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Cher Aramis,
J’ai
voulu connaître ce pape chez qui vous vous rendez afin de prendre
auprès de lui vos ordres de mission… J’ai donc fait une recherche… Ah!
Si je ne m’abuse, vous êtes actuellement à la fin du mois d’octobre de
l’année 1669, n’est-ce-pas? J’ai une terrible nouvelle… Sa Sainteté n’a
plus pour très longtemps à vivre, amic. Il va s’éteindre le 9 décembre…
Çà,
j’ai le coeur qui bat la chamade et mes mains tremblent tandis que je
vous écris ces mots! J’éprouve de la tristesse mais également de
l’inquiétude. J’espère de tout mon coeur que vous ne serez pas pris
dans le tumulte qui survient généralement lors d’un pareil événement!
Je
suis toute bouleversée… Je recherche furieusement pour connaître la
cause de cette mort, et je n’ai aucun succès… Je continuerai au cours
des prochains jours, et je vous ferai part de la moindre trouvaille…
J’éprouve
trop de peine pour écrire davantage, mais je voudrais tout de même vous
faire part des conseils que j’avais pu trouver pour soulager votre mal
de mer…
→ Demeurez de préférance au centre du bateau, et le plus près possible de la ligne de flottaison; →
Évitez de prendre des repas trop abondants, mais gardez tout de même en
permanence un aliment à grignoter, comme un biscuit, par exemple; → Couvrez-vous chaudement. Le froid est, apparemment, un facteur important dans l’apparition des symptômes; → Le plus possible, portez vos regards au loin à l’horizon plutôt que sur les vagues qui soulèvent le bateau; → Buvez beaucoup d’eau fraîche et très peu d’alcool, si ce n’est pas du tout; → Évitez également les odeurs fortes, comme celle du poisson ou du parfum; → Demeurez le plus souvent assis, la tête dirigée dans l’axe du bateau…
Je vous laisse sur cela, car amic, en vous demandant pardon de m’être ainsi faite la «messagère du malheur»…
Kassey-Lyn
Chère Kassey-Lyn,
Rome
est en vue et je rencontrerai bientôt celui dont vous m'annoncez la
mort. J'avoue que votre dernière lettre est infiniment troublante. Que
vais-je dire ou faire lorsque je rencontrerai Sa Sainteté ? Cela va
dépendre bien sûr de ce qu'elle va me dire. Je vous tiendrai informée
de ce qu'il me sera possible de révéler. Quant à vous, demoiselle, vous
m'en avez déjà trop dit, donc pas assez.... Si vous en appreniez plus,
je pense que je souhaiterais aussi en savoir davantage.
Il faut
que je vous remercie pour vos bons conseils sur le mal de mer. Je les
ai suivi à la lettre et la fin de mon voyage a été moins misérable. Je
m'étais habitué aux tangages de ce bateau et j'ai pu rester à l'avant,
tout à l'observation de ces étonnants animaux amis des marins que l'on
nomme dauphins.
Le capitaine donne des ordres à l'équipage. Nous
changeons de direction. Il parait que le Tibre est en crue et que nous
allons mouiller quelque part au nord de la ville. Qu'importe, puisque
nous sommes rendus. Il a plu pendant une grande partie du trajet et je
découvre Rome sous un soleil mouillé. Un arc en ciel auréole la ville
antique. Il est midi et j'entends sonner les cloches de la ville. La
pluie du matin attise les contrastes de ces vieux murs et de ces tuiles
d'argile. Un goéland énorme s'est posé près de moi et regarde vers la
ville avec une certaine hauteur. Depuis deux millénaires, il y a
toujours eu un goéland vous contempler cette cité éternelle. Comme
j'aimerais que vous voyez cela ! Il y a à peine deux siècles, cette
ville n'était plus qu'une ruine peuplée de modestes villageois. A
présent, elle rivalise de beauté avec Florence, comme un phénix qui
renaît de ses cendres.
