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Le roi Arthur

     
   

Courage!

    Sire,

Je me nomme Gaïa, j'ai 13 ans.

J'ai remarqué que, dans vos réponses, au début, vous refuser les compliments et les hommages, puis, vous les acceptez mais dites que vous ne les méritez pas.

Cependant, si un tel nombre de jeunes et moins jeunes gens (et dieux ou la Mère sait que ce nombre est long) vous admirent, c'est qu'ils ont leurs raisons.

Il est vrai que l'on a toujours besoin d'un modèle, mais on ne va tout de même pas choisir un modèle qui a fait plus de mal que de bien, ou qui n'avait point de qualités respectables!

Il faut donc vous dire que malgré vos dénigrements, vous êtes quelqu'un de formidable! Quelques preuves : Merlin vous aimait, les chevaliers aussi et Guenièvre, et Morgane, et...

Vous avez fait des erreurs, et dans beaucoup de lettres, vous parlez de ces erreurs et de ces regrets. Cependant, ne vous arrêtez pas aux côté sombres de votre existence : Vous avez fait tant de belles choses! Pour n'en citer que quelques-unes unes: Vous vous êtes battu pour votre royaume, vous n'avez pas laissé le royaume libre entièrement : Vous avez canalisé ses énergies, sans le briser, et en l'empêchant de se nuire à lui-même. Je ne me mettrais pas à tout citer, car ma lettre serait décidément trop longue.

Pour vous convaincre de votre grandeur, il me reste un argument : Vous seul avez réussi à tirer Excalibur de son socle. Il est vrai que vous étiez le fils du roi précédent, mais ne pensez-vous pas que si vous étiez une personne vile traître ou stupide, vous n'auriez pas réussi à tirer Excalibur?!

Passons à présent aux questions, car, en effet, ma lettre n'a pas pour seul but de vous rendre votre confiance. D'ailleurs, si vous n'aviez pas eu au moins un peu confiance en vous, vous n'auriez rien pu faire de ce que vous avez fait!

J'ai donc quelques questions à vous poser:

1) Quelle était la couleur des yeux de Morgan?

2) Et de Guenièvre?

3) Vous dites et je vous crois parfaitement, que vous aimez autant l'Une que l'Autre, mais je pense que vous les aimez différemment, l'Une comme une soeur, et l'Autre comme une femme, ainsi, je vous demande de me dire si mon hypothèse est bonne, et s’il vous semble que vous auriez pu aimer une autre femme que Guenièvre, tout en l'aimant toujours.

4) Certaines lettres vous énervent-elles?

5) Petite question bête:Vous êtes vous jamais déguisé?

6) Lorsque vous étiez petit, à quels jeux jouiez-vous?

7) Si vous ne répondiez qu'à l'une de ces questions, je serais comblée(mais ce serait tout de même mieux s’il y en avait plus) et votre dévouée servante à jamais.

J'ai trouvé la lettre de Vanessa, dans CE DÉCLIN très pertinente et intéressante.

Je voudrais aussi vous dire...

B ravo d'avoir été ce grand roi que nous admirons tous, petits ou grands
R emerciements, de nous avoir fait rêver, et de nous faire rêver
A ttention, à votre santé et votre moral
V il soit celui qui vous ennuie
O ublis de mes affronts bien involontaires!

Voilà, je crois que ce qui est ci dessus est un acrostiche...Et ci-dessous aussi:

Merci d'avance,

Soyez assuré de mon respect et de ma tendresse,

Gaïa.


Demoiselle au nom divin,

Je ne voudrais pas que mes protestations soient mal interprétées.

A aucun moment je ne me suis considéré comme un être «vil, traître ou stupide». Cela aurait été, de ma part, une hypocrisie ridicule.

Je ne souhaite pas diminuer mes qualités: je les connais — elles sont réelles.

Simplement, je n'aime pas l'admiration aveugle, et le rôle de modèle et d'idéal me procure toujours un certain malaise.

