La politique et vous
       
       
         
         

lady_of_shalott@sapo.pt

      Sire,

C'est magnifique de voir comme vous, encore endormi, êtes capable de répondre aux courriels!

J'ai beaucoup de questions à vous poser, mais je n'ose pas attendre une réponse! Endormi ou pas endormi, vous êtes encore un Roi... et moi... moi, je ne suis qu'une personne qui, même réveillée, a beaucoup de problèmes avec les nouvelles technologies et, surtout, je viens de donner tout mon argent pour aider Mordred dans sa thérapie (le pauvre, il pense qu'il n'était qu'un mec innocent, manipulé pour participer à un tragique coup d'état), donc je comprends si vous m'ignorez.

Eh bien! Après tout ce que j'ai lu, je puis dire qu'aucun auteur ne vous présente comme étant quelqu'un d'intéressé à la politique (vraiment, on peut penser que vous n'avez pas «un intérêt» dans votre vie), mais je crois qu'ils se sont trompés! Donc, j'aimerais avoir votre avis sur la question de l'intégration, ceux qui vous ont donné Excalibur et ceux qui ont condamné ceux qui vous avaientt donné Excalibur (mais qui ont pourtant utilisé ses pouvoirs).

Sire, je vous demande, comme un vrai chevalier, de chercher la lumière de la vérité dans votre coeur et de me répondre: si vous pouviez choisir entre être roi ou une autre chose, n'importe quoi, seriez-vous Roi?

Je pense que vous avez déjà lu Harry Potter. Donc, je vous demande: si vous pouviez revenir, essayeriez-vous de dominer ce monde magicien, proche de votre demi-soeur et amante, Morgane? Croyez-vous que les sorciers vous aideraient, vous, un vrai Roi des Temps Anciens, vous, qui portez Excalibur? Croyez-vous qu'un sorcier comme Lucius Malfoy vous soutiendrait dans la conquête de l'autre Albion, celle proche de votre épouse? Serait-ce une façon symbolique pour, finalement, pouvoir avoir les deux femmes de votre vie? Ou, au contraire, vous menaceraient-ils, croyant que vous avez abandonné Avalon?

Je vous salue, grand Arthur!

Dame Yvaine.
         
         

Le roi Arthur

      A Dame Yvaine de Lusitanie, salut.

Vous posez de nombreuses questions, dame. Si je manquais à répondre à l'une d'entre elle, par inadvertance, par une distraction de vieillard, n'hésitez pas à m'en faire reproche et à me la poser de nouveau.

Ces réponses à vos lettres, je les murmure aux vents enchantés d'Avalon, très loin de ce que vous appelez, en grec, les nouvelles technologies. Je laisse à Sire Dumontais et à ses gens le soin de les transcrire et de les diffuser. Si vous écoutez très attentivement, vous entendrez peut-être le murmure de ma voix et la chanson du vent derrière les mots que vous êtes en train de lire. Quant à mon fils, comment vous en voudrais-je de le plaindre et de le considérer comme manipulé? Ce sont très exactement les sentiments que je ressens. Manipulé, il l'a été, avant même sa naissance. Son histoire est tragique, sa vie fut malheureuse et sa mort... sa mort, même à présent, emplit mes cauchemars.

Si les plus anciennes chansons parlant de mon temps et, surtout, de mes chevaliers n'évoquent pas les questions politiques, c'est pour une seule raison: cette dimension n'était pas celle qui intéressait leurs auditeurs et leurs lecteurs. Alors, ils ont chanté la romance et les sortilèges, la foi et la guerre, de grandes choses qui permettent à l'homme de se rêver meilleur. La politique est, pour l'essentiel, un système de choses minuscules auxquelles il nous appartient de chercher désespérément un sens plus grand. La politique est un métier, ma Dame, beaucoup plus qu'une vision, même si je me suis toujours efforcé de concilier les deux. De mettre ce métier, le mien, au service d'une vision, la mienne et celle de Merlin.

Votre question sur l'intégration m'est difficilement compréhensible. Peut-être évoquez-vous mes difficiles prises de position entre le parti chrétien et le parti des Traditions? Je ne renie aucune des décisions que j'ai prises. Sans doute aurais-je pu être plus habile. La situation, comme vous le dites, était tendue. Non seulement parce que mes proches étaient partagés entre les deux tendances, mais aussi parce que chacun des partis s'obstinait à nier une partie de l'univers: le parti chrétien en refusant d'accepter la diversité, l'autre parti en refusant d'évoluer. La solution ne pouvait être que de compromis: le compromis est la matière même du politique, dame, mais les hommes dans leur coeur le méprisent.

