Écrire vos mémoires
       
       
         
         

anais.murisier@wanadoo.fr

      Mon Roi,

Voilà longtemps que je n'ai pas conversé avec vous. J'espère cependant que vous accepterez à nouveau de me répondre. Je me demandais, Majesté, ce que vous faisiez de vos longues journées en Avalon? N'aimeriez-vous pas écrire vos mémoires et prodiguer ainsi à l'humanité les conseils d'un grand roi, d'un grand homme? Ne vous demandez-vous pas parfois ce que devient ce monde que vous avez quitté il y a si longtemps?

Une autre chose m'interroge, plus personnelle. Avez-vous des regrets? Et que faites-vous, si tel est le cas, pour les affronter?

Avec tout mon respect, mon Roi,

Anaïs
         
         

Le roi Arthur

      Demoiselle,

Un long temps s’est écoulé, dites-vous, depuis votre dernière lettre. Je ne sais. Pour moi, ce fut... un battement de cils, la vie et la mort d’une étoile filante, une nuit, un rêve... je ne sais. Et je ne vous ai pas oubliée.

Je serais heureux d’accéder à l’une de vos requêtes, de vous offrir ce que je peux en échange de vos précieux dons de confiance et de rêve. Cependant je n’écrirai pas mes mémoires. Parce que je ne suis pas de ceux qui écrivent et moins encore de ceux qui se livrent à l’exercice périlleux de la mémoire et du conseil. La mémoire fausse tout et toujours, ôte à une vie la vérité de ces instants, à un homme ses faiblesses ou ses forces, à une ère sa lumière.

La seule mémoire qui vaille est celle du monde: c’est la seule qui soit une mémoire vivante, dynamique, féconde. J’aime qu’il en soit ainsi. Que les légendes circulent de grands-pères en petits-fils, d’une terre à une autre terre, d’une langue à une autre langue. Et que les faits eux-mêmes deviennent légendes. Ne croyez pas ce que disent les hommes: se changeant en légendes, les faits ne deviennent pas mensonges. Au contraire: ils gagnent leur seule éternité possible.

Mes amis et moi écoutions avec passion les contes d’Irlande et des Tuatha Dé Danann. Ils furent, pour nous, des guides et des modèles. Non parce qu’on nous en rapportait des récits fidèles, mais parce qu’au contraire nous en entendions le reflet déformé au miroir de notre temps. Ce qui nous les rendait proches, familiers, utiles. Qu’il en soit ainsi pour moi et les miens. À travers vos lettres à tous, je devine les mille versions changeantes dont on racontera un jour nos histoires. Qu’il en soit ainsi. Cette mosaïque que j’espère contradictoire, d’ombre et de lumière tranchées, vaut cent fois mieux que tout ce que je pourrais écrire. Et pour le reste — pour compléter, humblement, ce tableau — je suis là, sur ce rivage, répondant aux épîtres que m’apportent les sables du temps.

Mais les regrets, demoiselle... J’ai appris, autrefois, que les regrets étaient de toutes les émotions les plus stériles. Jour après jour je les ai muselés, enfouis, tenus en laisse. À la lumière claire d’Avalon je n’en suis plus capable. Ils sont là qui m’assaillent, je sens leur morsure comme un éternel et impitoyable matin. Et je ne parviens pas à me décider, à savoir si je suis ici pour me débarrasser d’eux ou pour m’abandonner à eux, les accepter pleinement. Ou si leur acceptation est le seul moyen de me débarrasser d’eux.

Ce sont les regrets qui m’ont conduit ici, aux rivages du domaine de sire Dumontais. Les regrets et l’espoir, qui sont indissociables. Et le pire, le plus douloureux d’entre eux. Lance. Lance qui est au loin, je ne sais où. La voix de Guenièvre, la voix de Morgane, sont parvenues jusqu’à moi. Pas la sienne. Et son nom porte le pire des regrets, la plus vive des blessures.

Soyez en paix, douce Anaïs. Qu’aucun de vos actes, si vous le pouvez, ni qu'aucun de vos silences ne donne prise aux regrets.

Arthur