Lettre au Grand Roi Arthur
       
       
         
         

annie.lecollinet@wanadoo.fr

      Roi Arthur,
Île d'Avallon

Ô mon Roi,

Si en ce jour je vous adresse cette lettre, c'est pour vous faire part de l'admiration et du respect que j'ai à votre égard.

Vos légendes, vos aventures et vos quêtes m'emplissent l'esprit et, la nuit, lorsque je suis dans les bras de Morphée, je rêve de vivre comme vous, d'être comme vous.

Votre courage et votre noblesse m'ont touchée et mon coeur, jusqu'à ce jour, ne battait que pour vous rencontrer, vous écrire.

Enfin, je vous avoue que mes yeux ne voient que dans l'espoir, un jour prochain peut-être, de poser les yeux sur vous.

Vous êtes un grand roi, Ô Arthur, le meilleur que la Bretagne, et même le monde entier, aura jamais.

Et, si l'homme est aussi grand que le roi, permettez-moi de mieux vous connaître en acceptant de répondre à ces quelques questions :

«Je sais que, pour vous, le moment où vous avez brandi Excalibur fut un moment fort... Mais qu'avez-vous réellement ressenti lorsque votre main s'est emparée de la garde de l'Épée?»

Je me permets deux autres questions, Ô Arthur :

«Êtes-vous heureux? Regrettez-vous quoi que ce soit?»

Je termine cette lettre, et c'est à contrecoeur que je pose la plume.

Avec toute mon admiration,

Léa, dont l'âme vous est dévouée.
         
         

Le roi Arthur

      Demoiselle,

Grands sont les pouvoirs de Morphée. Sans doute parmi les plus grands au monde, plus anciens peut-être que ceux de la Déesse et du Dieu, que leurs croyants me pardonnent. Un pouvoir infini, toujours renouvelé, auquel nul homme, nulle femme, ne peuvent se soustraire. Un pouvoir à la fois de voyage et de lien. Je lui suis reconnaissant, pour ce qu'il m'a donné jadis, pour ce qu'il me donne aujourd'hui. Je lui suis reconnaissant d'accueillir en son royaume ce lieu qui n'est pas un lieu, où vous rêvez de moi, où je rêve de vous, où des vies disjointes se frôlent. Où des âmes lointaines se parlent.

Bellement tissées sont vos phrases. Lumineux, flatteurs, vos compliments. Et malgré mon âge, malgré la précaire sagesse acquise au prix de trop de sang, je ne puis être insensible aux compliments quand ils sont beaux et insensés, comme les vôtres.

Car un homme n'est jamais aussi grand qu'un roi. Au mieux, un homme peut être digne, et courageux. Je m'efforce de l'être, depuis longtemps, depuis toujours. Et de vous répondre.

Toucher Excalibur. Sentir dans ma paume le pommeau de sa garde. Je remonte dans le temps, loin, très loin en arrière. Le froid. D'abord cela, tout simplement, très prévisible: le froid du métal, le froid de la pierre trempée remontant dans la lame. Ensuite seulement, plus surprenant, la douceur des courbes dans ma main encore enfantine, sans les cals de guerrier qui la déforment aujourd'hui. Puis le mouvement, fluide, trop aisé, trop silencieux, dans lequel elle a glissé hors de la pierre. Alors seulement, brandissant l'épée, j'ai senti son poids. Infini. Et pourtant juste assez léger pour que je puisse le supporter. Et enfin, à ce moment, un frémissement de tout mon être. Je n'y ai pas vraiment prêté attention: c'était un jour gris, froid et humide, mon frisson n'avait rien d'étonnant. Plus tard j'ai appris à reconnaître ce frisson sur ma peau et dans mon âme: le frôlement de l'Autre Monde.

Je ne sais pas ce que c'est que le bonheur, demoiselle. Même aujourd'hui, je n'en ai aucune idée. Est-ce la paix de l'âme et du corps? Est-ce au contraire l'appétit joyeux de vie et d'action? Est-ce l'accomplissement de notre destin? Est-ce les minutes où nous faisons un pas de côté, émerveillés d'un rien, le dernier rayon du soleil enflammant le bois au-dessus du lac? Je ne sais pas, je ne sais pas. Le bonheur est-il simplement dans l'absence de souffrance? Est-il dans l'excès d'une joie insoutenable?
Je suis en Avalon. J'ai fait de mon mieux, pour être digne, pour être courageux, pour être roi. J'ai connu la grâce de l'amour et de l'amitié. Je suis dans le rêve du monde, et au-delà de la mer infinie du temps, des enfants répètent mon nom, des dames sourient à mon souvenir. Sans doute suis-je heureux.

Mais si je regrette, demoiselle? Oh - oui.

Arthur, qui fut roi de Logres
         
         

annie.lecollinet@wanadoo.fr

      Ô Roi Arthur,

Cette lettre. Votre lettre. Ma lettre. Je la lirais mille et une fois sans m'en lasser.