Aurais-je voulu être autre chose que roi, me demandez-vous? Bien sûr que j'y ai rêvé, aux petites heures de la nuit. J'y ai rêvé comme tout homme et toute femme: qu'on me libère de mes responsabilités, qu'on me laisse être seulement un guerrier, seulement un amant ou seulement un érudit. Mais, à présent, à la lumière d'Avalon, je sais que cette question était vaine. Je suis roi, ma Dame, même à présent, même sans trône et sans couronne. Merlin, le meilleur pédagogue qui ait jamais existé dans ce monde ou dans l'autre, a employé toute son énergie à me faire roi. Et comment pourrais-je souhaiter avoir reçu un autre enseignement que le sien? Je ne le peux pas, je ne le veux pas. Au cours de ces années, je suis devenu cela, le roi. Ma fonction s'est confondue avec mon être. Jeune homme, je croyais pouvoir être Arthur sans être roi: je sais à présent que c'est faux.

Votre dernière question m'a contraint à recourir aux services de sire Dumontais, qui a bien voulu me faire le récit de votre cycle légendaire de Harry Potter. Comme vous le devinez très justement, je suis d'un temps où les deux mondes étaient liés. La couronne de Logres, au temps où je la portais, était la Double Couronne: celui dont elle ceignait le front régnait à la fois sur les sorciers et sur les autres. Et la question qui semble agiter le monde de Harry Potter, celle de la pureté du sang, ne se posait pas. Les sangs étaient étroitement mêlés, même dans les familles royales, et la différence reposait non sur des généalogies, mais sur des visions du monde. Les choses ont changé. Les deux mondes se sont dissociés, peut-être irrémédiablement. La Double Couronne n'est plus, et je ne crois pas qu'elle puisse renaître sous cette forme. Et, Dame, si je devais revenir en un pareil temps, ce ne serait pas pour conquérir. Je ne pourrais être qu'un messager, un symbole, rappelant que les deux mondes qui s'unissent en moi ne sont que les deux faces d'une même réalité, les deux faces de la lame d'Excalibur. Et peut-être votre Lucius Malfoy, nouveau Mordred, l'accepterait-il un jour.

Arthur, qui fut souverain du Double Royaume
         
         

lady_of_shalott@sapo.pt

      Sire,

Merci pour votre réponse! Jamais, en sa brève existence, mon ordinateur n'a reçu une réponse si honorable (donc, et je pense que sire Dumontais pourra confirmer ça, deux ans sont déjà beaucoup pour un portable; le temps est vraiment relatif, et je vous remercie encore plus pour cette petite joie donnée à mon presque-mort ordinateur)!

Après vous avoir lu, je suis restée avec l'impression que vous m'avez crue un peu sceptique concernant vos talents de roi. Je dois vous dire que vous n'étiez 100% trompé, mais je veux aussi me justifier: je suis une féministe et une républicaine, pourtant, j'aime avec passion le Moyen Âge. Comme vous, sage Roi, devez comprendre, ça, c'est un peu difficile à concilier!

Permettez-moi de discuter de quelques points.

-Je ne suis pas une fanatique et je sais que le parti des Traditions avait ses défauts: il pourrait être considéré comme une force très conservatrice, comme vous-même l'avez jugé, mais les chrétiens ne l'étaient moins! Le parti d'Avalon vous a manipulé, bien comme votre soeur, Morgane. Et les conséquences ont été terribles, mais vous l'avez senti d'une façon si tragique que je ne vais pas m'étendre sur ça. Mais ils ne vous ont jamais demandé d'interdire d'autres religions! Et ce parti-ci respectait la femme; Avalon était, surtout, une force politique contrôlée par des femmes et je n'ai pas lu que vous ayez donné des pouvoirs égaux aux hommes et aux femmes! Vos 12 chevaliers étaient des hommes et, aux femmes, il ne restait qu'à les attendre! Une chose très amusante et honorable, surtout pour ceux qui sont attendus. Et, pourtant, il y avait des femmes guerrières! Votre épée Excalibur a probablement été conçue par une femme!

