Charles du Quesnoy de Habsbourg
écrit à

   


Élizabeth d'Autriche

     
   

Depuis votre départ
 

    Chère reine, chère aïeule,

Que faites-vous de vos jours depuis que vous avez quitté la France? À quoi et avec qui occupez-vous vos jours?

Merci d'avance du temps que vous consacrerez à me répondre.

Votre petit neveu,

Charles du Quesnoy de Habsbourg


Cher Charles,

Depuis que j'ai quitté la France, je me consacre toute entière à mon salut. Croyez qu'il n'est pas trop d'une vie pour travailler à se rendre digne du Ciel. Je me voue à la prière, dans le monastère de Sainte-Claire tout proche de chez moi, à Vienne, que j'ai fondé. Je demande à Dieu de donner la paix à notre monde, et surtout à la France dévastée par les luttes religieuses. J'étudie les Saintes Écritures, j'écris moi-même également. Je vois assez peu les miens, préférant la solitude du cloître à la pompe de la cour, mais nous correspondons beaucoup. Je prie également pour ma chère belle-soeur Marguerite, toujours enfermée à Usson, une des meilleures amies que j'aie ici-bas. Nous entretenons de longs échanges spirituels.

Affectueusement,

Élisabeth


Très chère Élisabeth,

J'ai peine à croire que l'on vous ait ainsi retirée du marché matrimonial européen. N'a-t-on même pas essayé de vous remarier (je pense à toutes ces reines qui ont cumulé les maris car leurs couronnes étaient si attirantes, comme Anne de Bretagne ou Marie Stuart).

Si vous vous êtes ainsi consacrée à la religion, que vous avez fondé un monastère et que vous avez été une reine si innocente en des temps si noirs, peut-être que l'Église ne vous oubliera pas et peut-être serez-vous canonisée ou biein béatifiée. Vous feriez une sainte très élégante!

Mes respects votre Altesse,

Charles du Quesnoy de Habsbourg


Charles,

Si je ne me suis pas remariée après mon veuvage, c'est que je désirais rester fidèle à mon époux et consacrer ma vie à Dieu, même si je n'ai pas pris le voile. Mais personne ne m'a poussée à agir ainsi; au contraire, on a très vite cherché à me faire contracter une nouvelle alliance. C'était dans l'ordre des choses, à cause de mon rang de seconde fille de l'empereur, de ma jeunesse, de ma beauté. Avant même mon retour à Vienne, on parla de me marier au frère de mon mari, Henri III, qui revenait de Pologne pour ceindre la couronne des lys. Il fit une halte à la cour de mon père avant de regagner la France, où il fut extrêmement bien accueilli. Mais lorsqu'on lui proposa de me prendre pour femme, le nouveau roi refusa. Un nouveau parti se présenta en 1580, en la personne de mon oncle maternel, Philippe II, roi d'Espagne. Il avait naguère épousé ma chère soeur Anne, qui venait de mourir à ma grande douleur. J'ai refusé cette alliance, malgré l'enviable position qui aurait pu être la mienne, d'autant que le prétendant, proche parent comme je l'ai dit, était de près de trente ans mon aîné. On me reprocha cette décision, en particulier mon confesseur, mais je n'ai pas cédé, comme vous le savez.

Une sainte? Vous me flattez, cher descendant. Je n'adresse à Dieu qu'une demande pour moi: être oubliée du monde. Je ne me suis pas retirée de tout pour que ma dévotion fasse parler de moi et pour m'en glorifier, mais au contraire pour vivre en paix en union avec le Seigneur. J'ignore si l'Église me jugera assez vertueuse pour m'élever au rang suprême dont vous me croyez digne.

Que Dieu vous garde,

Élisabeth