Tes successeurs |
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| Ne trouves-tu pas que tes successeurs
(les Julios-Claudiens) sont un peu «fous» et paranoïaques! Je veux bien croire que la vie
d' empereur soit difficile! Mais! Ils sont différents de toi ou de César! Réponds moi vite! Un admirateur de l'antiquité romaine! |
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| L’Empereur César Auguste à Fifi, salut. Dans cette correspondance, j’ai déjà eu quelques occasions d’exprimer ma pensée sur mes successeurs. Tu pourras trouver un bref jugement sur chacun d’eux dans la lettre qui a pour titre «Successeurs», alors que mon avis plus spécifique sur mon fils Tibère se trouve dans les lettres appelées «Relation» et «Tiberius». Naturellement je n’ai eu la possibilité d’examiner directement et en profondeur rien que ce dernier, bien que j’aie connu aussi son neveu maladif, frère de Germanicus, et le fils de ce dernier quand il était encore tout petit. Les informations que j’ai reçues, de Dialogus et des autres sources sublimes auxquelles j’ai toujours eu accès, m’ont tout de même permis de me faire une idée bien précise sur tous mes successeurs, et d’en donner un aperçu dans les lettres susdites. Je vais maintenant ajouter encore quelques considérations, compte tenu de la désinformation qui a évidemment influencé tes opinions. Lorsque l’on juge la valeur de ceux qui ont revêtu les plus hautes magistratures de notre ville, il faut avant tout examiner quel a été le résultat final de leurs décisions sur la vie du peuple romain et de son empire, sur la vigueur de l’état et sur la majesté de Rome. En deuxième lieu il faut vérifier quelle a été l’attitude du peuple à leur égard, car les Romains ont toujours eu la capacité de reconnaître sans faute et d’apprécier convenablement ceux qui les ont gouvernés avec le plus grand souci de l’intérêt public. L’amour du peuple est donc un autre très bon élément à considérer. Tout le reste a beaucoup moins d’importance, puisqu’il s’agit de chroniques, d’anecdotes et de détails personnels qui peuvent être excessivement influencés par les faux bruits, les médisances et les préjugés. C’est d’ailleurs le même raisonnement que nous faisions à mon époque lorsque nous voulions estimer le rôle des sept rois de Rome dans l’histoire de notre ville. Nous n’avions pas beaucoup de témoignages sur cette période tellement lointaine et archaïque, mais nous connaissions soit le caractère de chaque roi, soit les oeuvres principales que chacun d’eux avait accomplies. Si on les considérait du côté mauvais, on voyait que plusieurs de ces rois avaient été l’objet de critiques ou de perplexités: Romulus, à cause de Remus; Numa Pompilius, pour ses relations avec la nymphe Égérie; Tullus Hostilius, pour sa bellicosité; Lucius Tarquinius, pour sa tyrannie. En outre, cinq rois sur sept avaient été privés de leur règne par un acte de violence: Romulus, singulièrement disparu lorsque tout le Sénat voulait s’en débarrasser, Tullus Hostilius, foudroyé directement par Jupiter suite à une profanation du culte, Tarquinius Priscus, tué par les complices des fils d’Ancus Marcius, Servius Tullius, assassiné par les sicaires de Lucius Tarquinius, et ce dernier, dit «Le Superbe», chassé par le peuple romain en révolte. Or ces seules données auraient pu nous faire suspecter que nos rois furent tous de très mauvais souverains, si nous n’avions connu les grands mérites de la plupart d’entre eux, à partir du divin Romulus, qui fonda l’Urbs et créa le Sénat et le peuple des Quirites. En effet, comment aurions-nous pu ne pas honorer, par exemple, le sage Numa, qui établit le pacte entre Rome et les dieux, Ancus Marcius, qui donna aux Romains l’accès direct à la mer, et Servius Tullius, qui étendit l’enceinte de la ville et le pomoerium sur les sept collines? D’ailleurs, même le septième roi, malgré son attitude despotique, fut un stratégiste illuminé aussi bien qu’un très grand bâtisseur d’œuvres superbes, telles que le temple de Jupiter Optimus Maximus sur le Capitole, le Grand Cirque et la Cloaca Maxima, qui continuaient à être admirées encore à mon époque. Pour ce qui est de l’estime dont les rois ont joui, il nous était évident que le peuple romain les avait tous aimés, sauf le dernier: ce Tarquin le Superbe dont la tyrannie fut la seule cause du rejet définitif de la monarchie à Rome. En outre, le même peuple romain, qui s’était rassemblé et amalgamé peu à peu depuis la fondation de la ville, avait déjà acquis, à la fin de la monarchie, toutes les vertus qui devaient lui permettre de répandre ses lois et sa civilisation sur le monde entier. C’est pour cette raison que Tite Live, dans son histoire ab Urbe condita, en avait conclu très justement que la monarchie joua un rôle indispensable pour la croissance et la maturation du peuple. Ce fut, en effet, grâce à leur gouvernement sagace, que les rois purent établir les bases fondamentales de la puissance romaine. Nous pourrions maintenant considérer selon un