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Cher Aramis,
Je dois vous dire que votre histoire ainsi que celle de vos
trois compagnons est l’une des premières que j’ai lues, et que le temps
des
mousquetaires m’enchante. De grandes batailles, de la noblesse, de la fougue et
de la galanterie aussi…
Je me demandais si n’importe qui pouvait devenir
mousquetaire? D’Artagnan n’est pas très riche mais il est quand même noble,
est-ce une condition sine qua non?
Ah oui, et l’explication de mon
titre: vous êtes rusé, et d’Artagnan est un Gascon (avec tout ce que ça
sous-entend)… Entre vous, il n’y a jamais de tension? De doutes? Ou alors est-ce
une sorte de concours, à qui sera le plus fin?
Sans vouloir vous vexer, dans
le livre qui raconte votre histoire, c'est d’Artagnan le héros… Autant dire
qu’on n’est pas souvent de votre côté…
Élise
Élise,
Tout d’abord je vous remercie de cette missive, même si je ne suis pas
le héros de l’histoire qui vous a pourtant conduite à vous intéresser à
moi…
Oui, le temps des mousquetaires fut enchanteur. Nous avions du succès à
la guerre, en amour aussi, mais assez peu au jeu, il est vrai. Tous,
nous étions nobles, cadets de grandes familles ou hobereaux de
province. Nous n’avions que deux fiertés dont nous pouvions nous
vanter: notre bravoure, qui était légendaire mais bien réelle, et notre
particule, même si elle ne nous accrochait qu’un morceau de terre
stérile couronné d’une tour en ruine… Pour être reçu dans le corps des
mousquetaires, l’élite de la maison du roi, il fallait être noble, très
brave et assurément recommandé par un grand capitaine. Tréville m’a
introduit chez les mousquetaires et ainsi fit-il pour Athos et Porthos.
Quant à d’Artagnan, il s’est, en quelque sorte, introduit lui-même…
Pour répondre à votre question, n’importe qui ne pouvait intégrer les
mousquetaires. Il y avait des critères liés à la naissance, aux
relations, mais aussi des critères professionnels (maîtrise de
l’escrime, du tir au mousquet, de l’équitation militaire) et des
critères physiques. Tous, nous étions grands, forts et bien faits, de
là vient sûrement le succès que nous avions avec les dames.
Nous étions des frères d’armes et, par nature, assez partageurs. Je
n’ose dire à une dame jusqu’où pouvait aller notre sens du partage.
D’Artagnan était donc un frère d’armes, mon frère tout court. Oui, sa
ruse ne m’a pas échappé. Mais j’aime l’intelligence. Avec le temps,
j’ai appris à faire semblant de ne pas relever un mensonge, et il a
fait de même. Nous n’étions pas en concurrence entre nous. Nous
l’étions avec les gardes du cardinal. S’il y avait déjà eu des dragons
à l’époque, nous aurions sûrement écharpé ces gens-là, au lever du
soleil, sur le pré et l’épée au clair.
Quand par la suite nous avons servi des maîtres différents, la
suspicion n’était pas de mise, non, ce n’est pas le mot. Je parlerais
plutôt d’un grand respect réciproque et d’une prudence redoublée car
nous avions une grande foi dans les capacités de l’autre… Finalement,
oui, pour gagner il fallait se montrer le plus fin mais cela n’avait
rien d’un concours. Juste une difficile partie d’échecs lorsqu’un ami,
seul adversaire à votre taille, ne se trouve pas du même côté que vous.
Je n’ai pas le souvenir d’avoir «joué», les jeux ne laissent pas de
regrets. J’espère avoir répondu à votre question, demoiselle
Élise.
Je suis votre serviteur,
Aramis
Merci beaucoup, vous avez en effet répondu à ma question jusqu’au bout. Quoique
peut-être pas, puisqu’il semble que je vous confonde un peu avec un personnage
de fiction… Je vous prie de m’en excuser, ce n’est pas la première fois que l’on
doit vous en parler… (d’ailleurs ça doit être assez agréable de se dire qu’un
personnage de roman est inspiré de soi, non?).
Je n’aurais pas pu être
mousquetaire alors… De toute façon, je suis une fille…
Le joueur
d’échecs… Ah oui, c’est mieux comme ça. Quand on est doué, on apprécie beaucoup
un adversaire à sa mesure. Ma question a l’air un peu bête maintenant. En tout
cas merci d’avoir pris le temps d’y répondre. Et puisque vous voulez bien être
mon serviteur, que je vous porte chance à votre prochain duel.
Élise
Madame,
Je suis heureux d'avoir pu vous répondre et je ne ne saurais
vous tenir rigueur de m'avoir pris pour un autre. J'en ai pris l'habitude avec
vos contemporains.
Ne soyez pas déçue d'être femme. J'ai connu quelques
frondeuses qui étaient de vraies combattantes. Et pour le duel, vous m'avez
porté chance.
Bien à vous,
Votre serviteur,
Aramitz
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