Les adultes sont menteurs et faux |
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| Sir Arthur, Si je vous écris aujourd'hui, c'est que mon esprit est en proie à des doutes. Des doutes sur l'amour, la vie, mais surtout sur VOUS! C'est en cherchant de multiples renseignements sur vous que j'ai trouvé votre adresse. Voyez-vous, Sir Arthur, il y a tellement de légendes sur vous que l'on ne sait plus ou donner de la tête! Du haut de mes 13 ans et demi, je vous admire et souhaiterais avoir VOTRE version des faits. J'aime rêver, et votre vie, ainsi que celles de vos camarades (notamment Lancelot) me permettent de rêver et de quitter ce monde si brutal qui nous entoure! Sûrement moins brutal que le vôtre, où il y avait la guerre en permanence, mais un monde gris, froid et distant... le monde des grands! C'est un monde que je veux fuir à tout prix car les adultes sont tous menteurs et faux! Tous sauf ceux de votre temps! Car, malgré la guerre, votre monde était exempt de mensonge. Du moins selon moi. À propos d'amour, vous qui avez vécu de tristes histoires, je voulais vous demander si cela vaut de souffrir pour un homme qui ne vous aime pas? Ce qui nous amène à ma dernière question: à quoi sert-il de vivre dans un monde comme celui des grands? Sachez que, d'aussi loin que je le suis de vous, je serai toujours là pour vous soutenir et vous défendre, car vous me faites penser à un ami qui m'est aussi cher que vous et qui a la même façon de s'exprimer: avec raison mais aussi par énigmes. Avec toute mon affection, Sixtine |
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| Demoiselle, J’ai beaucoup à vous dire. Trop, peut-être, pour une lettre. J’ai à vous dire que je suis fier de vous lire. Vous m’écrivez parce que vous doutez, parce que vous rêvez, parce que vous aimez. Et ces trois verbes, indissociables, demeurent à mes yeux ceux qui font que nous sommes humains. Aucun de ces trois verbes, de ces trois actes, ne nous apporte le bonheur ni la paix. Tant pis: car ce sont eux qui font que la vie mérite d’être vécue et que nous méritons d’être appelés des hommes — ou des femmes. Ainsi ai-je répondu du mieux que je le peux à l’une de vos questions. Si vous aimez, demoiselle, si vous aimez vraiment, alors vous avez reçu l’une des grandes bénédictions de cette terre. Tout le monde n’est pas capable d’aimer. Certains, en vieillissant, en souffrant, perdent cette grâce. Préservez-la, si vous le pouvez. L’amour, qu’il soit ou non payé de retour, offre de grandes forces, de grandes joies. Il change votre regard sur le monde. Il vous change, à jamais. Aux pires moments, il illumine le monde. Acceptez tout cela, en bloc. Le rire avec la souffrance. Acceptez d’être changée. Je ne connais pas, bien sûr, le monde que vous habitez. Je ne peux que l’approcher, grâce à vos lettres. Mais pour ce que j’en ai vu, il n’est ni plus gris, ni plus mensonger que le mien. Les couleurs, demoiselle, ne sont pas dans le monde. Elles sont dans la lumière et dans nos regards: deux choses éminemment changeantes. Je ne puis croire que la lumière ait déserté le monde. Je ne puis croire que les couleurs soient éteintes, que le vert des bois serre moins le coeur quand on approche du foyer, que le sang de la guerre et des femmes soit moins rouge, que les ors et les roses du levant soient moins éblouissants, que plus personne ne se noie dans le bleu du ciel, de la mer, ou dans les yeux de l’être aimé. Quant aux mensonges… Ils sont multiples, et l’ont toujours été. Certains sont des vers dangereux, le poison des secrets enfouis, des fautes dissimulées: ceux-là sont assez obscurs et assez puissants pour détruire un monde. Mais d’autres, demoiselle, sont des mensonges d’amour, la gloire d’un silence, l’offrande d’une folie… ceux-là, sans doute, peuvent être pardonnés. Et puis il y a la langue des bardes, qui ment sans cesse, et pourtant nous procure des contes bien plus beaux, bien plus chatoyants, accédant à une vérité bien plus haute que les paroles des autres hommes. Pour ces mensonges-là chacun se damnerait. À raison, peut-être. Il y a des hommes faux. Il y en a toujours eu. Il y en a aussi, heureusement, qui sont grands, loyaux, merveilleux, et répandent autour d’eux mille couleurs. Parfois, il est horriblement difficile de les trouver, et nous désespérons. Parfois, certains se révèlent à nous de façon inattendue, au détour d’une route, dans une maison de village, dans le couloir d’une forteresse. C’est, à nouveau, une question de regard. Trouvez ce regard. Trouvez ces hommes et ces femmes-là. Regardez le monde, sans jamais cesser de douter, de rêver, d’aimer. Enfin — j’accepte, sans hésiter, l’affection que vous m’offrez. Je peux l’accepter parce qu’elle n’a rien à voir avec mes incertaines qualités, parce qu’elle n’a rien à voir avec le mérite. Je vous suis cher parce que je ressemble à un être que vous aimez. C’est bien. J’ai éprouvé de telles affections, qui se révèlent, parfois, plus longues et plus solides qu’on aurait cru. Je vous lirai toujours avec plaisir, demoiselle Sixtine, au beau nom romain. Continuez de vous demander à quoi sert la vie en ce monde. Cette question n’a qu’une réponse, qui prend les formes multiples des multiples âmes. Agir — se battre — créer. Faire en sorte que notre vie au moins serve à quelque chose. Faire en sorte que le monde soit plus riche de notre passage: c’est la matière de la légende et de l’espoir. Arthur, qui fut roi de Logres |