critère analogue le rôle des premiers Césars. Mais il faut avant tout se rappeler des raisons pour lesquelles il fallut parvenir à une plus grande stabilité du gouvernement de la République, après plus d’un siècle de luttes fratricides et dévastatrices. D’un côté, les divergences entre le Sénat et le peuple romain avaient besoin d’être arrangées résolument, dans le but de sauvegarder l’intérêt public. De l’autre, les énormes dimensions atteintes par l’empire avaient rendu nécessaire la présence d’un représentant permanent de la majesté de Rome, pour garantir aux yeux de tous une administration équitable et prévoyante. Ces deux importantes exigences, confiées aux soins du prince du Sénat, devaient inévitablement se heurter avec les égoïsmes de la classe sénatoriale, qui n’était pas du tout disposée à renoncer à ses privilèges, ni pour tenir compte de la volonté du peuple romain, ni –encore moins– pour le bien-être des populations des provinces et des règnes tributaires. Tant que j’exerçais moi-même le rôle du prince, les sénateurs s’abstinrent de me contrarier, puisque les avantages du nouvel ordre étaient tellement évidents, qu’aucune tentative de retour en arrière n’aurait jamais pu être acceptée par le peuple. Ils me comblèrent alors d’honneurs, comme ils avaient fait avec mon père pour justifier son assassinat. Mais l’expérience de cette tragédie me permit de conjurer les mêmes risques. Je réussis ainsi à garder le contrôle de la situation, et à éviter toute machination contre moi, sauf quelques petits complots qui furent aisément démasqués. J’étais tout de même conscient du risque d’une recrudescence des prétentions sénatoriales avec mes successeurs. C’est pour cela que je confiais ma succession directe à mon fils Tibère, et je le préparais à gouverner avec la plus grande prudence, pour ne pas compromettre la survivance du principat. Je puis t’assurer qu’il n’était pas du tout paranoïaque, mais tout simplement conscient des énormes risques qui l’entouraient. Tu devrais savoir qu’il faillit plusieurs fois en tomber victime, bien qu’il s’appliquait constamment à ne pas trop s’exposer. Tu sauras aussi que, pour la succession à Tibère, j’avais choisi Germanicus, qui aurait dû renforcer la position du prince vis-à-vis du Sénat, en y supprimant les résiduelles velléités de restauration de la vieille oligarchie. Mais un étonnant imprévu a quelque peu altéré le scénario que j’avais prévu. L’anomalie a été déterminée par les inattendues et inavouables ambitions de Tiberius le jeune (celui que vous avez l’habitude d’appeler, par son nom gentilice, Claudius) et par la mort prématurée de son frère aîné, le vaillant Germanicus. Cela provoqua plusieurs difficultés ultérieures et un considérable prolongement de la période nécessaire pour stabiliser le principat. Le jeune Gaius (1), fils de Germanicus, devint le troisième prince et commença à remplir très bien la tâche qui lui était propre. Il l’aurait probablement achevée complètement si une conspiration qu’il n’aurait jamais pu suspecter ne l’avait éliminé après moins de quatre ans de règne. Son oncle Tiberius Claudius (2) lui succéda donc, bien qu’il n’aurait jamais dû revêtir aucune magistrature publique, à cause de ses défauts physiques et de sa personnalité indigne et bien peu fiable. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il fut le seul petit-fils de Livie que je ne fis jamais adopter parmi la gent Julia. Malgré tout il ne gouverna pas trop mal, parce qu’il put compter sur la complicité du Sénat et il s’appropria une grande partie des projets civils et militaires de Gaius, en les portant à terme. Enfin le jeune Néron, neveu de Gaius, devint le cinquième prince. Il reçut inévitablement toute l’hostilité du Sénat, qui réussit après quatorze ans à s’en débarrasser. Mais il avait laissé des oeuvres très importantes, il avait été adoré par le peuple, tout comme son oncle Gaius, et il avait à tel point renforcé le principat que cette institution ne fut jamais plus remise en cause, ni tout de suite après sa mort, ni pendant tous les siècles suivants. Je te laisse alors tirer les conclusions par toi-même. Si tu n’es pas complètement convaincu, pose-toi cette dernière question. Un siècle s’est écoulé à partir de la victoire navale d’Actium -qui marque en quelque sorte le début de la Pax Augusta et de mon principat- jusqu’à la mort de Néron. Pendant ce siècle, l’empire romain a été gouverné par la série de cinq princes dont nous avons parlé. Il s’est agrandi, fortifié et enrichi, en atteignant un exceptionnel niveau de prestige, de puissance, d’organisation et de bien-être, tel que le monde n’avait jamais connu auparavant, et en recevant l’admiration, le respect et l’amitié de presque tous les autres peuples de la Terre. Aurait-il pu, cet empire, s’épanouir avec une telle splendeur s’il avait été gouverné, comme tu dis, par des princes «un peu fous et paranoïaques»? Vale, IMP. CÆS. AVG. Notes: (1) L’empereur Gaius, surnommé Caligula. (2) L’empereur Claude. |