Peut-être est-ce là l'une des rares failles de l'enseignement de Merlin: car il m'a fait comprendre l'imperfection de tout humain, et que nos systèmes ne devaient jamais reposer sur des hommes -- qui doutent, errent, et meurent -- mais sur des idées. Mais dans le même temps, il était persuadé que la plupart des hommes étaient incapables de laisser une idée les guider, et qu'il fallait leur donner un être, un roi, qui incarne cette idée pour eux. Quelqu'un qu'ils pourraient suivre avec leur coeur et pas seulement avec leur esprit.

Peut-être ne me suis-je jamais remis de cette contradiction, et de cette admiration.

Elle continue de m'émouvoir, parce que je suis homme et vaniteux -- et elle continue de me poser problème, parce que je suis l'élève de la philosophie de Merlin.

Mais les vaticinations d'un vieil homme ne vous intéressent pas, et je vais plutôt répondre à vos questions.

Les yeux de Guenièvre sont bleus, comme le ciel et la mer. Un bleu qui vous élève et vous noie dans le même temps.

Les yeux de Morgane sont du vert le plus étrange qui soit, un vert changeant, qui passe de la lumière des prairies de la Déesse -- de Gaïa, demoiselle -- aux sombres profondeurs des forêts. Un vert qui peut prendre des reflets d'or et de flamme, ou de terre et de nuit.

Pour votre hypothèse concernant mes deux amours, je regrette d'avoir à vous dire qu'elle est fausse. Certes je les aime “différemment”, car aucun amour n'est semblable à un autre, mais je n'aime pas Morgane simplement comme... la plupart des hommes aiment leurs soeurs. Je les aime, toutes deux, comme des femmes, comme les femmes très différentes qu'elles sont. Aussi demeuré-je persuadé qu'il est très possible d'aimer plusieurs êtres en même temps sans que ces amours en soient diminués. Peut-être même au contraire, car cela, élargissant votre coeur, doit élargir aussi l'amour que vous êtes capable de donner.

La seule chose qui en est diminuée, c'est le temps que vous pouvez consacrer à ces amours. Car le temps des hommes ne peut s'élargir comme leur coeur.

Je n'ai pas souvenir que certaines lettres m'aient énervé... mais mes souvenirs ne sont pas toujours fiables. Avalon a tendance à dissoudre et reformer la mémoire d'étrange façon. Je garde souvenir des voix qui m'ont ému, et les autres disparaissent dans l'oubli sans avoir le temps de m'agacer.

Je me suis déguisé plusieurs fois. Enfant, bien sûr, lors de mes jeux -- même si la plupart du temps nous nous déguisions en chevaliers, Kay et moi, nous nous déguisions en ce que nous espérions devenir. J'imagine qu'il en est de même pour tous les enfants. Adulte aussi: Merlin m'avait enseigné cela, et qu'il peut être important pour un roi de voir ce qui ne lui est, en général, pas montré. Merlin avait lui-même un faible pour les déguisements, et les siens étaient spectaculaires.

Il ne faut pas abuser de cette astuce, mais j'y ai recouru à quelques reprises, pour des raisons politiques ou simplement... émotionnelles. Je me souviens d'avoir passé toute une semaine incognito avec Gauvain, où nous étions déguisés en charretiers. Nous avons beaucoup appris, et beaucoup ri, aussi.

Cela répond-il aussi à votre question sur mes jeux d'enfants? Mes jeux avec Kay, bien sûr, étaient très différents de ceux que me proposait Merlin, et qui avaient toujours un but. Mais sans doute Merlin dirait-il que je me trompe, et que mes jeux avec Kay, que tous les jeux d'enfants ont un but. C'est certainement le cas.

Je me souviens bien des mots de Dame Vanessa Sa voix est de celles qui m'ont ému et qui m'ont appris. Je suis heureux que vous puissiez y accéder, et que ces mots puissent vous enseigner aussi.

Que puis-je faire d'autre que vous remercier de ce respect, de cette tendresse?

Soyez heureuse, demoiselle. Continuez de dispenser ainsi courage, réconfort et affection.

