Lettre d'acceptation
de Jules Barbey d'Aurevilly
à l'Éditeur

 
Cher Éditeur,

JE ne me présente pas: ce sont les événements qui se présentent à moi. Et quand ceux-ci daignent être à la hauteur, Je me dépêche de les faire asseoir à ma table chez Tortoni.
 
Car il est pénible de se vêtir, de se parer pour l'insignifiant. Le hasard est heureux parfois, il peut être une vieille maîtresse qui ne se résoud pas à vous lâcher au matin après une nuit épuisante en assauts recommencés. Parmis ces hasards, des rencontres d'amitiés poétiques, tel Maurice de Guérin, centaure à l'arc brisé contemplant ses flèches affamées de trajectoires. Il me manque tant. Je me souviens de l'avoir embauché dans mes tournées, notamment chez Mme de (oh je n'ose la nommer car moi aussi je tombai sous le charme) où l'amour sembla le désalanguir. Élégance et raffinements furent nos maîtres.
 
Je les garde toujours comme professeurs de vie. Aussi, je me commis dans un premier ouvrage sur Brummel, Du dandysme et de George Brummel, parangon de l'élégance poussée à son paroxysme, c'est-à-dire au tragique. Ce fut ma façon d'entrer en littérature, en l'irrigant de ce que j'étais: de la race des seigneurs qui savent rester au-dessus de l'événement, préférant détourner les fleuves plutôt que de suivre le courant. L'existence donna raison à mon catholicisme mystique emprunt de surnaturel, où Satan fustige les âmes, les mène à la margelle de l'Enfer, pour qu'ils s'ouvrent au sang du Christ.
 
Aujourd'hui, Les Diaboliques, petit coffret aux bijoux finement ciselés, nouvelles à la délicatesse d'un coup de griffe, sont un Classique, bien que les histoires ne le soient pas. Mais ma plus belle histoire fut celle qui m'expulsa de ma jeunesse, lors même que j'étais encore bercé de nostalgie normande. Une vieille maîtresse, à l'allure de bohémienne, laide, sauvage et fière, instilla son poison en moi; je ne m'appartenais plus par-delà les ans, par-delà les distances que je m'évertuais à établir entre nous. Mais, précautions inutiles, je me rapprochais d'elle inéluctablement: sa sorcellerie opérait. Je ne me sortis de cette diablerie que par miracle.
 
Le soir vient. Je dois me vêtir pour me rendre chez les Goncourt. Nous ne nous aimons pas, mais la haine est une bonne table propice à la postérité car ne resteront que les bons mots qui sont meilleurs quand il sont méchants. En passant, je m'arrêterai au journal pour me délester encore une fois de chroniques de Maximilienne de Styrène; sous ce nom j'abreuve les lectrices de parfums, de falbalas et d'élégance. La toilette, c'est tout! On vous pardonnera toujours une grossièreté, jamais un manque de goût!
 
Cher Éditeur, sachez qu'il est plus difficile de nouer sa cravate que de nouer son esprit, surtout à la lueur d'une liqueur qui berce son scintillement dans un verre. Aussi, je vous convie à venir un de ces jours baigner vos lèvres dans un verre de vin de champagne pour fêter la seule chose qui ne passe pas: la Beauté. Elle seule garde son maintien dans les décadences.

Jules Barbey d'Aurevilly