Ce déclin
       
       
         
         

vanessa.bertran@free.fr

      Très cher roi, qui êtes parfois le mien quand je rêve à votre royaume.

Je vous admire. Dans votre ténacité, dans votre force, mais aussi dans votre résignation. Vous êtes, des créatures de votre cycle, le plus humain des héros. Celui qui n'a pas vraiment choisi son destin, celui en qui nous avons confié tout notre espoir. J'admire votre persévérance au combat, y compris dans votre grand combat qui consiste à libérer l'homme, à remplacer la superstition par la magie, à nous faire croire en notre quête.

J'ai l'impression que notre époque manque terriblement de rêve, et que les gens d'aujourd'hui ont la mémoire courte. Excalibur attend toujours d'être reprise par un nouvel Arthur. J'aimerais tellement comprendre ce qui a provoqué le déclin de votre empire. Est-ce parce que l'homme -quand tout va bien- cherche à courir à sa perte et à s'autodétruire? On raconte parfois que ce qui a créé le déclin de votre empire n'est autre que l'amour que Lancelot et Guenièvre ont eu. Je reste convaincue que Guenièvre, dans sa profonde retraite, vous aime encore et vous a toujours aimé. Si cette liaison, inévitable d'ailleurs, est la source de la chute de l'empire, comment ce déclin s'est-il manifesté concrètement? S'en est-il suivi une famine, un cataclysme? Qu'est-ce qui a précipité votre défaite?

Avec mon plus profond respect.

Vanessa, créature de Brocéliande par le coeur et habitant Paris par le corps.
         
         

Le roi Arthur

      Demoiselle,

Il est rare de recevoir des lettres comme la vôtre. Des lettres où tout sonne juste, touche juste. Des lettres dont on accepte chaque mot.
Vous me dites que je suis votre roi, quand vous rêvez à mon royaume. Et cela aussi est une vérité. Car Avalon, où je repose, est une part du Rêve, et ainsi mon royaume, ce qu'il fut ou ce qu'il aurait pu être, demeure ouvert aux rêveurs. Et je vous y rêverai aussi, à présent, une jeune et perspicace demoiselle posant sur moi des yeux profonds, à Camelot.

J'ai récusé beaucoup de compliments. Des compliments qui me flattaient et me touchaient, mais que cependant je devais refuser, qui me semblaient indus. Pas les vôtres. Persévérance, dites-vous, ténacité à construire un rêve et un royaume. Et humanité. Oui, je puis accepter ces compliments-là. Et vous en remercie, humblement.
Dépositaire de l'espoir: j'accepte et revendique aussi ce titre, que peut-être je porte toujours.
L'espoir de Merlin, l'espoir des chevaliers, l'espoir des architectes et de tous ceux qui ont rêvé, ou rêvent encore, un monde différent. L'espoir d'une harmonie qui peut-être est impossible à atteindre, mais pour laquelle il nous appartient de combattre, jusqu'au bout.

Et vous me demandez la cause du déclin.
Ce sont mes erreurs, nos erreurs. Mes failles, et celles des hommes et des femmes qui m'entouraient, et peut-être —je le formule pour la première fois à voix haute—celles de Merlin lui-même.
Car il existe au cœur des hommes, tous les hommes, ce rêve d'harmonie. Cet idéal. Mais il existe aussi le chaos, dont le désir est la plus commune manifestation. Nous avions négligé cela. Du moins, j'avais négligé cela. Je n'étais pas prêt à l'affronter, ni ses conséquences qui furent la colère, la haine, la destruction.
L'erreur était humaine, demoiselle. Seulement humaine.
Vous parlez de famine, de cataclysme, et je comprends pourquoi. Parce que vous n'ignorez pas que le roi et la reine sont liés à leur terre, indissolublement, et que lorsqu'ils faillissent, le royaume souffre aussi dans sa chair et dans ses os. Mais cela est une conséquence, non pas la cause. La cause n'était qu'humaine. La fin prit la plus laide des formes, la plus immonde des guerres: la guerre civile. Ami contre ami, frère contre frère (ou contre sœur) père contre fils. C'est ainsi que tombent les cités. C'est ainsi que se noient les rêves.

Mais ils ne meurent pas. Ils sombrent pour mieux renaître. J'ai versé du sang et des larmes, j'ai commis de lourdes et terribles erreurs, et mes siècles de sommeil ne sont pas exempts de tristesses. Cependant j'apprends. Même en dormant. J'apprends, aussi, en vous écoutant et en vous répondant. Et j'espère, le moment venu, avoir la sagesse et la force qui m'ont fait défaut autrefois.
Guenièvre m'aimait, et m'aime, comme vous le dites. Mais alors je n'ai pas su, ou pas voulu, le croire.

Ne soyez pas triste, demoiselle. Ne perdez pas espoir. Car votre regard est profond et votre cœur est grand et vous avez la mémoire des choses passées et à venir. Les êtres comme vous souffrent toujours de solitude, et à cela je n'ai pas de remède. Mais c'est à eux, à vous, qu'il appartient de rêver une nouvelle Logres.

Et vous serez toujours plus que bienvenue dans mon royaume,

Arthur.