Amour! |
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| Monseigneur, Vous êtes pour nous tous une légende mais, surtout, un grand roi. Vous avez su diriger votre royaume comme nul autre et prendre de bonnes décisions. Et, pendant ce règne, vous dites avoir aimé deux femmes (Guenièvre et Morgane) et cela m'amène à vous poser ces quelques questions : Qu'est-ce pour vous que l'amour, le véritable amour? Est-ce vraiment possible d'aimer deux personnes d'un amour si grand, d'un amour infini, alors que l'on dit qu'il n'y a qu'une âme soeur pour chaque personne sur terre? Et maintenant, pour finir, aimez-vous ces deux femmes l'une autant que l'autre? J’attends impatiemment votre réponse, Martin |
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| Sire Martin, Écoutant résonner votre lettre, je me souviens des années où Merlin m’enseignait. Plusieurs fois nous avons joué au jeu des questions, un ancien mode d’enseignement des druides. Et je me souviens des quelques silences que je lui ai arrachés, que je savourais comme des victoires. J’étais un enfant. «Qu’est-ce que l’amour?» lui avais-je demandé un jour. Il s’était tu. Longtemps. Si longtemps que j’en avais presque oublié la question. «Ma limite» avait-il dit finalement. C’est la seule fois où j’ai entendu Merlin faire une réponse personnelle à une question d’ordre général. A l’époque, bien sûr, je n’avais pas compris pourquoi. Mais à présent, longtemps après, je me demande si la réponse de Merlin n’était pas plus générale que je l’avais cru. L’amour est bien, sans doute, la Limite, l’ultime frontière, le lieu où les raisons s’effacent, où finit l’effort des philosophes, où renaissent et meurent les dieux, où le soleil se couche. La limite de notre connaissance, parce que l’amour sera toujours hors de notre connaissance. L’amour n’appartient pas à ce royaume-là. L’amour commence où le sens des hommes prend fin. L’amour commence quand on aborde aux rives nocturnes des dieux. Les prêtres et prêtresses de la Déesse savaient cela. Ceux du Christ le devinaient, et s’en effrayaient. C’est pour cela qu’ils ont tenté de rattacher l’Amour à leur Dieu, inconnaissable aussi puisque très au-delà de l’humaine perception, et de rejeter dans les ténèbres toute autre forme d’amour. Deux réactions différentes procédant du même constat: l’amour est une porte dans la nuit, très loin des demeures des hommes. Ce qui fait que tous les hommes n’aiment pas d’amour. Parce que certains ont peur de cette nuit, la fuient, l’enferment à l’écart de leur esprit, refusent de s’y aventurer. Certains n’aimeront jamais d’amour, et vivront peut-être malgré tout de bonnes vies, dignes et riches. Ce qui fait que l’amour est un don, quelque chose qui vient en plus, au-delà de toutes les satisfactions humaines, quelque chose qui n’a rien à voir avec la satisfaction. Et, comme tous les dons, il est à double tranchant. Mais pour ceux qui aiment, pour ceux qui ont accepté ce voyage dans les chatoiements de l’ombre, dans l’insoutenable gouffre... pour ceux-là, il est possible d’aimer plusieurs êtres, plusieurs fois. Je ne crois pas à la vieille histoire de la pomme, des moitiés d’âme séparées et lancées à travers le monde. Je crois à la parenté de certaines âmes, qui se reconnaissent. Certaines âmes: plus de deux, assez pour qu’on en rencontre quelques-unes dans le temps d’une vie, qu’on les reconnaisse, si notre esprit l’accepte, qu’on les aime, si notre âme se risque au voyage. L’amour est un élargissement de l’âme, sire Martin. Quand on marche sur cette voie, l’âme peut s’agrandir assez pour abriter en elle plusieurs amours, deux, trois, peut-être davantage. Elle peut même s’élargir au point d’englober toute l’humanité: ces quelques âmes-là sont celles dont les disciples du Christ ont fait leurs saints. Combien de place dans l’âme d’un homme? Pour moi: assez pour un royaume, deux femmes aimées, et quelques hommes. Et chacun de ces amours était infini. Arthur, qui fut roi de Logres |
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| Monseigneur, Vous avez aimé ces femmes plus que bien des hommes n'aimeront jamais. Vous auriez, j'en suis sûr, donné votre vie pour sauver la leur. Mais l'une d'entre elle, votre épouse, votre reine, a placé son amour en un autre homme, sire Lancelot. Je me demandais, lorsque vous avez appris cette bien triste nouvelle, comment vous vous sentiez? Étiez-vous fâché contre sire Lancelot? Vous dites avoir aimé Guenièvre, alors comment avez-vous pu accepter que l'on tente de la brûler sur un bûcher? P.S : Je vous remercie d'avoir répondu si vite. |