- Sire Dumontais vous a donné des informations très précises concernant HP. C'est vraiment une question de sang, mais aussi une question entre sorciers et non sorciers... Votre chute, pourrait-elle avoir précipité ça? Mais je reconnais aussi que même les sorciers les plus «purs» ont oublié Avalon!
«Mon Lucius Malfoy»... Mon roi, il n'est pas à moi, ce que je regrette. Vous n'avez pas réussi à concilier deux mondes, moi, j'ai misérablement failli à concilier la démocrate et l'admiratrice de Lucius Malfoy (une admiration égale à celle qu'un chevalier dédiait à la dame aimée), c'est comme, pardonnez-moi la comparaison, essayer d'être amant de Morgane et Guenièvre en même temps... Mais lui appeler un nouveau Mordred? Votre fils avait ses problèmes, mais il n'avait pas ce type de préjudices! Mais vous êtes le père et je vous ai perturbé beaucoup!

- Oui, vos mots s'écoutent encore, malgré le temps (et l'air du temps)... Votre ombre a, peut-être, plus de pouvoir que votre réelle présence, si vous décidez de retourner. En Avalon, vous pouvez rentrer dans nos rêves, mais, en vie, pouvez-vous le faire? Sans vouloir dire que vous êtes égaux (je n'ai pas le moindre respect pour cet homme), mais je compare ce pouvoir que vous avez de nous faire croire dans un Camelot au pouvoir mythologique de D. Sabastião, notre roi mort dans une guerre très inutile... mais, encore rêvé comme le roi qui viendra nous sauver! Et bien, en restant en Avalon, vous pouvez mieux combattre les dragons d'aujourd'hui!

Je regrette mes erreurs de français, mais je n'écris dans cette langue que depuis quelques années!

Attentivement,

Dame Yvaine
         
         

Le roi Arthur

      Chère dame Yvaine,

Je suis heureux que mes mots et ce qui les inspire parviennent jusqu'à vous. Je suis heureux que moi et les miens, et les enchantements d'Avalon, sachions trouver le chemin de vos rêves. Peut-être mon retour prendra-t-il en fin de compte une forme inattendue. Sire Dumontais m'a conté l'histoire de votre roi Sebastian —pardonnez-moi de traduire son nom dans une langue qui m'est plus familière. C'est une légende belle et sombre, comme doit l'être toute légende, qui donne à ses héros une noblesse plus grande qu'ils n'en ont pu posséder pendant leur vie. Don Sebastian, certainement, est plus grand mort que vivant. De même, le roi que je suis en Avalon, le roi que vous rêvez là-bas et demain, a-t-il plus de sagesse et de pouvoir que je n'en ai manifesté durant mon règne.

Cependant, je ne voudrais pas que vous vous mépreniez. J'ai pu constater, en écoutant vos mots à tous, que les dames d'Avalon, fées et prêtresses, ont perdu la noire réputation que leur avaient conférée certains fanatiques de l'autre bord, et j'en suis heureux. Néanmoins, votre perception de la religion chrétienne ne laisse pas de m'étonner. Sire Dumontais et ses gens m'ont courtoisement éclairé en me faisant part de l'évolution des disciples du Christ au cours des siècles qui nous séparent. L'histoire qu'ils m'ont contée m'a plongé dans une sombre méditation. M'a peiné et davantage. Mais je comprends mieux à présent vos réticences.

Dame, les chrétiens que j'ai connus en mon temps n'étaient pas ainsi. Ce ne sont pas eux qui ont imposé aux femmes les règles que vous déplorez. Ce ne sont pas eux qui ont éradiqué toutes les autres religions, toutes les autres pensées. En mon temps, les prêtres chrétiens prenaient femmes. Les premières abbayes de mon royaume étaient pour beaucoup des abbayes doubles, où hommes et femmes vivaient côte à côte, dans l'amour du savoir et de leur prochain. Le Dieu des chrétiens apportait à nos terres un espoir, une religion qui ne serait plus de guerre et de sang, mais de paix et d'amour. Telle était leur parole, alors. Si, depuis, ils sont devenus pareils aux autres, pires que les autres —c'est sur l'homme qu'il faut en rejeter la responsabilité. L'homme qui, s'il se laisse faire, en revient toujours à la loi du plus fort.

