République
       
       
         
         

marco_fp@hotmail.com

      Après la mort de César, n'avez-vous pas pensé à revenir à la bonne vieille république? On dit que vous êtes le premier véritable empereur romain, que pensez-vous du fait que vous êtes en quelque sorte l'instigateur de la monarchie qui mènera au déclin de l'Empire?

 

       
         

Auguste

      L'Empereur César Auguste à Marcus Fullum (?), salut.

J'espère avoir bien interprété ton prénom et ton nom («Fullo» pourrait être un de tes ancêtres qui faisait le blanchisseur), que j'ai déduits de ton adresse puisque tu as oublié de signer ton message.

Tu me poses une question qui ne regarde pas seulement mon époque, mais aussi un grand nombre de siècles après le terme de ma vie humaine. Je vais donc te répondre en citant quelques données que j'ai pu tirer des textes d'histoire reçus des préfets du Dialogus, et compte tenu, bien sûr, des perceptions que j'ai eu moi-même depuis que j'ai été admis parmi les dieux immortels.

Après la mort de mon père, le divin Jules César, celle que tu appelles «la bonne vieille république» correspondait en fait à une situation d'anarchie la plus totale, dans laquelle les membres des plus puissantes familles patriciennes, avec la complicité de presque toute la classe sénatoriale (y compris le vieux et hautain Cicéron), réclamaient la liberté de faire tout ce qui leur plaisait, dans leur propre intérêt exclusif, sans aucun contrôle et sans aucun souci du vouloir du peuple Romain, ni du bien-être des populations des provinces.

C'est pour défendre cette liberté de la supercherie, pour continuer à avoir les mains libres d'opprimer et exploiter les autres afin de s'enrichir et augmenter leur puissance, que les sénateurs avaient assassiné mon père en plein Sénat, sans qu'aucun d'eux n'ait fait semblant d'essayer de s'y opposer. Ils voulurent faire croire au peuple qu'ils avaient dû supprimer le dictateur pour libérer Rome de sa tyrannie. Mais le peuple Romain ne fut pas dupe: tout le monde savait bien que le dictateur n'avait eu que des pouvoirs que les sénateurs eux-mêmes lui avaient offert quelques mois auparavant. Et il ne s'agissait même pas de tous les pouvoirs que le Sénat avait voulu lui attribuer, puisqu'il en avait accepté qu'une petite partie, en considérant que les autres étaient excessifs. Le peuple se souleva donc contre les parricides, qui furent ainsi obligés de prendre la fuite et de se réfugier sur le Capitole.

Aurais-je donc dû remettre la République dans les mains de ces criminels irresponsables? Cela ne correspondait certainement pas au vouloir du peuple Romain, ni à l'intérêt des populations des provinces. À ce propos, il y a un aspect plutôt important qui ne paraît jamais dans vos livres d'histoire. Il est plutôt évident que pendant la longue période des troubles civils qui se sont développés à Rome depuis l'époque des deux Gracques, un nombre toujours croissant de gouverneurs romains des provinces a profité de son pouvoir pour enlever aux populations sujettes beaucoup plus de ressources de ce qui aurait été jugé équitable selon les lois romaines. On commençait donc à considérer de plus en plus que les provinces de Rome n'étaient rien d'autre que des territoires à exploiter. Mais tout cela ne correspondait pas au naturel des Romains, parce que toute l'histoire romaine, à partir de Romulus, est l'histoire d'un peuple qui a voulu associer à soi-même les peuples qu'il a vaincus, et il a voulu partager avec eux ses lois, ses coutumes et sa propre fortune.

D'autre part, pour administrer correctement un empire si vaste, les vieilles institutions n'étaient plus suffisantes. Il fallait nécessairement mettre au point un système plus proportionné à cette tâche titanique. C'est ce que j'ai fait en introduisant le «principat», c'est-à-dire le système dans lequel le prince (ou l'empereur, comme vous préférez dire à vos jours) est le souverain de toutes les populations de l'empire, dont il contrôle directement les provinces les plus difficiles à administrer, en laissant au Sénat le soin de gouverner les autres.

Voilà le véritable changement qui s'est vérifié. Il ne s'agit pas, comme tu sembles croire, du simple abandon de «la bonne vieille république» au profit de la «monarchie». Avec moi la République a gardé toutes ses institutions traditionnelles, que je n'ai guère abrogées, et elle s'est en même temps enrichie de certaines nouvelles magistratures qui lui ont permis de faire face à toutes les exigences de l'empire. En plus, cet empire n'a plus été vu comme l'ensemble des provinces sujettes à la ville conquérante, mais comme l'ensemble des populations administrées par les mêmes lois et sous la responsabilité du même prince. Dans cette nouvelle situation, chaque individu savait qu'il était un membre de cette grande communauté multi-ethnique qui vivait en paix et comprenait la plus grande partie du monde civilisé. C'est cet empire que j'ai fondé par l'instauration de ma paix et de mon «principat»; et ce même empire a pu ainsi durer pendant cinq siècles en Occident, bien plus de siècles en Orient, et encore plus de siècles dans ses diverses répliques et imitations européennes.

Or tu sembles mécontent parce que le changement que j'ai introduit, c'est-à-dire la véritable fondation de l'empire romain, aurait en quelque sorte amorcé un processus «qui mènera au déclin de l'Empire». Eh bien il y a là une règle inflexible de la Nature: tout ce qui naît commence, dès les premiers jours, à mourir un peu. Mais on ne reproche pas à une mère qui met au monde son enfant d'être responsable d'avoir amorcé, en lui donnant la vie, le processus qui mènera cette créature à la mort!

Vale,

IMP. CÆS. AVG.