Cette lettre sera courte, car le moment
approche pour moi de rassembler mes affaires pour quitter ce pont. Mais
à présent, grâce à vos conseils, je ne crains plus de repartir par la
même voie. Je ne vous ai pas demandé quel divertissement vous avez vu
dernièrement grâce au cinématographe. Parlez-m'en à l'occasion. Je vous
salue, messagère du futur, vous n'avez jamais aussi bien porté le
prénom de Cassandre mais moi, je suis tout disposé à vous écouter.
Bien à vous, chère amie, portez-vous bien...
Aramis
Cher Aramis,
Voici déjà trois jours et trois nuits que je recherche sans
relâche, au travers de mes différentes obligations. De ces trois nuits,
je n’ai dormi en tout que six heures environ, mais je n’ai cessé de
fouiller et de lire tout document qui me tombait sous la main. J’ai
trouvé cette cause, et elle est très difficile à vaincre. Ce n’est pas
un mal physique qui ronge Sa Sainteté, mais une douleur morale. Sa
Sainteté a mis beaucoup d’efforts pour soutenir et soulager la Crète
contre l’invasion des Ottomans. La chute de Candie lui a causé une
grande douleur, et c’est ce sentiment qui hâte sa mort. La cause
physique demeure inconnue, mais il semblerait qu’il va mourir dans son
sommeil…
Le seul moyen possible de sauver sa vie serait de le surveiller
constamment, particulièrement la nuit. Le chagrin et la tristesse que
ressent Sa Sainteté peuvent favoriser l’apparition de maladies ou même
faire défaillir son coeur. Il y a aussi l’affligeante possibilité qu’il
renonçe à vivre, qu’il se laisse mourir…
J’ai appris à connaître le pape Clément IX, sa personnalité, ses
actions, sa foi et, sa longanimité au travers de ces lectures… C’est un
homme que j’aurais aimé rencontrer, que j’aurais sans doute écouté avec
bonheur. Ah! Si je pouvais insuffler à son coeur la force de résister,
de surmonter les douleurs et la tristesse! Je ne puis que souhaiter que
ces informations que je vous donne vous aident à le sauver…
La cinématographie, ou le cinéma, comme c’est l’usage de le nommer… Je
n’ai pas tout à fait terminé mes explications le concernant, et l’usage
qu’on fait de la pellicule. Je vous ai déjà démontré que la caméra
fonctionne un peu comme un appareil photographique qui prendrait
plusieurs photos très rapidement. L’image s’imprime sur la pellicule
qui est transparante. La lumière peut passer au travers de cette
pellicule et ainsi projeter en plus grand l’image imprimée dessus. Pour
faire une représentation cinématographique, il faut plusieurs millions
de ces photographies ou dessins. La caméra les fait défiler à très
grande vitesse devant une source de lumière, ce qui donne pour résultat
une très grande image qui donne l’impression de bouger, un peu comme
votre petit personnage à l’épée. Au cinéma, l’image est très grande,
elle est projetée sur un écran presque aussi large qu’une voile de
navire. L’effet est impressionnant, surtout si on y montre des images
prises dans les airs...
Ce que j’ai vu la dernière fois, c’est l’aventure de sept personnes qui
escaladent la plus grande montagne en Afrique. Il est impossible de
décrire avec des mots ces images fascinantes de l’expérience
merveilleuse que ces gens ont vécue. Il y a des images prises d’un
avion, cet appareil qui permet de voler très haut. L’avion survole les
montagnes et les nuages… En regardant cela, j’avais le vertige!
J’aurais tant aimé pouvoir vous montrer tout cela, mais il m’est
impossible de vous envoyer des photographies. J’ai bien tenté une fois
de le faire, mais les deux images n’ont pas traversé le temps. Il
s’agissait d’une photographie de la terre entière vue à des milliers de
lieues dans les airs, dans l’espace. Et l’autre était une image
détaillé du paysage de la lune, une photographie prise… Sur le sol
lunaire même! On peut y voir à l’horizon un magnifique «clair de
terre»… Vue de si loin, la terre ressemble à une sphère bleue mouchetée
de blanc pour les nuages. À sa surface, les continents, le sol, de
couleur brune, verte, noire et grise ne représentent qu’environ le
tiers de toute la planète. On dirait un magnifique joyau,
merveilleusement illuminé par la glorieuse lumière du soleil!
