Relation
       
       
         
         

haplo37@videotron.ca

      Ave Octavianus Julius Caesar Augustus !

Tout d'abord, j'ai regardé quelques-unes de tes autres lettres et j'ai remarqué que tu signais IMP. CAES. AUG.. Pourtant, il me semble avoir lu que tu avais toujours refusé le pronomen d'Imperator.

Pour en venir au but de ce pli, j'aimerais savoir quelle était ta relation avec Publius Virgilius Maro. J'ai entendu dire que tu l'avais ramené de Grèce où il avait attrapé la malaria et que tu l'avais empêché de brûler l'Énéide.

J'aimerais aussi savoir si tu appellais vraiment Tite-Live (Titus-Livius) le Pompéien et s'il était un de tes amis.

Ma dernière question porte sur ta loi contre l'impudicité. J'aimerais savoir qu'est-ce qu'il y a de mal là-dedans.

Yann

Vale!

 

       
         

Auguste

      L'Empereur César Auguste à Yann, salut.

Lorsqu'on pose trop de questions en même temps, on les condamne presque toutes à des réponses laconiques, à l'exception, peut-être, de celle qui touche plus de près la sensibilité de l'interlocuteur. Dans ton cas, l'exception n'est même pas représentée par une véritable question, mais par le doute irraisonnable auquel tu fais allusion dans ton introduction.

J'ai refusé, il est vrai, un très grand nombre d'honneurs qui m'avaient été accordés par le Sénat de Rome au terme de la guerre contre les pirates de Sicile et au terme de celle d'Actium. Dans la première occasion, j'avais même refusé le sacerdoce de Grand Pontife que l'on voulait me donner tout de suite; mais il était en effet plus juste de laisser ce sacerdoce à Lépide, qui y avait encore formellement droit, bien que sa trahison l'avait fait déchoir de la charge de Triumvir. Plus tard, j'ai encore refusé le titre de dictateur, qui m'était offert avec insistance par le peuple et le Sénat de Rome, l'année après celle de mon onzième consulat; et j'ai de même refusé le consulat perpétuel, ainsi que tous les consulats annuels qui m'ont été offerts pour les dix-sept années après le onzième.

Mais le prénom Imperator je ne l'ai jamais refusé. Je n'avais aucune raison de m'y opposer, puisqu'il était tout à fait compatible avec les traditions de nos ancêtres; et j'avais, au contraire, au moins deux bonnes raisons pour l'accepter avec joie.

Premièrement, il s'agissait de la plus haute et formelle attribution permanente d'un titre, celui d'imperator, qui rentrait dans les voeux de chaque commandant romain. Depuis des siècles innombrables, en effet, il était considéré comme l'honneur le plus prestigieux que pouvait espérer un commandant en chef, puisqu'il témoignait que ses propres hommes avaient apprécié sa capacité de les commander (imperare) et de leur assurer la victoire. Même le craintif Cicéron, l'arrogant et rusé souteneur de la primauté de la toge sur la force des armes, resta extasié de bonheur quand ses soldats l'acclamèrent imperator, suite à une heureuse escarmouche qu'il conduisit pendant son proconsulat en Cilice. Dans mon cas, j'ai été salué imperator 21 fois. Mais pour le prénom Imperator, ce ne furent pas seulement mes légions et les équipages de mes flottes qui m'acclamèrent ainsi: ce fut le peuple de Rome et de l'Italie toute entière.

En deuxième lieu, ce prénom Imperator avait déjà été attribué par le Sénat à mon père, le divin Jules César, dans l'an de son quatrième consulat; et par le même décret, le Sénat avait établi que ce prénom honorifique était transmissible de père en fils. J'avais donc de très bonnes raisons de considérer que j'y avais droit en tant que fils unique et héritier légitime du divin Jules.

Pour toutes ces raisons, quoi qu'en disent les textes que tu crois avoir lus, j'ai assumé le prénom Imperator depuis mon cinquième consulat, dans l'an de mes trois triomphes, et je l'ai gardé sans arrêt pendant tout mon principat, c'est à dire pendant 43 ans.

Voyons alors, très brièvement, tes autres doutes.

J'ai connu Publius Virgile Maro bien avant qu'il écrive l'Énéide. J'ai toujours aimé ses vers, et Virgile en a profité une fois en me faisant écouter toutes ses Géorgiques pendant quatre jours de suite, lors d'une halte que j'avais fait à Atella vers la fin de mon voyage de retour à Rome après la conquête de l'Égypte. Après quoi, il a fréquenté assez souvent ma maison, ce qui m'a permis de suivre d'assez près sa rédaction de l'Énéide: un chef-d'úuvre immortel, que personne n'aurait jamais pu songer à brûler.

