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Vous dites que tout est de votre faute, car vous n'avez
pas su accepter la relation entre Guenièvre et Lancelot. Il me semble
que vous vous accablez par trop de reproches injustifiés. Ce n'est pas
VOUS qui avez trahi leur fidélité! Selon moi ils n'auraient jamais dû,
par égard pour vous, se laisser aller à cela et je leur en tiens
d’autant plus rigueur que Camelot (comment le prononcez-vous?) et vous
seriez encore là!
Dites-vous bien que vous êtes peut-être un grand roi, mais vous restez
néanmoins un humain, et ce, avec ses qualités et ses défauts. Vous
n'êtes donc pas un être parfait. En fait si, je dirais que vous êtes la
perfection de l'être humain poussée à son paroxysme... De nombreuses
légendes vous ont pour acteur, mais vous êtes un personnage bien
difficile à cerner.
Tout d'abord, impossible de mettre un nom sur vous et sur votre
existence: seriez-vous ce chef romain Artorius? Ou encore un Empereur de
l'occident selon l'idée de John Morris? Ensuite, votre personnalité est
multiple (pour notre plus grand bonheur) et il faut de nombreux auteurs
pour la reconstituer telle qu'elle est, et encore…
Alors, arrêtez de vous accabler de reproches car, pour moi, vous fûtes
l'un des seuls rois - si ce n'est le seul - humain par-dessus tout, dont
la personnalité est telle que vous passez pour extraordinaire et
magique. Ne dites pas que Camelot et la Table Ronde, c'est fini: non! La
légende ne fait que commencer et aujourd'hui encore, elle n'a rien perdu
de son actualité… En ces temps troubles, vous (ou votre successeur)
serez, je le sens, de nouveau appelé à d’autres combats pour ramener la
paix en Bretagne et aussi dans le Monde…
Et, quand vous reviendrez, sachez que des milliers de personnes vous
soutiendront non seulement de Bretagne, mais aussi de tout le
Royaume-Uni, du Canada, de la France et du monde entier. Vous trouverez
un soutien constant chez ceux qui vous admirent: des tout-petits aux
aînés les plus sages…
Les légendes divergent sur un point et je voudrais vous demander la
vérité. Oui je sais! elle est belle et terrible la vérité, mais cette
question-ci n'est ni trop personnelle, ni trop mystérieuse: quand
avez-vous rencontré Merlin? Est-ce lui qui vous a élevé?
Mes respects, ô Roi immortel! et souvenez-vous: «Errare Humanum est»…
Rosée
Chère dame ou demoiselle, qui portez l'un des plus beaux noms du
monde,
Il m'arrive de trouver que les gens de votre temps sont très semblables
à ceux que j'ai connus. Mais parfois il m'arrive de ne pas vous
comprendre.
Votre époque a-t-elle donc renoncé à pratiquer toute autocritique, que
tous vous protestiez de m'entendre reconnaître mes fautes? En déclarant
que j'ai eu tort, que je porte une partie de la responsabilité, je ne
proclame pas mon incompétence, ni ne me lamente. Je me contente
d'analyser mes actes, a posteriori, et de me contraindre à la plus
grande lucidité possible. Cet exercice me semble indissociable du fait
même d'être humain.
Ou pour dire les choses plus explicitement, je ne m'accable pas de
péchés imaginaires, et je sens poindre un léger agacement à vous
entendre dire que je le fais. N'en prenez pas ombrage, dame, car vous
n'êtes pas la seule à avoir fait cette remarque.
J'apprécie néanmoins certains de vos -autres- commentaires: je suis
heureux d'avoir la chance rare de voir reconnaître et consacrer mes
nuances, je suis heureux que vous m'acceptiez tel que je suis: multiple.
Heureux aussi, absurdement, que vous soyez si nombreux à attendre mon
retour.
Je ne suis pas Romain, même si j'ai été influencé par la riche culture
latine, comme tout jeune noble Breton de mon temps. J'ai porté bien des
titres, mais celui d'Imperator ne m'a été donné que par des étrangers,
jamais par moi ni par mon peuple.
Et j'ai toujours connu Merlin. Sa voix, l'ombre de son visage, sont mes
plus anciens souvenirs. Pour m'élever, ils furent trois: mon père
adoptif m'enseigna le métier des armes et certains devoirs des
seigneurs, ma mère adoptive m'apprit la tendresse et m’a appris à aimer
et à respecter les femmes, et Merlin, tout cela et tout le reste.
Arthur, roi et errant
Ô Roi au grand coeur,
Notre époque n'est point dénuée d'autocritique. Laissez-moi tout d'abord
vous expliquer mon point de vue et les raisons qui, peut-être, ont fait
de ma lettre précédente une lettre «passionnée».
Depuis ma plus tendre jeunesse, je suis bercée de vos récits épiques et
pleins de sagesse, me transcendant d'admiration pour vous.
Mais voilà… Dans les contes, films, légendes, comédies musicales
(chansons et danses) partout, vous apparaissez comme «victime» de
l'amour entre Guenièvre et Lancelot. Si pur est-il, à notre époque, cet
amour est vu d'un très mauvais œil par nombre de personnes et vos deux
compagnons ne sont malheureusement pas très aimés… (et ce, par beaucoup
de personnes). Il me semblait donc, l'esprit plein de vos faits et de
votre vie, que vous vous blâmiez trop.
Vous n'aviez pas le choix… Eux non plus d’ailleurs… L'amour ne se
commande pas, les sentiments non plus. Vous étiez «piégé», si j'ose
dire, et qu'importe les solutions, cela aurait fini par éclater.
