Charles,
Si je ne me suis pas remariée après mon veuvage, c'est
que je désirais rester fidèle à mon époux
et consacrer ma vie à Dieu, même si je n'ai pas pris le
voile. Mais personne ne m'a poussée à agir ainsi; au
contraire, on a très vite cherché à me faire
contracter une nouvelle alliance. C'était dans l'ordre des
choses, à cause de mon rang de seconde fille de l'empereur, de
ma jeunesse, de ma beauté. Avant même mon retour à
Vienne, on parla de me marier au frère de mon mari, Henri III,
qui revenait de Pologne pour ceindre la couronne des lys. Il fit une
halte à la cour de mon père avant de regagner la France,
où il fut extrêmement bien accueilli. Mais lorsqu'on lui
proposa de me prendre pour femme, le nouveau roi refusa. Un nouveau
parti se présenta en 1580, en la personne de mon oncle maternel,
Philippe II, roi d'Espagne. Il avait naguère
épousé ma chère soeur Anne, qui venait de mourir
à ma grande douleur. J'ai refusé cette alliance,
malgré l'enviable position qui aurait pu être la mienne,
d'autant que le prétendant, proche parent comme je l'ai dit,
était de près de trente ans mon aîné. On me
reprocha cette décision, en particulier mon confesseur, mais je
n'ai pas cédé, comme vous le savez.
Une sainte? Vous me flattez, cher descendant. Je n'adresse à
Dieu qu'une demande pour moi: être oubliée du monde. Je ne
me suis pas retirée de tout pour que ma dévotion fasse
parler de moi et pour m'en glorifier, mais au contraire pour vivre en
paix en union avec le Seigneur. J'ignore si l'Église me jugera
assez vertueuse pour m'élever au rang suprême dont vous me
croyez digne.
Que Dieu vous garde,
Élisabeth