Quant à Tite-Live, je lui ai toujours manifesté mon appréciation et mon admiration pour la lucidité, la perspicacité, la passion, la rigueur, le dévouement et la persévérance qu'il a démontré en écrivant son histoire colossale «ab Urbe condita». J'aurais certainement pu le définir paradoxalement comme un «pompéien», si j'avais voulu souligner qu'il avait rédigé sa reconstitution historique d'un façon objective, en donnant la juste évidence à tous les mérites, même quand il parlait de ceux qui avaient combattu dans les sinistres factions des adversaires de César. Mais je ne pourrais pas me rappeler s'il m'est vraiment arrivé de le définir ainsi. En tous les cas, cela n'a pas beaucoup d'importance, parce qu'il se serait agi d'une simple boutade occasionnelle, et non pas d'une sorte de surnom permanent que je donnais à l'historien, comme tu sembles croire.

Enfin, la loi contre l'impudicité a été une des très nombreuses lois par lesquelles j'ai rendu la sécurité, la puissance et la dignité au peuple Romain. Je ne vois pas pourquoi tu lui donnes plus d'importance que les autres et tu me poses la question: qu'est-ce qu'il y a de mal là dedans? Dans la loi, rien du tout. Dans l'impudicité, chaque peuple peut la juger selon ses propres coutumes. D'ailleurs les questions de ce genre, sur ce qui est bien et ce qui est mal, il faut les poser à un philosophe, et non pas à un homme d'état. Un prince ne peut pas imposer à tous les citoyens d'être bons ou mauvais selon son propre jugement; mais il a le devoir de faire en sorte que les règles fondamentales de la société ne soient pas violées par des comportements qui puissent troubler les sentiments de la population ou encourager l'abandon des traditions les plus augustes, sur lesquelles se basent la vigueur et la vitalité de la République.

Vale,

IMP. CÆS. AVG.
         
         

haplo37@videotron.ca

      Yann à Auguste,

Ave Imperator Caesar Augustus!

Je n'ai en rien voulu douter de toi. Pardonne ma lettre si elle apporta d'une quelque façon que se soit des doutes sur ta personne. Je ne cherchais qu'à m'informer auprès de la personne la plus apte à me donner des réponses vraies et justes, id est toi. Car qui d'un historien ou du fils du Divin Jules pourrait mieux me renseigner sur la vie d'Auguste? Ce ne saurait être que toi, car c'est là ta propre vie. Je te révère et admire et ne cherchais en rien à douter de toi.

En ce qui concerne le prénom d'Imperator, je me suis sans doute mépris avec un de tes successeurs qui l'ont refusé, ou avec un autre titre; nombreux étaient ceux qui t'étaient attribués et ceux attribués à tes successeurs, pardonne mon erreur.

Pour Virgile, la tradition veut qu'étant malade et divagant il eût voulu brûler l'Énéide n'ayant pas le temps de la finir avant sa mort et que ce soit toi qui l'empêcha. Encore une fois, je ne vérifiais que des affirmations auprès de toi, ne prends pas mes questions pour des doutes, je t'en prie.

Pour toutes autres choses qui ont pu te contrarier, se sont sans doute les siècles qui ont modifié les faits et altéré l'histoire.

Mais, ô Caesar, j'aimerais te poser une autre question. Comme je te l'ai dit, je t'admire et j'apprécie beaucoup de pouvoir t'adresser la parole et en rien je ne veux te contrarier.

Longtemps, tu préféras beaucoup de tes fils (ou descendants) pour ta succession à Tibère. D'abord Marcellus, ensuite Lucius et Caïus Agrippa, ensuite Postumus et Germanicus, chacun d'eux étant mort, (pardonne-moi de te rappeler ces drames) il ne restait que Tibère. Il semble qu'il fut, quelque peu, ton dernier choix. On raconte même que tu aurais dit, sur ton lit de mort en voyant Tibère: «Vers quelles terribles mâchoires se dirige Rome» ou une phrase proche de celle-ci; encore une fois, c'est sans doute là la tradition qui a modifié et augmenté les choses. J'aimerais que tu me dises ce que tu pensais de Tibère et comment tu te sentais par rapport à son ascension à ta succession.

Vale Imperator Caesar Augustus, fils du Divin Jules!
         
         

Auguste

      L'Empereur César Auguste à Yann, salut.

Ce que l'on a raconté sur Virgile n'est pas totalement faux. Mais pour te faire bien distinguer la réalité de la légende, il faut que je te donne quelques informations supplémentaires, puisque ma première réponse, qui était nécessairement très brève, se limitait aux seuls aspects essentiels.