Arthur, qui fut roi de Logres


Sire,

Jamais ma vie ne suffira à vous témoigner ma reconnaissance pour votre lettre très enrichissante. Vos «vaticinations d'un vieil homme» m'intéressent au plus haut point! Il est plaisant de trouver un homme modeste et respectable avec lequel on puisse parler et qui aborde les sujets de conversation avec un humanisme, une compréhension et une tolérance hors du commun! De plus, vous n'êtes ni péremptoire, ni catégorique, ce qui permet le dialogue.

Certaines personnes disent que «le sang appelle le sang», eh! bien, moi, je transforme cette phrase en «les réponses appellent les questions»! Dans les légendes, on parle peu de vos parents adoptifs: pourriez-vous m'entretenir de leur caractère et de leurs comportements vis-à-vis de vous et de Kay? Et aussi leur description? J'en serais ravie!

Mille millions de mercis, noble Roi Arthur de Logres.

Votre fidèle servante à travers les siècles, Gaïa


Demoiselle Gaïa,

Ces compliments-là sont, de tous, les plus susceptibles de me toucher. Parce qu'à travers moi, ils sont aussi adressés à Merlin et à son enseignement. Car c'est à lui que je dois ces qualités — à lui et à mes parents adoptifs.

Vous parler d'eux est doux et cruel à la fois. Ce temps-là et l'enfant que j'étais alors me paraissent relever d'un autre temps et d'une autre vie. Aucun effort de l'esprit ne me permettra de redevenir, même le temps d'une lettre, le petit Arthur d'alors qui les appelait père et mère. Mon regard sur eux est faussé. Je le sais et, cependant, je n'y puis rien.

Même leurs traits s'estompent dans ma mémoire. Je me souviens de leurs yeux, d'un brun sombre, et des petites rides qui les entouraient. Les rides de mère souriaient davantage que celles de père. Je me souviens de leurs mains: celles de mère, douces et sûres, pansant mes blessures; celles de père, avec les cals de l'épée, me soulevant de terre pour me remettre sur mes pieds quand je tombais. Il fut mon premier maître d'armes et l'un des meilleurs. C'est l'une des raisons pour lesquelles Merlin l'avait choisi.

Voilà l'un des problèmes: je ne puis me souvenir d'eux sans me poser à nouveau cette question, sans les voir à travers les yeux de Merlin. Je les ai posées plusieurs fois, quand j'étais très jeune, quand j'étais en colère contre eux ou contre Kay. Non qu'ils m'eussent mal traité — j'étais juste stupide, entêté, rebelle, comme on peut l'être à treize ans.

Pardon, demoiselle: vous avez treize ans et ne paraissez ni stupide ni rebelle. Mais les jeunes filles sont différentes de nous, plus précoces et plus subtiles.

Merlin les a choisis pour leur loyauté, évidemment. Il les a choisis aussi parce qu'ils s'aimaient: ils formaient l'un des couples les plus simplement unis que j'aie jamais rencontré, et il souhaitait que cela fût ma première leçon d'amour. Il souhaitait que je connusse les vertus du mariage dans ce qu'il a de plus miraculeux et que j'y adhère. Il les a choisis aussi parce qu'ils représentaient cette étonnante partie du peuple breton qui est à la fois guerrière et terrienne, parce que père était à la fois un seigneur, un soldat et un paysan. Cela aussi devait être pour moi un exemple et une leçon: mon peuple ne s'est jamais divisé en commodes catégories — la terre, les armes et cette espèce de fierté y sont omniprésents et indissociables.

Je me souviens qu'ils étaient à la fois doux et forts et qu'ils n'étaient pas beaux. Cela, je ne l'ai réalisé que plus tard et ai l'impression confuse que ce constat est important. Ils n'étaient pas beaux, et peut-être en ai-je hérité une malheureuse faiblesse en face de la beauté.

La beauté, je ne la connaissais qu'étrange et inaccessible, sur le visage de Merlin. Quand j'ai été confronté à la beauté des femmes et à celle des hommes, j'étais déjà presque adulte. Et j'en fus stupéfait. Je suis toujours resté vulnérable en face d'elle: en face de Morgane d'abord, en face de Guenièvre bien sûr, mais aussi de Lance, de son fils — ou du mien. J'ignore si Merlin l'avait prévu. J'ignore si même Merlin peut prévoir tous les effets des causes qu'il choisit.