Je tombe de fatigue… Je crois qu’après avoir tant cherché, je dois
prendre un peu de repos pour ne pas m’affaiblir. À défaut d’une
photographie, je vous envoie un autre extrait de la trilogie de
Monsieur Dumas. Le chapitre s’intitule «La thèse d’Aramis», et cela se
passe à Crèvecoeur, après l’aventure des ferrets de la reine…
«Rien ne fait marcher le temps et n'abrège la route comme une pensée
qui absorbe en elle-même toutes les facultés de l'organisation de celui
qui pense. L'existence extérieure ressemble alors à un sommeil dont
cette pensée est le rêve. Par son influence, le temps n'a plus de
mesure, l'espace n'a plus de distance. On part d'un lieu, et l'on
arrive à un autre, voilà tout. De l'intervalle parcouru, rien ne reste
présent à votre souvenir qu'un brouillard vague dans lequel s'effacent
mille images confuses d'arbres, de montagnes et de paysages. Ce fut en
proie à cette hallucination que d'Artagnan franchit, à l'allure que
voulut prendre son cheval, les six ou huit lieues qui séparent
Chantilly de Crèvecoeur, sans qu'en arrivant dans ce village il se
souvînt d'aucune des choses qu'il avait rencontrées sur sa route.
Là seulement la mémoire lui revint, il secoua la tête, aperçut le
cabaret où il avait laissé Aramis, et, mettant son cheval au trot, il
s'arrêta à la porte.
Cette fois ce ne fut pas un hôte, mais une hôtesse qui le reçut;
d'Artagnan était physionomiste, il enveloppa d'un coup d'oeil la grosse
figure réjouie de la maîtresse du lieu, et comprit qu'il n'avait pas
besoin de dissimuler avec elle, et qu'il n'avait rien à craindre de la
part d'une si joyeuse physionomie.
- Ma bonne dame, lui demanda d'Artagnan, pourriez-vous me dire ce
qu'est devenu un de mes amis, que nous avons été forcés de laisser ici,
il y a une douzaine de jours?
- Un beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, doux, aimable, bien fait?
- C'est cela.
- De plus, blessé à l'épaule?
- Justement.
- Eh bien! Monsieur, il est toujours ici.
- Ah pardieu! Ma chère dame, dit d'Artagnan en mettant pied à terre et
en jetant la bride de son cheval au bras de Planchet, vous me rendez la
vie; où est-il, ce cher Aramis, que je l'embrasse? Car, je l'avoue,
j'ai hâte de le revoir.
- Pardon, monsieur, mais je doute qu'il puisse vous recevoir en ce moment.
- Pourquoi cela ? Est-ce qu'il est avec une femme?
- Jésus! Que dites-vous là! Le pauvre garçon! Non, monsieur, il n'est pas avec une femme.
- Et avec qui est-il donc?
- Avec le curé de Montdidier et le supérieur des jésuites d'Amiens.
- Mon Dieu! s'écria d'Artagnan, le pauvre garçon irait-il plus mal?
- Non, monsieur, au contraire ; mais à la suite de sa maladie, la grâce l'a touché, et il s'est décidé à entrer dans les ordres.
- C'est juste, dit d'Artagnan, j'avais oublié qu'il n'était mousquetaire que par intérim.
- Monsieur insiste-t-il toujours pour le voir?
- Plus que jamais.
- Eh bien! Monsieur n'a qu'à prendre l'escalier à droite dans la cour, au second, numéro 5.
D'Artagnan s'élança dans la direction indiquée et trouva un de ces
escaliers extérieurs comme nous en voyons encore aujourd'hui dans les
cours des anciennes auberges. Mais on n'arrivait pas ainsi chez le
futur abbé; les défilés de la chambre d'Aramis étaient gardés ni plus
ni moins que les jardins d'Armide; Bazin stationnait dans le corridor
et lui barra le passage avec d'autant plus d'intrépidité qu'après bien
des années d'épreuve Bazin se voyait enfin près d'arriver au résultat
qu'il avait éternellement ambitionné.