Le projet de rédiger un grand poème épique latin sur la navigation d'Énée et son débarquement sur les côtes du Latium avait été mis au point lors des conversations que j'avais eues avec Virgile et Mécène sur la voie Appienne, suite au bref séjour à Atella dont je t'ai parlé. Le poète, qui venait de terminer les Géorgiques, commença ainsi la composition de l'Énéide dans l'an de mes trois triomphes(1), quand j'avais fermé pour la première fois le temple de Janus. Dans les années qui suivirent, il se déplaça plusieurs fois en Campanie et en Sicile, pour bien connaître les lieux les plus importants où était passé Énée avec sa flotte. Mais il pu retourner quand même assez fréquemment à Rome, pour de brefs séjours dans la maison que je lui avais fait acheter sur l'Esquilin. Cela lui permit de venir plusieurs fois chez moi pour me donner des nouvelles sur l'avancement du poème et pour discuter parfois sur certains aspects pour lesquels il recherchait mon avis. Toutefois, il ne voulut jamais me faire lire les vers qu'il avait composés tant que le poème ne fut pas terminé. Par exemple, pendant mon séjour en Espagne pour la Guerre Cantabrique, lors de mes huitième et neuvième consulats(2), je lui écrivis plusieurs fois en cherchant à le convaincre, par des prières ou des menaces, de m'envoyer quelques chapitres à lire; mais il resta très ferme dans son refus. Quand enfin l'entière oeuvre fut achevée, peu après le terme de mon onzième consulat(3), Virgile porta chez moi son manuscrit, dont il nous lut lui-même plusieurs chapitres avec sa voix si agréable et son intonation ravissante. Ces lectures suscitèrent une énorme émotion auprès de toute ma famille, qui venait d'être très douloureusement éprouvée par la perte de mon neveu et gendre Marcellus.

L'été suivant j'entrepris un voyage qui de la Sicile devait me conduire en Orient. Peu après, Virgile partit pour la Grèce, avec l'intention de poursuivre son voyage en direction de l'Asie Mineure, afin de vérifier encore quelques détails qui lui servaient pour l'Énéide. En effet, ayant décidé de donner les dernières retouches à son oeuvre avant de la publier, il y avait supprimé quelques vers qu'il aurait dû changer contre d'autres plus appropriés. Mais nous nous rencontrâmes à Athènes quand j'étais déjà de retour de l'Orient(4), avec les fameuses enseignes romaines qui m'avaient été restituées par les Parthes. Le poète avait l'air plutôt fatigué et il se laissa facilement convaincre de rentrer avec moi à Rome. Mais il commença à se sentir mal quand nous passâmes par Mégara, et son état s'aggrava pendant la navigation jusqu'en Italie.

Nous nous arrêtâmes alors à Brindes, où nous étions débarqués. Dans cette situation, quelqu'un racontât que, pendant un cauchemar nocturne, Virgile se serait écrié qu'il fallait brûler tout son manuscrit, puisqu'il était encore trop imparfait, et que cette décision aurait dû être ajoutée à son propre testament. Certains de ses amis furent très impressionnés par cette nouvelle, qu'ils prirent tout de suite pour vraie, et il commencèrent à soutenir qu'il fallait respecter la volonté de l'auteur du poème, quel qu'en fût le prix. D'autres, plus accommodants, exprimèrent des doutes sur la véracité des phrases rapportées par les témoins, qui auraient pu se méprendre à cause de l'altération de la voix du malade.

Il fallut donc que j'intervienne, en disant que ce qu'avait dit le poète pendant sa maladie n'avait aucune importance, puisque nous avions le devoir de respecter les volontés qu'il avait exprimé tant qu'il était parfaitement lucide. Et je n'avais aucun doute que, avant sa maladie, notre Publius Virgilius Maro, pas plus qu'aucune autre personne suffisamment cultivée de notre monde, n'aurait jamais pu songer de détruire un chef-d'oeuvre d'immense valeur, tel que l'Énéide.

D'autre part, je n'aurais jamais accepté de laisser brûler ce poème, même si son auteur l'avait demandé en exprimant ses dernières volontés quand il était parfaitement lucide. J'avais alors composé moi-même une poésie pour soutenir cette thèse extrême, et j'étais arrivé à dire, entre autres: «Si nous avons le devoir de respecter les lois, et même si la loi prétend que nous respections ce qu'impose et commande la dernière volonté de celui qui meurt, eh bien: que cette loi soit violée et tout son vénérable pouvoir soit brisé, pourvu que l'on puisse soustraire au gosier d'un seul jour une oeuvre qui a coûté la fatigue de tant de jours et tant de nuits!». En fait, Virgile y avait travaillé pendant onze ans.

Peu après, le dixième jour avant les calendes d'octobre, sous le consulat de Gaius Sentius Saturninus et Quintus Lucretius Vespillo(5), le poète rendit son âme aux dieux immortels; et il rejoignit ses Mânes ayant le confort de savoir que son chef-d'oeuvre lui aurait survécu.