Lorsque j'ai découvert que vous m'aviez répondu, mon coeur s'est gonflé de joie, de bonheur. Mon rêve s'était réalisé! Vous dites ne pas savoir ce qu'est le bonheur... Bien que mon savoir et ma sagesse soient inférieurs aux vôtres, je peux néanmoins essayer de vous donner une description du bonheur.

Que dire ?

Le bonheur se trouve dans la réalisation d'un rêve et dans tous les moments que vous m'avez cités. S'asseoir près d'un feu avec ses amis les plus chers autour de soi, avoir sa famille réunie autour de soi... peut-être est-ce là le bonheur. Contempler un paysage qui donne à rêver, qui donne naissance à des idées fantastiques... peut-être la contemplation d'Avallon donne-t-elle le bonheur.

Mais ce que je peux vous témoigner, mon Roi, c'est que le bonheur s'est emparé de moi lorsque mes yeux ont parcouru, ô combien de fois, ces lignes bénies. Vous dites également que vous vous êtes efforcé d'être digne et courageux. Permettez-moi de vous contredire, ô Arthur. Car, plus que de vous y être efforcé, vous y êtes arrivé. Votre peuple vous admirait et vous aimait comme je vous admire en lisant les récits de vos aventures.

Quel nom apparaissait au milieu du désespoir? Arthur. Quel nom monte aux lèvres lors de la délivrance? Arthur.

Enfin, quel nom donne l'espoir, la joie et le bonheur dans le foyer? Arthur. Votre nom. Que vous soyez vainqueur ou perdant, ô mon Roi, nous vous aimons. Car aimer ne signifie pas soutenir une personne dans ses heures les plus riantes. Aimer signifie être loyal, compréhensif et fidèle, dans les heures joyeuses comme dans les heures les plus sombres. Et c'est ainsi que votre signature « Arthur, qui fut roi de Logres », pardonnez-moi, ne dit pas la vérité qui emplit les pensées de chacun. Car, pour tous, vous êtes et resterez Roi de Logres. Que regrettez-vous? Regrettez-vous d'avoir perdu trop d'heures à la bataille? Ou regrettez-vous d'avoir été un roi juste, bon et sage? Pour moi, aucun regret ne devrait assombrir votre coeur et vos pensées, car vous n'avez aucun regret à avoir.

J'aurais pour vous une dernière question: quel sentiment ressent-on en entrant dans la légendaire forêt de Brocéliande?

C'est ainsi que je vous quitte, je lis une dernière fois votre lettre, le coeur gonflé d'espoir que la prochaine sera aussi belle que la première, ce dont je ne doute pas.

Avec toute mon admiration et mon soutien,

Léa, dont l'âme vous est dévouée.
         
         

Le roi Arthur

      Demoiselle,

Quelquefois... il n'y a que le silence.
Dans certains moments, trop intenses, ou trop au-delà de notre étroite compréhension.
Face à certaines joies ou à certaines souffrances, trop aiguës.
Face à l'amour.

L'amour, demoiselle, est la plus intimidante des forces. Peu d'êtres peuvent le regarder en face sans flancher, et je ne suis pas sûr d'être de ceux-là.
Telle est aussi l'admiration.
Et face à votre lettre, et aux sentiments qui la colorent, qui font briller ses mots écarlates dans l'air d'Avalon... le silence immense tombe sur moi, qui ne suis ni barde ni prêtre, et ne sais pas les mots qui répondent à ceux-là.

Je réponds donc aux autres.

Mes regrets portent avant tout les deux noms entrelacés, mêlés aussi aux miens, de Guenièvre et de Lance. Ce souvenir-là m'est pénible, oui, et cette fois-là, quoi que dise votre bonté, j'ai échoué à être digne et courageux. J'ai été un homme avec toutes les faiblesses des hommes, avec la plus vile des faiblesses, celle qui m'inspire le plus de mépris: la jalousie. Sans ma chute, à ce moment-là, peut-être Logres ne serait-elle pas tombée. J'ai fait ma paix avec le passé. Avec la fin... du royaume, sinon de son rêve. Et avec Guenièvre. Mais je regrette, encore.

Le nom de Brocéliande porte des échos bien différents. Plus anciens, et moins humains. Brocéliande est vieille, demoiselle. Bien plus vieille que moi, et même que Merlin. Plus vieille que le Christ. Aussi vieille, au moins, que la Déesse. Les murmures qui l'emplissent, les ombres qui bruissent, nous rappellent à ces temps-là, et ce sont des temps de ténèbres. Des ténèbres qui n'ont rien à voir avec ce que les hommes nomment le Mal, non, les ténèbres de forces antiques, inconnaissables, qui n'en finissent pas de rôder aux limites de nos sens, de nos âmes. Qui nous rappellent le fait inacceptable que le monde n'est pas nôtre, finalement, que nous sommes d'infimes créatures sur l'écume du temps. Que notre lumière, si brillante soit-elle, ne suffira jamais. Brocéliande est belle et cruelle, belle et profonde, belle et douloureuse. Brocéliande est une mémoire, un chagrin, un témoin. Que j'aime et que je crains, comme à une aune plus humaine j'ai craint et aimé Morgane.

Arthur