En effet, le rêve du pauvre Bazin avait toujours été de servir un homme
d'église, et il attendait avec impatience le moment sans cesse entrevu
dans l'avenir où Aramis jetterait enfin la casaque aux orties pour la
soutane. La promesse renouvelée chaque jour par le jeune homme que le
moment ne pouvait tarder l'avait seule retenu au service d'un
mousquetaire, service dans lequel, disait-il, il ne pouvait manquer de
perdre son âme.
Bazin était donc au comble de la joie. Selon toute probabilité, cette
fois son maître ne se dédirait pas. La réunion de la douleur physique à
la douleur morale avait produit l'effet si longtemps désiré; Aramis,
souffrant à la fois du corps et de l'âme, avait enfin arrêté sur la
religion ses yeux et sa pensée, et il avait regardé comme un
avertissement du ciel le double accident qui lui était arrivé,
c'est-à-dire la disparition subite de sa maîtresse et sa blessure à
l'épaule.
On comprend que rien ne pouvait, dans la disposition où il se trouvait,
être plus désagréable à Bazin que l'arrivée de d'Artagnan, laquelle
pouvait rejeter son maître dans le tourbillon des idées mondaines qui
l'avaient si longtemps entraîné. Il résolut donc de défendre bravement
la porte; et comme, trahi par la maîtresse de l'auberge, il ne pouvait
dire qu'Aramis était absent, il essaya de prouver au nouvel arrivant
que ce serait le comble de l'indiscrétion que de déranger son maître
dans la pieuse conférence qu'il avait entamée depuis le matin, et qui,
au dire de Bazin, ne pouvait être terminée avant le soir.
Mais d'Artagnan ne tint aucun compte de l'éloquent discours de maître
Bazin, et comme il ne se souciait pas d'entamer une polémique avec le
valet de son ami, il l'écarta tout simplement d'une main, et de l'autre
il tourna le bouton de la porte numéro 5.
La porte s'ouvrit, et d'Artagnan pénétra dans la chambre.
Aramis, en surtout noir, le chef accommodé d'une espèce de coiffure
ronde et plate qui ne ressemblait pas mal à une calotte, était assis
devant une table oblongue couverte de rouleaux de papier et d'énormes
in-folio; à sa droite était assis le supérieur des jésuites et à sa
gauche le curé de Montdidier. Les rideaux étaient à demi clos et ne
laissaient pénétrer qu'un jour mystérieux, ménagé pour une béate
rêverie. Tous les objets mondains qui peuvent frapper l'oeil quand on
entre dans la chambre d'un jeune homme, et surtout lorsque ce jeune
homme est mousquetaire, avaient disparu comme par enchantement, et, de
peur sans doute que leur vue ne ramenât son maître aux idées de ce
monde, Bazin avait fait main basse sur l'épée, les pistolets, le
chapeau à plumes, les broderies et les dentelles de tout genre et de
toute espèce.
Mais en leur lieu et place, d'Artagnan crut apercevoir dans un coin
obscur comme une forme de discipline suspendue par un clou à la
muraille.
Au bruit que fit d'Artagnan en ouvrant la porte, Aramis leva la tête et
reconnut son ami. Mais au grand étonnement du jeune homme, sa vue ne
parut pas produire une grande impression sur le mousquetaire, tant son
esprit était détaché des choses de la terre.
- Bonjour, cher d'Artagnan, dit Aramis; croyez que je suis heureux de vous voir.
- Et moi aussi, dit d'Artagnan, quoique je ne sois pas encore bien sûr que ce soit à Aramis que je parle.
- À lui-même, mon ami, à lui-même; mais qui a pu vous faire douter?...
- J'avais peur de me tromper de chambre et j'ai cru d'abord entrer dans
l'appartement de quelque homme d'église, puis une autre erreur m'a pris
en vous trouvant en compagnie de ces messieurs: c'est que vous ne
fussiez gravement malade.