Dame, j'ai porté dans mon sang et dans mon coeur l'héritage d'Avalon et des anciennes croyances. J'ai cru, aussi, en l'espoir qu'apportaient les disciples du Christ, j'ai cru que leur religion pourrait nous aider, mieux que l'ancienne, à construire le monde nouveau dont nous rêvions. Peut-être ai-je eu tort. Mais j'étais roi avant d'être croyant: j'ai voulu prendre les décisions que j'estimais les meilleures pour le royaume, quel que soit le secret de mon coeur. Et jamais je n'ai interdit l'exercice d'un culte, ancien ou nouveau, sur les terres vassales de ma couronne. Le seul interdit que j'ai décrété était celui du sacrifice humain: à nouveau, pour des raisons de politique autant que de morale.

En ce qui concerne la Geste de Harry Potter, ma comparaison avec Mordred tenait à ce que mon fils, lui aussi, avait l'obsession de la pureté, même si cette pureté n'était pas celle du sang. C'est cette obsession qui l'a conduit au crime, à la rébellion, à la folie. Mais ne craignez pas votre amour pour Lucius Malfoy. Vous comparez très justement votre dilemme à mon amour pour Guenièvre et pour Morgane. Vous avez raison. Acceptez les deux. Aimer les ténèbres tout en combattant pour la lumière: voilà qui est sans doute la plus belle manifestation de la grandeur de l'homme —ou de la femme. Votre coeur est grand, dame Yvaine. Ne le craignez pas.

Il y a beaucoup de dragons dans votre monde comme dans le mien.
Il y a les dragons qu'on se doit de combattre, jusqu'à la mort: c'est bien.
Et il y a les dragons qu'on aime d'amour, parfois, aussi, jusqu'à la mort.
Les deux sont indispensables. Indissociables.

Arthur, qui fut roi de Logres
         
         

lady_of_shalott@sapo.pt

      Sire,

Encore une fois, je prends de votre précieux temps. Je sais que vous avez d'autres personnes à qui vous désirez parler, donc, je m'excuse devant eux et devant vous, en première place.

«Aimer les ténèbres tout en combattant pour la lumière»: cette phrase est l'une des plus belles et certaines que quelqu'un m'ait dit. Jamais je n'ai écouté une si précise explication d'un sentiment; vous êtes un grand roi, mais vous savez aussi comprendre les gens et ça, c'est bien plus précieux qu'être roi, excusez ma sincérité.

Ah, Lucius Malfoy, combien de mots je pouvais écrire!

Après avoir lu tous mes emails, je suis restée avec l'impression que je devais paraître quelqu'un d'agressif et d'intolérant, qui fait usage de l'ordinateur parce que je ne puis pas faire comme Boadicea! Mais je ne suis pas une féministe fanatique (bien... je ne vais pas développer ce sujet-ci)! Mais je n'ai pas résisté à vous poser ces questions et le résultat c'est que je parais une oratrice d'un quelconque parti politique minoritaire (sire Dumontais peut vous expliquer ça, j'en suis sûre)! Mais quand j'ai pensé à écrire ces questions pour Dialogus, je n'étais pas intéressée à en faire des questions sur votre rapport avec votre soeur, votre épouse et Lancelot (encore une fois, vous devez m'excuser, mais je ne considère pas qu'il soit un vil traître comme quelqu'un vous avait dit), Lancelot, votre soeur et votre épouse, etc. Donc, j'ai aussi des questions moins troublantes et plus «soft»!

- Camelot... pouvez-vous me dire où c'est? C'est une question très «con», mais j'ai pas pu résister!

- Qui est la Dame du Lac?

- Pourquoi avez-vous dit à votre soeur de se marier?!

Après les questions soft... je dois confesser que je ne savais pas que Mordred cherchait l'absolu! Mes sources me disent qu'il a grandi avec votre belle-soeur, Morgause, laquelle aimait beaucoup le pouvoir. Votre fils me paraissait quelqu'un qui s'est perdu, sans savoir qui il est.

Je suis aussi une chrétienne, mais, encore une fois, mes points de vue plus radicaux m'ont fait être injuste pour quelques personnes! Mais on ne peut pas nier qu'après la chute d'Avalon, les femmes ont aussi leurs droits! Mais je ne vais pas plus insister sur ce point.

Noble Roi, avant la visite de sire Dumontais pour me faire fermer la bouche, je vous dis adieu (en attendant votre réponse, si vous me permettez ça).

