Nom du correspondant
écrit à

   

Aramis
Aramis

     
   

  Quelques questions

    Lucile

Très cher Aramis,

C’est pour moi un grand honneur que de vous écrire cette missive, un honneur car vous et vos trois compagnons êtes, depuis mon enfance, des hommes que j'admire. Votre siècle avait quelque chose d'admirable qui était qu'on y trouvait encore des héros, des hommes loyaux et nobles au moins par les actes si ce n'est par la naissance...

Vous apparaissez souvent comme le plus secret, le moins franc de vos compagnons. Seulement, il me semble que c'est un jugement un peu dur -et qui sait si les siècles qui nous séparent n'ont pas altéré la vérité? Étiez-vous vraiment si secret? Êtes-vous l'un de ces hommes pour qui la confiance n'est pas chose aisée?

Ensuite, j'avoue que je me suis souvent posé des questions quant à votre foi. Je m'explique: les hommes de Dieu ne sont-ils pas censés être des hommes de paix, des hommes bannissant la guerre, les duels de leur cour et des hommes enfin pardonnant à leurs ennemis? Or en étant mousquetaire, vous avez aussi été homme de guerre, capable de se battre (et je crois me souvenir que vous n'avez pas eu de compassion pour vos ennemis). Comment expliquez-vous cette contradiction? N'était-ce pas trop dur à vivre, ce tiraillement incessant? Et pour un séducteur tel que vous (je gage d'ailleurs que, si vous me permettez cette intime confidence, vous ne m'auriez sans doute pas laissé indifférente), le choix de la prêtrise, qui engage à un abandon des plaisirs de l'amour charnel, passionnel, n'a t-il pas été un sacrifice trop dur, une chose qu'il vous a été d'abord difficile d'envisager?

En parlant de séduction et d'amour, la rumeur persiste à vous prêter une liaison avec Madame de Chevreuse, une liaison qui, qui plus est, vous aurait fait souffrir... Est-ce trop impudent de vous demander ce qu'il en est, ce qu'il en a été?

Ma missive va prendre fin avec cette dernière petite question. Ici-bas, la religion catholique subit de profondes mutations et de nombreux prêtres et profanes militent aujourd'hui pour le droit au mariage des prêtres. Que pensez-vous de cette dispute théologique? Votre érudition et votre connaissance des textes, ainsi que votre intelligence propre, pourraient peut-être mettre en lumière cette question dont j'aurais plaisir à débattre avec vous!

J'espère que vous me pardonnerez la longueur de cette lettre qui n'est cependant due qu'à l'admiration que je vous porte, très cher Aramis.

Dans l'espoir de vous lire très bientôt, je vous envoie toute mon amitié,

Lucile

P.-S.: juste une chose: je trouve que l'amitié qui vous lie avec Athos, Porthos et D'Artagnan et qui perdure malgré vos chemins différents est une chose merveilleuse qui donne foi en l'homme.


Chère Lucille,

Comment pourrai-je me faire pardonner d’avoir laissé si longtemps votre lettre sans réponse? Pourtant ce courrier me touche, comme si vous pouviez lire dans mon âme.

J’ai vécu ma jeunesse dans une époque révolue où la liberté de l’individu, la sauvegarde de l’âme, l’honneur de la personne étaient les valeurs qui nous guidaient. Mais le monde avait commencé à changer. La valeur de l’homme s’est effacée devant son rang dans la société, la sauvegarde de l’âme n’est plus qu’une comédie sociale où chacun affiche la religion comme un accessoire d’appartenance à l’engeance dominante. Monsieur Molière a écrit «Tartuffe»: il a bien fait, mais beaucoup n’ont pas aimé la pièce…

Quant à l’honneur dans tout cela? L’honneur ne satisfait pas le goût pour la richesse et le pouvoir. Je crois que je ne tiendrais plus un jour à la cour du roi d’aujourd’hui. La fronde fut l’ultime combat contre une société organisée dans un nouvel ordre établi. Un nouvel ordre établi en politique, en religion, et dans tous les arts. Personne n’a compris alors ce qu’il se passait vraiment mais c’est à cette époque que j’ai quitté les mousquetaires. Seul, d’Artagnan a réussi à s’accommoder de tout cela. Mais je sais que lui ne s'est jamais laissé «domestiquer». Je ne crois pas qu’il y soit heureux. Aujourd’hui encore, j’aime les pièces de Corneille, je n’aime guère Racine.

Vous voyez que je peux encore faire confiance. Il vrai que je ne prends guère de risque avec une jeune dame du futur. Vous me parliez de foi. Je vous répondrai qu’à mes yeux, la foi et la religion sont deux choses différentes, presque opposées. Nous allions prier et communier juste avant l’assaut et ensuite nous entretuer entre chrétiens alors que le premier commandement est «tu ne tueras point». C’est vrai, nous passons notre temps à faire le contraire de ce que nous devrions. Mais cela devient insupportable lorsque nous le faisons au nom de Dieu. Les hommes sont ignorants et crédules et Satan habite ceux qui les manipulent au nom de Dieu, quel que soit le nom qu’ils donnent à leur dieu. J’ai connu aux Amériques des hommes qui ne connaissaient ni dieu ni diable mais qui étaient innocents et purs. Bien plus près de Dieu que tous les grands théologiens de ce monde. Je crains que cela n’alimente vos craintes quant à ma foi. Je suis un hérétique en soutane. Je ne suis pas le seul. Quant aux femmes… Si je les aime, c’est qu’elles sont bien meilleures que les hommes. Dieu leur à tout donné: la beauté, le talent, l’intelligence, le sens de l’altruisme et la capacité d’aimer. Toutes, bien sûr, ne sont pas comme cela. Mais la majorité d’entre elles, oui, je le crois. Aussi, j’espère qu’elles n’oublieront pas ce qu’elles sont et j’espère que les hommes le découvriront aussi quand la peur et la jalousie qu’ils éprouvent envers les femmes les auront quittées.

Vous me parlez des plaisirs de l’amour charnel. Je dois dire que je n’ai pas renoncé à cela aussi tôt que je l’aurais dû mais ce serait un tort de me considérer comme un débauché. Tout jeune, je conseillais à mes amis mousquetaires de s’en tenir à une seule maîtresse et de la respecter, au lieu de se vautrer dans la luxure avec je ne sais qui! Et puis, si les seuls plaisirs de la chair m’avaient suffit, aurais-je eu à souffrir des femmes? Marie, dont vous évoquez le souvenir, m’a quitté jadis sans se soucier des dégâts causés. C’est à tort que les femmes pensent que les hommes ne sont que des bêtes.

Vous me parlez du mariage des prêtres. Si vous avez lu ma correspondance, vous savez que ma famille était protestante. Celle de Porthos aussi, et celle d’Athos avait aussi une branche protestante. Des pasteurs, nous en avons connu. Adolescent, j’ai eu du mal à choisir mon camp. Alors, les prêtres peuvent il avoir une épouse? Je ne saurais le dire. Il n’y a pas de réponse absolue.

Très chère Lucille, si cette missive ne vous parvient pas trop tard, j’espère que vous pourrez me faire savoir si mes propos ne vous ont pas semblés par trop excessifs, même pour une personne du vingt-et-unième siècle.

Recevez les sentiments respectueux d’un vieil homme du passé.


Je suis, Madame, votre dévoué,

Aramis