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| Merci beaucoup, ô mon Roi, pour ces
réponses à mes questions. Cependant, vous n'avez pas réellement répondu à ma demande de
nous en dire plus sur vous, la vérité! Même si la vérité ne court pas les rues! Enfin vous me dîtes que mon nom est romain: pourriez-vous m'en dire plus? Et pourriez-vous vous renseigner auprès de vos amis pictes pour savoir si j'ai un nom en leur langue? Merci encore Sir Arthur, ancien roi de Logres, et sachez que je ne cesserai jamais de penser à vous. Sixtine |
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| Demoiselle, En choisissant de répondre à vos lettres, j'ai fait le voeu de ne celer aucune vérité, fût-elle amère ou cruelle. Mais je ne suis pas sûr de comprendre quelle vérité vous me demandez. LA vérité, dites-vous. Je suis fort embarrassé pour satisfaire pareille requête. Existe-t-elle, même, la vérité unique et absolue d'un être et d'une vie? Je n'en suis pas sûr. Vous voulez en savoir plus, et je ne puis qu'approuver à ce désir de connaissance. Cependant, à nouveau... je ne suis pas d'une nature prompte à l'épanchement, et ne sais dans quel sens orienter le flot de mon récit. Sur quelle part de mon âme, de mon coeur ou de ma vie, souhaitez-vous en savoir plus? Sur quel événement, sur quel choix, sur quelle affection, sur quelle erreur, me demandez-vous ma vérité? Dites-le-moi, et je vous répondrai. Pour le reste, le prénom de Sixtine était d'usage pour bien des sixièmes enfants de grandes familles romaines. Et j'ai fort peu d'amis dans le peuple picte, gent farouche, peu disposée à accorder leur amitié à des étrangers, et que nous avons dû plusieurs fois repousser par la force au-delà de nos frontières, aussi ignoré-je s'il existe en leur langue un équivalent à votre prénom. Je puis vous dire que le mot sixième se disait chweched en langue de Galles et séu dans celle d'Eriu, mais je n'ai jamais entendu parler d'un prénom né de ce mot dans nos langues. Cependant, le latin nous était aussi familier, et parfois même davantage, que ces anciennes langues. Arthur, qui fut roi de Logres, et qui se souviendra aussi de vous |
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| Bien le bonjour, roi Arthur et mille excuses de vous répondre aussi tard! J'espère tout du moins que vous allez bien! La vérité que je veux savoir, me demandez-vous? Et bien la vérité sur cette histoire entre Lancelot et Guenièvre (pardon de retourner le couteau dans la plaie!), la vérité sur toutes ces batailles et toutes ces guerres, la vérité sur vous! C'est bien compliqué, allez-vous me dire, mais cela compte tellement à mes yeux! Surtout en ce moment où j'ai besoin de réconfort et besoin d'encore plus de force! Avant que je n'oublie: avez-vous vu ou entendu parler du dernier film que l'on a fait sur vous intitulé «King Arthur»? Si oui, pourriez-vous me dire ce que vous en pensez? Merci beaucoup et excusez-moi si j'ai fait des fautes, mais je suis fatiguée! A la r'voyure, comme disaient les paysans chez nous il y a quelques années! Sixtine |
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| Demoiselle Sixtine, J'ignore si de telles vérités peuvent vous apporter le réconfort et la force dont vous avez besoin. La vérité est rarement réconfortante. Et celles-ci... encore moins. J'aimais, j'aime, Guenièvre, mon épouse et ma reine devant les hommes et les dieux. Elle m'aimait, elle m'aime. Elle en est venue aussi à aimer Lancelot. On pourrait s'interroger longtemps sur les raisons de cet amour, en trouver cent, et ce serait inutile. Car Lancelot était, de tous les chevaliers, le plus beau, le plus habile, le plus brave: quelle autre raison fallait-il? Et Lancelot l'aimait, car elle était belle, royale, solaire, généreuse, sublime. Quel hasard dans tout cela? Encore n'est-ce pas la vérité entière. Pour la compléter il faudrait ajouter ces deux autres faits: Lance m'aimait, aussi, et je l'aimais. Des choses si simples. Des sentiments si inéluctables, si évidents. Si vastes. Cela suffit pour faire une tragédie. Et voilà pour l'amour. Vous parlez de batailles: il y en eut beaucoup. Qui, à présent que le temps a passé, se mêlent dans mon esprit. Je dois faire un effort pour les dissocier, pour retrouver les lieux, les hommes, le temps de chacune. Elles brûlent dans ma mémoire comme un seul long combat interminable, un seul long fracas d'armes brisées, de chevaux hennissants. Quelques-unes se détachent, bien sûr: Badon et Camlann, le triomphe et la chute. Les armes à la main, m'avait-on prédit, une nuit de ma jeunesse... les armes à la main, tu ne perdras aucune bataille. J'étais jeune, orgueilleux, assuré. J'étais ravi. Persuadé que ces victoires garantissaient pleinement la pérennité du royaume. Je ne savais rien. Je ne savais pas que certaines victoires sont plus amères que toute défaite, que certaines victoires laissent derrière elle un champ de cendres et de sang sur lequel aucune moisson ne poussera plus. Je ne savais rien. Et voilà pour la guerre. Est-ce réconfortant? Non, sans doute. Cela ne révèle qu'une seule vérité: notre faiblesse d'hommes. Malgré tout, vous avez raison. Il faut nous efforcer d'être forts. J'ai essayé. J'essaie. Arthur, qui fut roi de Logres (Pour le reste, je réponds à la question du «film» dans la lettre «Le Roi Arthur». J'espère que vous pourrez la lire.) |