Dame Yvaine
         
         

Le roi Arthur

      Dame Yvaine,

Ne regrettez pas votre enthousiasme, votre franchise. Ne craignez pas que je vous juge sévèrement. Je ne suis plus un juge: j'ai abandonné cette fonction, et bien d'autres, quand j'ai abordé les rives d'Avalon. Je les ai laissées derrière moi comme des vêtements usés. Et même autrefois, j'aimais que les hommes et les femmes qui m'entouraient soient entiers dans leurs amours, dans leurs idées, dans leurs colères et dans leurs fois. Mon neveu Gauvain était ainsi et l'un des êtres les plus lumineux que j'ai connu. Je suis un vieil homme, mais vous êtes une jeune femme: ne craignez pas d'être excessive.

N'enviez pas cependant le sort de Boudicca: son destin fut grand, son nom résonne beau et fort dans nos mémoires, mais sa vie et sa mort furent de sang et de larmes. Et d'échecs. Ce n'est pas au sang et aux larmes, ni à la mort, que nous devons aspirer. Car la révolte est belle, parfois même juste, et souvent nécessaire: l'un de nos devoirs d'hommes. Et la guerre a sa propre magie, sa propre grandeur, dont j'ai moi-même subi le charme et la folie, plus souvent qu'à mon tour. Mais la guerre comme la révolte sont vaines si elles ne servent pas à donner au monde de nouvelles fondations. Soyez une guerrière si vous en avez l'âme et le devoir. Mais soyez surtout une créatrice, une fondatrice, d'une façon ou d'une autre. C'est la leçon de Merlin. C'est aussi une chose que les femmes ont compris bien avant nous.

Je cesse mes radotages de vieillard pour répondre à vos questions.

Camelot fut la place de l'une des cours que j'ai tenues autrefois. Si vous posez pareille question, c'est qu'elle n'est plus, et j'en éprouve de la tristesse. Je me souviens de Camelot, des rires des femmes, du choc des armes à l'entraînement, des fumets du gibier dans le jour décroissant, des échoppes qui fleurissaient près de l'enceinte, en un temps de paix. Tout cela que vous ne connaîtrez pas, que plus personne ne connaîtra en votre temps, et je ne devrais pas en éprouver de la peine. C'est mon vieil orgueil qui m'étreint: nous sommes de faibles créatures rêvant de royaumes immortels, et le temps nous rit au nez.

Camelot se tenait… quels points de repère pouvez-vous avoir? Camelot se dressait dans les anciennes terres des Durotriges, plus au sud que Caerleon, plus au nord que Durnovaria. Cela vous éclaire-t-il? Je l'espère.

La Dame du Lac… est une fonction, un titre, une légende et un rêve davantage qu'une femme. Plusieurs dames l'ont incarnée en ce monde et, parmi elles, celle qui a porté le nom de Viviane. Toutes furent hautes, belles et sages, mais la Dame du Lac l'est davantage qu'elles toutes réunies. Mes mots d'homme échouent à la décrire et plus encore à la comprendre. Qui était-elle, qu'était-elle, la Dame dont j'ai reçu l'Epée et à qui, des années plus tard, je l'ai rendue? Une force, sans doute, ancienne comme le monde, qui empruntait les traits admirables d'une femme. Je ne sais en dire plus. Interrogez, si vous le pouvez, Merlin ou ma sœur, qui vous diront mieux ce qu'elle était.

Je crains de ne pas comprendre votre question concernant le mariage de ma soeur. Si vous vous demandez s'il lui a été imposé, ce n'est pas le cas. Peu de gens, et certainement pas moi, auraient pu imposer pareil acte à Morgane.

Vos compliments m'honorent, chère dame. Mais nous savons à présent que nous avons en commun… une devise, que je suis heureux de vous avoir donnée. Ne craignez pas d'abuser de mon temps: le temps, dans l'Ile Bénie, est celui des oiseaux, des songes et des pierres, étiré à l'infini, ramassé dans un instant.

Je vous salue, dame.

Arthur, qui combattit pour la lumière et toujours aima les ténèbres
         
         

lady_of_shalott@sapo.pt

      Honorable Roi,

En lisant votre mot, vous ne me paraissez pas un vieillard endormi sur une île! Même, parce que si je ne me suis pas trompée, l'île d'Avalon retarde les effets du temps! Et j'apprécie beaucoup votre discours, ne l'appelez pas "radotages", mon Roi! Et moi, je ne suis pas tellement jeune!

Je n'envie pas le sort de Boudicca, mais je l'admire. Pourtant, je voulais dire seulement que je paraissais une Boudicca cybernautique et ça m'a surprise... Mais je ne me vois pas comme une créatrice justement parce que je suis une femme!

