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Monsieur,
Je suis tout d'abord très confus de ne pas vous avoir envoyé de missive
plus tôt. Alors que de votre côté vous m'aviez répondu avec élégance et
tact très rapidement. Sachez que la vie dans ce théâtre est très
active, et que je suis sur plusieurs projets en même temps. Celui
racontant la vie trépidante des trois mousquetaires, avec leur ami
d'Artagnan, occupe tout de même la plupart de mon temps et surtout de
mes pensées.
Ce que je peux vous dire pour répondre un peu à vos questions, c'est
que ce spectacle sera pour le moment donné dans le royaume de France, à
Agen précisément, dans le courant du mois de mai. J'espère que nous
allons trouver d'autres lieux qui accepteront notre venue. Je ne pense
pas que nous irons vers l'Angleterre, même s'il serait plaisant d'aller
raconter votre histoire chez ces coquins, descendants de Buckingham.
Un auteur travaille pour le moment sur l'adaptation, je n'ai encore eu
aucune page, aucun manuscrit de ce résultat. Ce soir peut être
aurais-je le début d'un synopsis. Le tout étant très difficile,
puisqu'il faut raconter de l'arrivée de Monsieur d'Artagnan chez
Monsieur de Tréville (moment de votre première rencontre avec lui et
votre mouchoir secret), ne pas oublier la grande aventure des ferrets,
puis aller jusqu'à la mort de Charlotte Backson, Anne Dubreuil, Milady
de Winter... le tout en trois heures! Voyez comme le pari est loin
d'être accompli.
Mais tout ceci est tellement agréable! Dès la semaine prochaine, nous
reprenons l'épée et la rapière et un maître d'arme (une femme en
l'occurence) vient nous reprendre en main et dérouiller un peu nos
vieilles articulations (vieilles étant bien sûr un euphémisme).
De plus je m'occupe de toute la création des costumes du spectacle,
mais qui a le plus de goût, si ce n'est notre Reine, vous mon
cher Aramis (et par procuration moi maintenant).
J'espère avoir le plaisir de vous lire bientôt mon ami, si j'ose... Votre très humble et dévoué,
Pieryk
Cher Pieryk, ou devrais-je dire, cher moi-même...
Votre lettre arrive un beau jour d'automne où, ma foi, je suis d'humeur
légère et assez bien disposé à converser. La nouvelle de la création
d'un divertissement au théâtre sur nos aventures devenues légendaires à
votre époque avait piqué ma curiosité et je suis très heureux d'avoir
de vos nouvelles en fait. Les gens du XXIe siècle s'excusent
incessamment de répondre à un courrier. Pourquoi être confus puisque
vous me donnez de vos nouvelles ? C'est fort étrange. D'autant
plus que si je comprends bien, vous êtes un homme très occupé qui mène
de front de nombreux projets. Sachez que je suis honoré que vous me
consacriez un peu temps, en fonction de celui dont vous disposez.
Ainsi donc vous résidez en la ville d'Agen? Je connais. Les gens y ont
un bel accent, assez ressemblant au nôtre. Vous pouvez jouez nos
personnages avec cet accent là, vous ne serez pas loin de la vérité!
D'Artagnan jeune avait une façon de parler étonnante. Il l'a un peu
perdue depuis mais quand il se met en colère, l'accent lui revient d'un
coup. Pire! Il se remet à parler Gascon et les Parisiens n'y
comprennent goutte.
Vous avez tout le temps de vous préparer à vos rôles, à devenir «nous»,
si la pièce n'est pas encore écrite par votre dramaturge. Mais
comptez-vous vraiment ferrailler sur scène? J'ai vu nombreux matamores
s'escrimer sur les tréteaux mais leur escrime prêtait à rire, c'était
au juste l'effet recherché par ces comédiens. Mais nous autres, une
rapière à la main, nous ne faisions pas rire du tout. Comment
allez-vous faire cela sur scène sans vous blesser vraiment? Il faudrait
préparer ces combats à l'avance et dire à votre adversaire les passes
d'armes dont vous allez user à son endroit pour qu'il puisse les parer
avant de s'être fait crever un œil! Ce n'est plus de l'escrime
pardonnez-moi, ou bien vous avez inventé une nouvelle forme de cet art,
l'art de montrer et non l'art de tuer, l'escrime de théâtre et non
l'escrime de combat. Comme j'aimerais voir cela! Surtout si votre
maître d'armes est une femme... Mais ce n'est pas possible, vous
raillez n'est-ce pas, ce ne peut être une femme?