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| Sire Martin, Ce souvenir m'est pénible entre tous. De tous mes actes, de toutes les heures de ma vie, ce sont l'acte et les heures les plus indignes, ceux dont j'éprouve le plus de honte. La colère. La fureur, même. Celle qui ouvre des vannes, submergeant notre sens et nos principes. La douleur cuisante, humiliante, de la jalousie. Le désert amer de la trahison. Une double trahison, une double jalousie: envers Lancelot et envers Guenièvre, et à ce moment de ma vie, Merlin et Morgane loin de moi depuis longtemps, Guenièvre et Lancelot étaient les deux êtres les plus proches de moi, les plus chers à mon coeur. La jalousie s'est éteinte, et la colère. Mais la honte n'en finit pas de me ronger. Quant au bûcher, ce n'est qu'un écho déformé de la réalité de cette histoire. Je n'en suis pas moins coupable. Je me souviens très bien de ce moment. J'avais ordonné que la reine soit recluse dans une forteresse, à l'écart, pour y méditer sur ses erreurs - fou, orgueilleux que j'étais. Un messager venait de m'apporter la nouvelle que Guenièvre souffrait, malade, brûlée de fièvre. Oh oui, je m'en souviens très bien: la sécheresse de ma voix quand j'ai dit «Et bien, qu'elle brûle!» et tourné le dos au messager. Plus tard seulement s'est éteinte la flamme de ma colère, de la fièvre de Guenièvre, de la folie de Lance. Et j'ai vu renaître, pure, brillante, presque inchangée, la flamme de mon amour pour eux. Mais pour le royaume il était trop tard. Arthur, qui fut roi de Logres |
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| Monseigneur, Vous dites avoir dans votre âme, dans votre coeur, de la place pour un royaume, pour deux femmes et pour quelques hommes. Et tout cela, vous dites l'aimer d'un amour infini. Nous savons tous qu'un roi, qu'il soit le meilleur ou le pire des rois, a des décisions à prendre, des décisions qui peuvent être dures pour lui mais qu'il croit bonnes pour son peuple. Or, si vous aviez à prendre une décision, une très grande décision, dans laquelle vous devez perdre quelque chose, vous n'en avez pas le choix, qui vous tient à coeur, que feriez-vous? Que feriez-vous si ce choix que vous devez prendre peut soit sauver votre royaume, votre peuple ou sauver les deux femmes qui vous sont les plus chères au monde? Choisiriez-vous votre peuple ou vos deux aimées? Je me demandais s'il vous est arrivé de regretter le bannissement de sire Lancelot. Croyez-vous vraiment que c'est ce qu'il méritait? Si c'était à refaire, puniriez-vous Sire Lancelot de la même manière? J'attends votre réponse, Sire Martin |
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| Messire, Jamais on ne donne deux fois la même réponse à une question. Jamais. Parce que nous changeons, parce que les circonstances changent, que le monde change, et que ces choses viennent brouiller les limites de toute question, et brouiller la limite entre vrai et faux, entre rêvé et souhaité. Et c'est pire encore avec les questions que nous pose la vie. Jamais les termes n'en sont clairs. Jamais on ne peut les transcrire en une dichotomie tranchée: choisir l'amour ou choisir le royaume. Non: nous avons l'impression, pas toujours fausse, qu'il est possible de choisir les deux, ou qu'en perdant l'un on perdrait tout. Ces questions-là ne sont que rhétoriques: de simples exercices de l'esprit. Et ma réponse ne peut être davantage. Choisir le royaume ou choisir l'amour? Je suis, ou fus, roi. Je ne devrais pas hésiter, et répondre, immédiatement: le royaume. Parfois, je l'ai fait. D'autres fois, non. En laissant libre cours à ma fureur contre Guenièvre et Lancelot, j'ai échoué à le faire, à faire passer ma fonction, mes devoirs, avant mon état d'esprit. Et il me semblait, alors, que les deux étaient liés: qu'en étant infidèles à leur roi, époux, ami, ils étaient infidèles aussi à la Table et au royaume, et devaient en être bannis. J'avais tort. Si je regrette mon attitude envers Lance? C'est la blessure sans cesse rouverte, celle que je n'en finis pas de redire et d'expier, comme je le dois. Il m'a fallu longtemps pour comprendre. Il lui faudra sans doute longtemps pour me pardonner. Qu'il en soit ainsi. Arthur, qui fut roi de Logres |