La question sur le mariage de votre soeur, vous avez raison, je voulais expliquer quelles sont ses sources: "Les ombres d'Avalon", par Marion Zimmer Bradley, où l'écrivain présente la thèse que vous avez obligé Morgane à se marier pour faire plaisir à votre épouse, Guenièvre.

Je dois confesser que je ne connais pas les places dont vous m'avez parlé... Je dois expliquer aussi pourquoi j'ai fait cette question:

1- La majorité des oeuvres scientifiques sur vous vous présentent comme Anglais, toutefois j'ai aussi lu qu'une région française, la Bretagne, "réclame" que vous "les apparteniez" et pas aux Anglais. Ils ont aussi la même version de l'histoire, avec l'exception de la nationalité, bien sûr.

2- Si la majorité des oeuvres scientifiques vous présentent comme anglais, les oeuvres poétiques (aussi sur sire Lancelot) sont, presque toutes, françaises.

C'est à cause de ça que j'ai demandé où était Camelot, mais je ne veux pas vous transformer en professeur d'histoire ni de littérature! Pardonnez-moi si je l'ai fait, mais j'avais toutes ces questions dans ma tête et je ne voulais pas perdre une opportunité comme celle-ci!

Vous avez été un grand roi, comment ne pas désirer la continuation de votre royaume?! Mais les endroits, ils ne s'évanouissent pas, comme les personnes, ils restent là, même avec un autre nom; Camelot est encore là, pour tous ceux qui veulent écouter les vents et plonger vers le vert de vos forêts! Et Camelot est encore présent d'une autre façon, dans nos songes et nos fantaisies! Même dans l'imaginaire le plus moderne et pauvre, Camelot est toujours là (demandez à sire Dumontais sur le film "Arthur" si vous voulez plus d'information)!

Attentivement,

Yvaine
         
         

Le roi Arthur

      Très chère dame,

Si mon âge et mon sommeil ne me rendent pas sourd aux voix du monde, si mes yeux savent encore percer les brumes du temps et regarder en face les lendemains... je suis heureux alors, et vous me faites le plus touchant des compliments. Car celui qui ne peut plus voir le monde ou qui s'y refuse, celui-là est mort, quel que soit son âge. Et celui dont la parole demeure audible, comme celle des grands bardes, pour ses descendants, celui-là a gagné la seule immortalité possible. Et c'est plus que je n'avais espéré.

La voix de Merlin, bien sûr, est de celles qui doivent demeurer, au-delà du temps. Je n'en ai jamais douté. Mais la mienne? Ma voix de guerrier et de chef, ma voix qui est doute bien plus que modèle... Je n'espérais pas qu'elle dure. Je ne suis pas la parole de Logres et de la Table Ronde. J'ai été son corps, son bras, son nom.

Je suis heureux aussi que Camelot demeure, dans la géographie de vos rêves et de vos souvenirs, sinon dans celle de vos pierres.
Il est juste que les deux Bretagnes se réclament de nous: si je suis né dans l'une, Lancelot est l'enfant de l'autre et, tous les deux, comme Merlin, comme la plupart des chevaliers, nous avons souvent passé la mer. Un seul royaume, un rêve unique, autour de cette mouvante frontière.

Enfin, dame, si je me risque, art dangereux, à vous donner un conseil, ne renoncez pas à être une créatrice. La femme a reçu le don inestimable de porter la vie en elle: cela n'est-il pas la preuve, si besoin était, qu'elle détient au moins autant que l'homme le don de création? Vous qui réclamez pour les femmes une place et des droits, pourquoi vous refuser ce rôle-là qui est le plus humain et le plus grand de tous? Qui est, sans doute, le seul qui vaille?

Il y a bien des façons de créer. Le poète crée, et l'enlumineur, et le musicien. Mais aussi le politique et le juge, celui qui bâtit des villes, celui qui plante des jardins, celui qui enseigne. Et peut-être votre temps a-t-il inventé encore d'autres voies pour la création. Et l'amour lui-même a en lui ces deux mouvements complémentaires: plus destructeur que la plus affûtée des lames; créant les plus incomparables jardins, créant des poèmes plus intenses et plus beaux que le plus grand des bardes.

Et les dames comme vous savent aimer si bien et si fort.

Faites de cette force un ferment de vie,

Arthur, qui s'est efforcé pauvrement de bâtir et qui a surtout eu la chance et l'honneur immense d'être l'une des pierres maîtresses du plus grand bâtisseur de son temps.