Permettez-moi, demoiselle, de vous rendre votre compliment. J'ignore quel est ou fut votre pédagogue, mais je ne puis qu'admirer votre sagesse, votre courtoisie et votre goût pour l'humanisme.

Arthur, qui fut roi de Logres


Sire,

Je suis bien aise de votre réponse. Votre conversation est très enrichissante et intéressante. Il est agréable de parler avec un homme sensible, juste et qui n'a pas de préjugé. Votre correspondance m'honore.

Je vais sûrement vous poser une question stupide: lorsque vous étiez enfant, aviez-vous un ou des animaux de compagnie? Vous y êtes-vous attaché?

Je m'excuse pour la petitesse de ma lettre, mais j'écris seulement un quart d'heure après m'être levée de mon lit et, par conséquent, j'ai l'esprit embrumé!

Ma reconnaissance ne s'exprime pas en mots.

Votre fidèle servante à travers les siècles, Gaïa


Demoiselle,

Vous me flattez, à nouveau, mais je dois vous contredire. J'ai, bien sûr, des préjugés. Tout être humain a des préjugés, et vous et moi ne faisons pas exception à cette règle. La seule chose que nous puissions faire est de prendre conscience de certains de nos préjugés pour nous efforcer de contrebalancer leur influence.

Pour le reste: j'ai toujours eu un chien. Pas toujours le même chien, bien sûr, mais à présent que je regarde en arrière, tous mes chiens semblent se confondre en un seul, une idée de chien, un absolu de chien. Et en un nom: Cafall. Un nom qui signifiera toujours pour moi le Compagnon, le Toujours-Loyal.

Avez-vous un chien, demoiselle?

Arthur


Sire,

Merci pour votre lettre. Je n'ai pas de chien, mais j'ai un chat: Grichcka. Je crois qu'à votre époque, les chats ne sont pas les bienvenus. Me tromperais-je encore une fois?

Mille millions de mercis.

Votre fidèle servante à travers les siècles, Gaïa


Chère demoiselle,

Étrange à mes oreilles sonne le nom de votre chat. Quelle est son origine? Il est vrai que les chats sont, pour moi, des créatures rares et exotiques, moins familières que les chiens.

Quant à votre remarque sur leur mauvaise réputation... bien des contes couraient eux, de mon temps. Certains étaient rapportés par les prêtres du Christ venus des contrées méridionales, associant les chats au démon ou, du moins, aux cultes païens. C'est plutôt la superstition qui est un triste démon, qu'il nous revient de combattre.

Et vous, demoiselle, qui portez un des noms de la déesse... peut-être êtes-vous l'une de ses adeptes?

Arthur


Sire,

Je ne suis pas superstitieuse (enfin si, je ne crois qu'aux bons présages, comme ça, je n'ai pas d'inquiétude à me rajouter: trèfle, fer, et si trois choses de suite m'arrivent de bien dans la matinée, je gage que la semaine se passera entièrement bien. Cela se passe bien, mais je pense que ce n'est pas parce qu'il s'est passé trois choses de suite bonnes, mais plutôt parce que j'avais confiance en moi!).

Le nom de mon félin favori vient du fait que, peu avant sa venue, je lisais un livre intitulé «Grichcka et les turbans jaunes». Dans cette histoire, Grichcka était le héros et venait du Nord de la Russie. J'ai donc nommé mon chat Grichcka, pour que le courage et les qualités du héros de mon histoire l'accompagnent!

Je vous remercie grandement de votre lettre et vous salue bien bas.

Gaïa, votre éternelle fidèle servante (à travers les siècles)


Chère demoiselle,

J'apprécie votre... bon sens, à un âge si tendre. J'en admire d'autant plus votre ou vos pédagogues et en apprécie d'autant plus votre hommage. L'hommage des ignorants me gêne, mais celui des êtres de bons sens n'en finit pas de me toucher.

Merci donc, demoiselle Gaïa. Je n'oublierai pas votre nom. Puissent toutes vos semaines être heureuses.

Arthur, qui fut roi de Logres