Les deux hommes noirs lancèrent sur d'Artagnan, dont ils comprirent
l'intention, un regard presque menaçant; mais d'Artagnan ne s'en
inquiéta pas.
- Je vous trouble peut-être, mon cher Aramis, continua d'Artagnan, car,
d'après ce que je vois, je suis porté à croire que vous vous confessez
à ces messieurs.
Aramis rougit imperceptiblement.
- Vous, me troubler? Oh! bien au contraire, cher ami, je vous le jure;
et comme preuve de ce que je dis, permettez-moi de me réjouir en vous
voyant sain et sauf.
«Ah! il y vient enfin! pensa d'Artagnan, ce n'est pas malheureux.»
- Car, monsieur, qui est mon ami, vient d'échapper à un rude danger,
continua Aramis avec onction en montrant de la main d'Artagnan aux deux
ecclésiastiques.
- Louez Dieu, monsieur, répondirent ceux-ci en s'inclinant à l'unisson.
- Je n'y ai pas manqué, mes révérends, répondit le jeune homme en leur rendant leur salut à son tour.
- Vous arrivez à propos, cher d'Artagnan, dit Aramis, et vous allez, en
prenant part à la discussion, l'éclairer de vos lumières. M. le
principal d'Amiens, M. le curé de Montdidier et moi, nous argumentons
sur certaines questions théologiques dont l'intérêt nous captive depuis
longtemps; je serais charmé d'avoir votre avis.
- L'avis d'un homme d'épée est bien dénué de poids, répondit
d'Artagnan, qui commençait à s'inquiéter de la tournure que prenaient
les choses, et vous pouvez vous en tenir, croyez-moi, à la science de
ces messieurs.
Les deux hommes noirs saluèrent à leur tour.
- Au contraire, reprit Aramis, et votre avis nous sera précieux; voici
de quoi il s'agit: M. le principal croit que ma thèse doit être surtout
dogmatique et didactique.
- Votre thèse! vous faites donc une thèse?
- Sans doute, répondit le jésuite; pour l'examen qui précède l'ordination, une thèse est de rigueur.
- L'ordination! s'écria d'Artagnan, qui ne pouvait croire à ce que lui
avaient dit successivement l'hôtesse et Bazin, l'ordination!
Et il promenait ses yeux stupéfaits sur les trois personnages qu'il avait devant lui.
- Or, continua Aramis en prenant sur son fauteuil la même pose
gracieuse que s'il eût été dans une ruelle et en examinant avec
complaisance sa main blanche et potelée comme une main de femme, qu'il
tenait en l'air pour en faire descendre le sang: or, comme vous l'avez
entendu, d'Artagnan, M. le principal voudrait que ma thèse fût
dogmatique, tandis que je voudrais, moi, qu'elle fût idéale. C'est donc
pourquoi M. le principal me proposait ce sujet qui n'a point encore été
traité, dans lequel je reconnais qu'il y a matière à de magnifiques
développements:
Utraque manus in benedicendo clericis inferioribus necessaria est.
D'Artagnan, dont nous connaissons l'érudition, ne sourcilla pas plus à
cette citation qu'à celle que lui avait faite M. de Tréville à propos
des présents qu'il prétendait que le jeune homme avait reçus de M. de
Buckingham.
- Ce qui veut dire, reprit Aramis pour lui donner toute facilité: Les
deux mains sont indispensables aux prêtres des ordres inférieurs, quand
ils donnent la bénédiction.
- Admirable sujet! s'écria le jésuite.
- Admirable et dogmatique! répéta le curé, qui, de la force de
d'Artagnan à peu près sur le latin, surveillait soigneusement le
jésuite pour emboîter le pas avec lui et répéter ses paroles comme un
écho.
Quant à d'Artagnan, il demeura parfaitement indifférent à l'enthousiasme des deux hommes noirs.