Je ne comprends pas trop la fin de votre missive, cher ami. Qui est
Reine ? Vous-même ou Anne d'Autriche? J'aurais plutôt vu Constance
Bonnacieux s'occuper des costumes, après tout, elle est lingère. Mais
peut-être ai-je mal compris et vous vouliez me faire savoir que vous
êtes le couturier royal de ce royal spectacle?
Osez me lire ami, osez! Votre style me divertit tant. Osez m'écrire
aussi sans vous excuser de m'écrire et contez-moi vos premiers exploits
à la dague et à la rapière.
Gardez-vous bien du coup de Jarnac ! En garde !
Aramis
Cher ami,
Voilà bien longtemps que je n'étais pas venu vous retrouver. Je
n'avais point reçu votre dernière missive, et vous croyais prisonnier dans un
cachot de la Bastille. Mais aujourd'hui, 11 janvier de l'an 2007, j'ai retrouvé
ce que vous m'aviez écrit. Quelle joie...
Depuis notre dernier entretien,
le spectacle a bien eu lieu. J'ai porté avec honneur et fierté la casaque des
mousquetaires, et la rapière à la main. Je n'ai fait qu'une bouchée de ces
damnés gardes du cardinal. Quel plaisir de vivre vos aventures... Nous avons
eu beaucoup de monde, les gens aiment tellement le récit de vos aventures. Des
petits aux plus grands. Il ya quelques jours, un petit garçon s'est arrêté
devant moi dans la rue, l'air émerveillé. Il a tiré sur le bras de sa maman, et
lui a dit : «Regarde, c'est Aramis»... Il était trop mignon... Peut-être en
ferons- nous un futur mousquetaire?
J'aimerais pouvoir vous faire parvenir
quelques images de cette production (en quelque sorte des peintures légèrement
améliorées à notre époque) mais comment faire?
Quelles sont les dernières
nouvelles de vos aventures? Où vous trouvez-vous en ce moment?
En
espérant vous lire bientôt.
Votre très cher ami
Pieryk
Paris, 28 janvier 1670
Cher Pieryk,
Diantre ! Si vous avez mis un
peu de temps à me répondre, il semble que je peux me poser
là!
Saviez-vous que l'un de mes correspondants sur Dialogus m'a parlé de
votre pièce et m'a dit que vous aviez eu grand succès? Votre maître d'armes est
parait-il bien compétent. Ce serait un un honneur de croiser le fer avec un tel
maître, et si c'est une femme, j'imagine que le plaisir d'échanger quelques
passes d'armes n'en sera pas moins grand. Malheureusement, seuls ces mots
traverseront le temps et je n'aurai probablement ni le plaisir de vous voir
jouer ni celui de croiser le fer avec vous. Saluez pour moi vos camarades à la
scène et à la salle d'armes et merci de faire vivre encore et encore avec talent
le souvenir des mousquetaires aux yeux des petits enfants!
Je vais bien,
ami, et je réside pour quelques temps à Paris, ce qui me permet de voir
régulièrement mon ami d'Artagnan et toute la soldatesque qui l'entoure, à
commencer par ses cousins et neveux qui le vénèrent maintenant comme un ancien!
J'ai l'impression d'être en Gascogne quand je viens boire un verre chez le
capitaine des mousquetaires...
À bientôt, «Aramis», et pensez bien que je
ne suis pas loin chaque fois que vous dérobez le fer et touchez le
premier!
Amitiés
Aramis
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