Qu'importe que vous l'ignoriez! Tôt ou tard, cela aurait fini par vous
consumer ou alors, et c'est ce qui arriva, par exploser. Vous l'auriez
ignoré, le reste de votre règne en aurait été entaché Monseigneur. Les
chevaliers auraient fini par vous tourner en dérision, plus personne
n'aurait eu foi en vous et cela aurait été pire.
Imaginez donc le chaos!
En choisissant d'agir, vous avez certes écourté votre règne. Mais le
monde a vu que vous ne vous laissiez pas faire et vous en êtes ressorti
plein de gloire. Vous avez su défendre votre honneur et, quitte à créer
une scission chez les chevaliers, vous avez réussi à sauvegarder leur
mémoire et celle de leurs faits; pas seulement l'Histoire (que je
nommerai dérisoirement ainsi) d'amour entre Lancelot le Preux et la
belle Reine Guenièvre, mais aussi la passivité de son époux le Roi, sauf
votre respect, des bouffons.
Ajoutons donc ce qui précède à mon emportement, mais je vous rassure, je
n'étais point agacée, Sire…
Je suis juste un petit peu trop… vive.
Souvenez-vous Monseigneur: «Quand on rêve d’un héros, on le rêve sans
défaut.»
Rosée, qui rosit du compliment de sa Majesté.
Demoiselle,
Je ne suis pas sans défaut. Mais je suis, d'une certaine façon, un
héros. En refusant de concilier ces deux faits, en choisissant de rêver
d'un héros sans défaut, vous renoncez au monde, vous renoncez même à
l'héroïsme. En faisant ce choix, vous vous condamnez à ne jamais passer
du rêve à la réalité. Je ne suis pas sans défaut: la preuve en est que
je m'emporte... à vous entendre.
Ce qui importe n'est pas de rêver d'un héros disparu et d'espérer son
retour, aussi flatteur que cela soit pour moi. Ce qui importe, c'est
d'agir, de bâtir, de se forger son propre courage et d'appuyer celui des
autres, d'être capable de se battre et d'aimer dans le monde des hommes.
Tant que vous n'accepterez pas mes défauts, ni la grandeur de Lancelot
et Guenièvre malgré leurs fautes, alors rien n'est possible.
Je vous suppose jeune, demoiselle, et mettrai vos errements sur le
compte de votre inexpérience et des faiblesses de votre époque. Mais la
simple idée qu'un homme qui accepterait que sa femme, sans cesser de
l'aimer, aime un autre homme... que cet homme ne puisse être qu'un «Roi
des Bouffons»... me fait sortir de mes gonds. Qu'est donc l'amour pour
vous, demoiselle? N'est-ce qu'une prise de possession?
J'ai pris la seule décision possible dans les circonstances où je la
prenais. Pour que le rêve de Logres et de la Table demeure jusqu'à vous,
il fallait que le royaume tombe, je le comprends à présent. Mais si vous
échouez à comprendre que ce rêve était tissé de nos défauts, que l'amour
de Lance et de Guenièvre, de Guenièvre et de moi, de Morgane et de moi,
a fondé ce rêve aussi puissamment que la philosophie de Merlin, la magie
du Graal et le courage des chevaliers... alors ce rêve ne sera jamais
votre réalité.
Arthur de Bretagne. Amer.
Cher Roi,
Je me suis sans doute mal exprimée encore une fois et je vous prie de
m'en excuser...
Je voulais dire qu'au-delà de vos défauts, j'accepte en effet que vous
trois (excusez mon franc-parler Monseigneur) soyez responsables de la
chute de Camelot et de la Table ronde: il n'y avait pas d'autre
solution...
Si votre coeur n'avait pas réagi contre le seigneur Lancelot, alors il
n'y aurait peut-être pas eu cette fracture qui a engendré la fin de la
Table ronde, mais votre histoire aurait été perdue...
Dans les deux cas, cela aurait été la chute du Royaume, mais la seconde
possibilité aurait été plus terrible...
Quand je vous ai qualifié de «héros sans défaut», je ne parlais pas de
maintenant, mais de l'époque où j'étais encore plus jeune... Si vous
relisez ma première lettre, vous verrez, Monseigneur, que je vous
définis comme HUMAIN... Or, l'une des caractéristiques de l'humain
n'est-elle pas d'avoir des défauts? Aussi, je vous accepte tel que vous
êtes et c'est ce qui fait de vous un héros et qui fait votre charme en
tant que roi...
Pour la Reine et Lancelot, j'avoue parfaitement comprendre qu'ils aient
pu tomber amoureux l'un de l'autre. Comme je l'ai dit: l'amour ne se
contrôle pas. Mais moi-même étant encore un peu jeune, mon Roi, je ne
suis jamais encore tombée amoureuse... Je ne peux donc comprendre que
l'on puisse aimer plus d'un seul homme (si ce n'est un cousin, un frère
ou un ami, etc.) à la fois.
Voilà, Monseigneur, j'espère avoir été plus explicite dans cette lettre.
Rosée qui ne voulait pas vous rendre amer et qui en est sincèrement
désolée!
Vous êtes, demoiselle, toute pardonnée.
Les vieux guerriers et les vieux rois n'ont que trop tendance à
s'emporter. Recevez donc à votre tour mes excuses pour cette colère que
vos mots ne méritaient pas.
Vous qui portez un nom d'aube, puissiez-vous aimer, et être aimée,
autant que je le fus.
Arthur de Bretagne |