- Oui, admirable! Prorsus admirabile! continua Aramis, mais qui exige
une étude approfondie des Pères et des Ecritures. Or, j'ai avoué à ces
savants ecclésiastiques, et cela en toute humilité, que les veilles des
corps de garde et le service du roi m'avaient fait un peu négliger
l'étude. Je me trouverai donc plus à mon aise, facilius natans, dans un
sujet de mon choix, qui serait à ces rudes questions théologiques ce
que la morale est à la métaphysique en philosophie.
D'Artagnan s'ennuyait profondément, le curé aussi.
- Voyez quel exorde! s'écria le jésuite.
- Exordium, répéta le curé pour dire quelque chose.
- Quemadmodum inter coelorum immensitatem.
Aramis jeta un coup d'oeil de côté sur d'Artagnan, et il vit que son ami bâillait à se démonter la mâchoire.
- Parlons français, mon père, dit-il au jésuite, M. d'Artagnan goûtera plus vivement nos paroles.
- Oui, je suis fatigué de la route, dit d'Artagnan, et tout ce latin m'échappe.
D'accord, dit le jésuite un peu dépité, tandis que le curé, transporté
d'aise, tournait sur d'Artagnan un regard plein de reconnaissance, eh
bien! voyez le parti qu'on tirerait de cette glose.
- Moïse, serviteur de Dieu... Il n'est que serviteur, entendez-vous
bien! Moïse bénit avec les mains; il se fait tenir les deux bras,
tandis que les Hébreux battent leurs ennemis; donc il bénit avec les
deux mains. D'ailleurs, que dit l'Evangile : Imponite manus, et non pas
manum. Imposez les mains, et non pas la main.
- Imposez les mains, répéta le curé en faisant un geste.
- À Saint-Pierre, au contraire, de qui les papes sont successeurs,
continua le jésuite: Porrige digitos. Présentez les doigts; y êtes-vous
maintenant?
- Certes, répondit Aramis en se délectant, mais la chose est subtile.
- Les doigts! reprit le jésuite; Saint-Pierre bénit avec les doigts. Le
pape bénit donc aussi avec les doigts. Et avec combien de doigts
bénit-il? Avec trois doigts, un pour le Père, un pour le Fils, et un
pour le Saint-Esprit.
Tout le monde se signa; d'Artagnan crut devoir imiter cet exemple.
- Le pape est successeur de Saint-Pierre et représente les trois
pouvoirs divins; le reste, ordines inferiores de la hiérarchie
ecclésiastique, bénit par le nom des saints archanges et des anges. Les
plus humbles clercs, tels que nos diacres et sacristains, bénissent
avec les goupillons, qui simulent un nombre indéfini de doigts
bénissants. Voilà le sujet simplifié, Argumentum omni denudatum
ornamento. Je ferais avec cela, continua le jésuite, deux volumes de la
taille de celui-ci.
Et dans son enthousiasme il frappait sur le Saint-Chrysostome in-folio qui faisait plier la table sous son poids.
D'Artagnan frémit.
- Certes, dit Aramis, je rends justice aux beautés de cette thèse, mais
en même temps je la reconnais écrasante pour moi. J'avais choisi ce
texte; dites-moi, cher d'Artagnan, s'il n'est point de votre goût: Non
inutile est desiderium in oblatione, ou mieux encore: Un peu de regret
ne messied pas dans une offrande au Seigneur.
- Halte-là! s'écria le jésuite, car cette thèse frise l'hérésie; il y a
une proposition presque semblable dans l'Angustinus de l'hérésiarque
Jansénius, dont tôt ou tard le livre sera brûlé par les mains du
bourreau. Prenez garde, mon jeune ami; vous penchez vers les fausses
doctrines, mon jeune ami; vous vous perdrez!
- Vous vous perdrez, dit le curé en secouant douloureusement la tête.
- Vous touchez à ce fameux point du libre arbitre, qui est un écueil
mortel. Vous abordez de front les insinuations des pélagiens et des
demi-pélagiens.
- Mais, mon révérend... reprit Aramis quelque peu abasourdi de la grêle d'arguments qui lui tombait sur la tête.
- Comment prouverez-vous, continua le jésuite sans lui donner le temps
de parler, que l'on doit regretter le monde lorsqu'on s'offre à Dieu?
