Suicide amoureux
       
       
         
         

le_morte_delapucelle@netcourrier.com

      Bien le bonjour, mon seigneur,

Je vous écris pour avoir de vos sages conseils, car bien que vous ne soyez pas Myrddin, votre sagesse n'en est pas moins grande.

Je me suis éprise de l'un de vos preux, seigneur, Sir Bedwyr, et cet amour me ronge et me tue chaque jour un peu plus.

Il est dit dans certains contes, que votre chevalier est manchot... L'est-il vraiment?

Il est conté qu'il possède de grands pouvoirs. Est-ce vrai également? Pour ce qui est de sa loyauté envers vous, je ne vous poserai pas de questions, et pour sa bravoure, sa force, et sa courtoisie également, car j'en suis entièrement convaincue.

Et pourtant, ô seigneur, il n'est pas votre frère adoptif, il n'est pas votre meilleur chef de guerre et aucun ne chante ses louanges... Pourquoi, alors, suis-je liée à lui? Pourquoi alors, vais-je me tuer pour cet homme?

Sauf votre respect, mon roi, je doute que vous ayez une réponse à ces questions, vous qui, hélas, avez de tels déboires sentimentaux...

Voilà mon seigneur, je vous ai confié le sort de ma vie, et je remets celui de mon âme à dieu. Puissiez-vous m'apporter votre aide si précieuse à mes yeux.

Gloire au roi des deux Bretagnes!

G. la blanche pucelle des mers
         
         

Le roi Arthur

      Demoiselle, dont le nom m'est cher, car vous êtes blanche, comme ma reine, et née de la mer, comme ma soeur,

Demoiselle que pour cette lettre je me permets d'appeler Gwen,

Je n'ai pas oublié Bedwyr, et si son nom fut moins chanté que d'autres, il n'en est pas moins digne d'être aimé, car il est, ou fut, grand même parmi les chevaliers de la Table. Beau, aussi, d'une beauté qui touchait les femmes, impressionnait les hommes, attirait les enfants. Sa main tranchée, tous la voyaient comme un signe de son élection. Car Bedwyr portait en lui l'héritage des héros de jadis, ceux d'Eriu et d'Alba, et l'un de ceux-là avait été manchot. Il maniait aussi leur arme de prédilection, une lance mortelle, et on racontait qu'il avait été le dernier à apprendre cet art. Bedwyr portait en lui les vieilles légendes, l'odeur diffuse de l'Autre Monde.

Aimez le. Il le mérite. J'en suis heureux.

Et je ne vous donnerai aucun conseil, car ainsi que vous le soulignez, s'il est un domaine où je me suis révélé dépourvu de toute sagesse, c'est bien celui des choses de l'amour.

Cependant, demoiselle - cependant j'ai appris deux ou trois choses. Je comprends votre désir. J'ai vu des hommes, et des femmes, mourir d'amour. D'une certaine façon, j'ai moi-même vécu cela. Mais je puis vous assurer une chose: la mort n'a rien à voir avec l'amour. Au contraire. S'il s'agit de se sacrifier pour sauver la vie de l'aimé, s'il n'y a nulle autre solution, alors, oui, cet acte peut être noble, et grand. Mais un amour ne mérite pas qu'on meure pour lui. Un amour mérite qu'on vive pour lui.

Demoiselle, dont le nom m'est deux fois cher, à présent j'ai peur pour vous. Je souffre pour vous. Quand j'avais votre âge, et que celle que je n'en finis pas d'aimer m'a chassé de son lit, pour des raisons qui m'échappaient - j'ai voulu mourir aussi. Il m'a semblé que c'était après tout la meilleure solution.

J'avais tort.

Vivez, demoiselle. Pour le nom et l'amour de Bedwyr, qui méritent d'échapper à l'oubli. Pour l'héritage que sans doute vous portez tous les deux, car c'est cela, certainement, qui a noué le lien dont vous parlez. Certaines magies anciennes sont au-delà de mon savoir et de ma perception. La magie rouge et guerrière des Danaan, qui entourait Bedwyr au combat, en a effrayé quelques-uns. Dans ces moments, il paraissait si différent du chevalier avenant et courtois dont rêvaient les dames. Mais vous, liée à lui, pouvez comprendre cela. Bedwyr était, est, un survivant. Un héritier. Comme vous.

Soyez bénie, par Dieu sinon par moi,
Arthur, qui fut roi de Logres