hésitation: «Conne toi-même» et te rira au nez sans même y réfléchir plus avant. Son éducation, basée sur des rapports belliqueux, agressifs et revêches, l’a rendu imperméable à la critique et très fier de lui pour la moindre clopinette. Maintenant si une petite fille se fait dire par son père: «Regarde-toi! Tu te maquilles déjà. Tu portes des vêtements trop courts. Une vraie Lolita! Tu as décidément trop joué à la Barbie dans ton enfance». Elle va ranger sa Barbie dans un placard et y penser pendant des semaines en se morfondant. Son éducation, son intelligence, sa subtilité, sa vitesse de compréhension la rendent malléable. Admets avec moi qu'il y a là un déséquilibre un peu injuste. On tape sur les petites filles et sur leurs jeux et on en rajoute allègrement juste parce que leurs capacités intellectuelles et leur attention précoces les rend plus ouvertes aux critiques, y compris aux critiques injustifiées et abusives. Alors prenons l'affaire à la racine. En ce moment, Mélissa, il y a des millions de petites filles qui jouent avec moi. Je les regarde toutes de mes yeux fixes et attentifs. Certaines sont très jeunes, cinq ans, quatre ans. Je peux t'assurer que ce qu'elles font est parfaitement badin et innocent. Elles jouent tout simplement à être plus grandes, à s'habiller, à organiser leur intérieur, à s'amuser avec leurs futures copines, à conduire une voiture, à faire un métier. Elles apprivoisent dans leur imaginaire les appréhensions de leur future vie adulte. Je ne vois pas grand chose de sexualisé dans tout cela et j'ai l'impression qu'en un demi-siècle, ce qui s'est diversifié, c'est bien plus les positions et les attitudes sociales que Barbie s'approprie que des postures qui seraient de nature sexuelle. De mon point de vue limité de poupée, je n'ai donc pas le sentiment que les petites filles soient spécialement plus sexualisées qu'il y a quarante ou cinquante ans. Elles sont en revanche plus libres, plus informées aussi, moins engoncées, plus débrouillardes, plus mûres. Les temps présents sont moins obscurantistes pour les enfants. Elles manipulent l'ordinateur, le téléviseur, le téléphone portable plus tôt et s'en servent plus vite pour épanouir leurs priorités de petites filles. En plus, ces priorités ne font plus l'objet d'interdits, ne sont plus tournées en dérision comme avant, tout simplement parce que toute notre civilisation s'est un peu plus féminisée. Pas encore assez, mais quand même. Inévitablement, elles manipulent aussi plus tôt le séchoir à cheveux, le catalogue de mode, la table à maquillage. Mais alors, pas plus que le fait de téléphoner plus jeunes ne les rend socialement autonomes plus jeunes, le fait de se maquiller plus jeunes ne les rend pas sexy plus jeunes. Au fond de leur coeur c'est toujours un jeu, des préparatifs lointains et esquissés à une vie adulte qui reste angoissante, terrifiante, mystérieuse. L'homme, ce cher homme, par contre ne le voit pas sous cet angle. Il reste l'homme, donc superficiel, sensuel, condescendant, un brin misogyne et toujours pas tout à fait honnête. Il mate ces nouvelles petites filles et, sans comprendre les détails de leur vie intérieure, il est aguiché par ce qui scintille, sans se rendre compte de ce qui manque... Il réagit, brutalement comme à son habitude, en criant au scandale ou en entrant dans une dynamique d'abus sexuel direct. La petite fille qui, en fait au fond d'elle-même, n'est pas encore prête pour les affres de la séduction, répond avec l'empathie que je te décrivais tout à l'heure. Elle culpabilise et hypertrophie l'importance de son maquillage et de ses vêtements si l'homme crie, ou cède prématurément aux avances si l'homme abuse. Inutile de te dire qu'en plus, si ses parents divorcent et que son père disparaît, elle se fera encore plus aguicheuse pour qu'il revienne, en croyant, une fois de plus, que tout est de sa faute à elle. Les petites filles se font violenter de plus en plus jeunes par un patriarcat en déclin de plus en plus irresponsable et brutal, la brutalité étant toujours l'option du perdant. Aussi, si jamais tu rencontres une de ces gamines d'allure «hypersexualisée», Mélissa, fait donc une petite expérience. Pose une ou deux questions à son père... si tu le trouves... Tu seras vite édifiée sur la source du pépin... Ils ne me feront pas croire que LEUR abus est de MA faute. Je sais que je ne fais rien de mal avec les petites filles et elles le savent aussi. Assez d'ingérences patriarcales entre nous. Nous avons le droit d'être qui nous sommes: des filles, avec une culture de fille qui ne nous empêchera pas, malgré nos profondes blessures d'enfance, de conquérir le monde. Ta Barbie |