Écoutez ce dilemme: Dieu est Dieu, et le monde est le diable. Regretter
le monde, c'est regretter le diable: voilà ma conclusion.
- C'est la mienne aussi, dit le curé.
- Mais de grâce!... reprit Aramis.
- Desideras diabolum, infortuné! s'écria le jésuite.
- Il regrette le diable! Ah! mon jeune ami, reprit le curé en
gémissant, ne regrettez pas le diable, c'est moi qui vous en supplie.
D'Artagnan tournait à l'idiotisme; il lui semblait être dans une maison
de fous, et qu'il allait devenir fou comme ceux qu'il voyait. Seulement
il était forcé de se taire, ne comprenant point la langue qui se
parlait devant lui.
- Mais écoutez-moi donc, reprit Aramis avec une politesse sous laquelle
commençait à percer un peu d'impatience, je ne dis pas que je regrette;
non, je ne prononcerai jamais cette phrase qui ne serait pas
orthodoxe...
Le jésuite leva les bras au ciel, et le curé en fit autant.
- Non, mais convenez au moins qu'on a mauvaise grâce de n'offrir au
Seigneur que ce dont on est parfaitement dégoûté. Ai-je raison,
d'Artagnan?
- Je le crois pardieu bien! s'écria celui-ci.
Le curé et le jésuite firent un bond sur leur chaise.
- Voici mon point de départ, c'est un syllogisme: le monde ne manque
pas d'attraits, je quitte le monde, donc je fais un sacrifice; or,
l'Écriture dit positivement: Faites un sacrifice au Seigneur.
- Cela est vrai, dirent les antagonistes.
- Et puis, continua Aramis en se pinçant l'oreille pour la rendre
rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et puis
j'ai fait certain rondeau là-dessus que je communiquai à M. Voiture
l'an passé, et duquel ce grand homme m'a fait mille compliments.
- Un rondeau! fit dédaigneusement le jésuite.
- Un rondeau! dit machinalement le curé.
- Dites, dites, s'écria d'Artagnan, cela nous changera quelque peu.
- Non, car il est religieux, répondit Aramis, et c'est de la théologie en vers.
- Diable! fit d'Artagnan.
- Le voici, dit Aramis d'un petit air modeste qui n'était pas exempt d'une certaine teinte d'hypocrisie:
Vous qui pleurez un passé plein de charmes,
Et qui traînez des jours infortunés,
Tous vos malheurs se verront terminés,
Quand à Dieu seul vous offrirez vos larmes,
Vous qui pleurez.
D'Artagnan et le curé parurent flattés. Le jésuite persista dans son opinion.
- Gardez-vous du goût profane dans le style théologique. Que dit en effet saint Augustin? Severus sit clericorum sermo.
- Oui, que le sermon soit clair! dit le curé.
- Or, se hâta d'interrompre le jésuite en voyant que son acolyte se
fourvoyait, or votre thèse plaira aux dames, voilà tout, elle aura le
succès d'une plaidoirie de Me Patru.
- Plaise à Dieu! s'écria Aramis transporté.
- Vous le voyez, s'écria le jésuite, le monde parle encore en vous à
haute voix, altissima voce. Vous suivez le monde, mon jeune ami, et je
tremble que la grâce ne soit point efficace.
- Rassurez-vous, mon révérend, je réponds de moi.
- Présomption mondaine!
- Je me connais, mon père, ma résolution est irrévocable.
- Alors vous vous obstinez à poursuivre cette thèse?
- Je me sens appelé à traiter celle-là, et non pas une autre; je vais
donc la continuer, et demain j'espère que vous serez satisfait des
corrections que j'y aurai faites d'après vos avis.
- Travaillez lentement, dit le curé, nous vous laissons dans des dispositions excellentes.
- Oui, le terrain est tout ensemencé, dit le jésuite, et nous n'avons
pas à craindre qu'une partie du grain ne soit tombée sur la pierre,
l'autre le long du chemin, et que les oiseaux du ciel n'aient mangé le
reste, aves coeli comederent illam.