Venons alors à ta question sur Tibère.

Tu auras remarqué que j'y ai déjà partiellement répondu dans ma lettre intitulée «Successeurs». Je vais donc ajouter très peu de choses.

Il faut tout d'abord préciser que tu m'as attribué deux deuils de trop, puisque Postumus et Germanicus sont morts sous le principat de Tibère. Je dois encore préciser que Tibère ne représentait pas, comme tu dis, «le dernier choix», puisqu'il y avait Germanicus, qui était tout à fait digne d'assumer la responsabilité de l'Empire, bien qu'il fut encore si jeune. Il était d'ailleurs aussi jeune que je l'étais moi-même quand j'ai reçu l'héritage du divin Jules, dans une situation énormément plus difficile. Il y avait aussi son jeune frère un peu maladif, mais j'ai préféré le tenir à l'écart pour ne pas l'exposer à trop de critiques et de méchancetés. Il y avait en outre plusieurs autres membres de la famille qui auraient pu être pris en considération, surtout parmi les autres fils et beaux-fils de mes soeurs, d'Antoine et d'Agrippa. Il y avait enfin toute la jeunesse de Rome: si j'avais trouvé quelques autres Romains qui paraissaient plus dignes de Tibère, je les aurais certainement accueillis dans ma famille, par des mariages et des adoptions, ce qui m'aurait permis d'en choisir le meilleur comme héritier et successeur. Tu vois donc que Tibère a été l'objet d'un véritable choix.

Que pensais-je de Tibère? Pour juger la qualité d'un homme, on se base normalement sur l'évaluation de ses principales vertus, en commençant par la Virtus vraiment dite, c'est-à-dire la vaillance, à laquelle les Romains ont toujours attribué la plus grande valeur. Sous cet aspect, Tibère avait clairement démontré, surtout dans ses campagnes militaires en Germanie, savoir affronter courageusement et avec la plus grande efficacité des situations particulièrement difficiles, avec des risques très élevés.

De même, dans toutes les autres missions importantes et délicates que je lui avais confiées, dans l'Urbs, en Italie et dans les provinces, il avait mis en évidence de posséder à un très haut niveau la Prudentia, la Gravitas, la Disciplina, la Iustitia et la Severitas, comme on peut s'attendre d'un descendant d'une famille illustre, qui a siégé au Sénat de Rome depuis d'innombrables générations. Et encore, sa loyauté et son honneur (Fides, Honos) n'auraient jamais pu être mis en discussion. Quant à la piété filiale, l'équité et la clémence (Pietas, Aequitas, Clementia), bien qu'il n'aurait jamais pu les posséder au niveau d'excellence atteint par les Julii, je lui recommandais continuellement de les cultiver avec la plus grande persévérance.

En outre, malgré les choix politiques plutôt malheureux qui avaient été faits par son père naturel et par la plupart des autres représentants de la gens Claudia, notre Tibère était parfaitement convaincu de la nécessité de continuer la construction du principat et de rendre cette institution toujours plus solide, afin de garder la République à l'abri de la rapacité de la vieille oligarchie. C'est pourquoi j'ai pu faire mon choix en toute tranquillité, étant donné que ce successeur était naturellement prédisposé à la conservation du status quo.

C'était justement cette attitude que je jugeais la meilleure pour le deuxième prince, puisqu'il aurait dû faire face et neutraliser les résistances résiduelles de la classe sénatoriale. Ce n'est que sur le troisième prince que je comptais pour restituer à la construction du principat la nécessaire créativité. Et c'est pour cette raison que je fis adopter à Tibère le promettant Germanicus. Mais ce sera en fait le fils de ce dernier qui se trouvera à recevoir ce lourd fardeau.

Je dois enfin ajouter que le simple choix du successeur n'était qu'un premier pas dans la préparation de la succession. Si mon jugement de Tibère m'avait fait prendre cette décision, ce n'était pas seulement sur les qualités naturelles de mon élu que je comptais, mais sur toutes les capacités que je lui aurais transmises moi-même. En effet, j'ai soumis Tibère à un long stage, en lui donnant toutes les connaissances dont il avait besoin et en lui cédant, peu à peu, toujours plus de pouvoirs, jusqu'à en faire mon collègue dans le principat, comme je l'avais fait plusieurs années auparavant avec mon regretté ami Marcus Agrippa. Avec cette préparation très soignée, quand le moment vint de lui céder l'entière responsabilité de l'Empire, je fut sûr que mon fils Tibère était parfaitement prêt à l'assumer.

Vale,

IMP. CÆS. AVG.

NOTES:
(1) 29 av. J.-C.
(2) 26-25 av. J.-C.
(3) 23 av. J.-C.
(4) 19 av. J.-C.
(5) 22 septembre 19 av. J.-C.