- Que la peste t'étouffe avec ton latin! dit d'Artagnan qui se sentait au bout de ses forces.
- Adieu, mon fils, dit le curé, à demain.
- À demain, jeune téméraire, dit le jésuite; vous promettez d'être une
des lumières de l'Eglise; veuille le ciel que cette lumière ne soit pas
un feu dévorant!
D'Artagnan, qui pendant une heure s'était rongé les ongles d'impatience, commençait à attaquer la chair.
Les deux hommes noirs se levèrent, saluèrent Aramis et d'Artagnan, et
s'avancèrent vers la porte. Bazin, qui s'était tenu debout et qui avait
écouté toute cette controverse avec une pieuse jubilation, s'élança
vers eux, prit le bréviaire du curé, le missel du jésuite, et marcha
respectueusement devant eux pour leur frayer le chemin.
Aramis les conduisit jusqu'au bas de l'escalier et remonta aussitôt près de d'Artagnan qui rêvait encore.
Restés seuls, les deux amis gardèrent d'abord un silence embarrassé;
cependant il fallait que l'un des deux le rompît le premier, et comme
d'Artagnan paraissait décidé à laisser cet honneur à son ami:
- Vous le voyez, dit Aramis, vous me trouvez revenu à mes idées fondamentales.
- Oui, la grâce efficace vous a touché, comme disait ce monsieur tout à l'heure.
- Oh! Ces plans de retraite sont formés depuis longtemps; et vous m'en avez déjà ouï parler, n'est-ce pas, mon ami?
- Sans doute, mais je vous avoue que j'ai cru que vous plaisantiez.
- Avec ces sortes de choses! Oh! D'Artagnan!
- Dame! On plaisante bien avec la mort.
- Et l'on a tort, d'Artagnan, car la mort c'est la porte qui conduit à la perdition ou au salut.
- D'accord; mais, s'il vous plaît, ne théologisons pas, Aramis; vous
devez en avoir assez pour le reste de la journée ; quant à moi, j'ai à
peu près oublié le peu de latin que je n'ai jamais su; puis, je vous
l'avouerai, je n'ai rien mangé depuis ce matin dix heures, et j'ai une
faim de tous les diables.
- Nous dînerons tout à l'heure, cher ami; seulement, vous vous
rappellerez que c'est aujourd'hui vendredi; or, dans un pareil jour, je
ne puis ni voir ni manger de la chair. Si vous voulez vous contenter de
mon dîner, il se compose de tétragones cuits et de fruits.
- Qu'entendez-vous par tétragones? demanda d'Artagnan avec inquiétude.
- J'entends des épinards, reprit Aramis; mais pour vous j'ajouterai des
oeufs, et c'est une grave infraction à la règle, car les oeufs sont
viande, puisqu'ils engendrent le poulet.
- Ce festin n'est pas succulent, mais n'importe; pour rester avec vous, je le subirai.
- Je vous suis reconnaissant du sacrifice, dit Aramis; mais s'il ne
profite pas à votre corps, il profitera, soyez-en certain, à votre âme.
- Ainsi, décidément, Aramis, vous entrez en religion. Que vont dire nos
amis, que va dire M. de Tréville? Ils vous traiteront de déserteur, je
vous en préviens.
- Je n'entre pas en religion, j'y rentre. C'est l'Église que j'avais
désertée pour le monde, car vous savez que je me suis fait violence
pour prendre la casaque de mousquetaire.
- Moi, je n'en sais rien.
- Vous ignorez comment j'ai quitté le séminaire?
- Tout à fait.
- Voici mon histoire; d'ailleurs les Ecritures disent: Confessez-vous les uns aux autres; et je me confesse à vous, d'Artagnan.
- Et moi, je vous donne l'absolution d'avance, vous voyez que je suis bon homme.
- Ne plaisantez pas avec les choses saintes, mon ami.
- Alors, dites, je vous écoute.
«J'étais donc au séminaire depuis l'âge de neuf ans, j'en avais vingt
dans trois jours, j'allais être abbé, et tout était dit. Un soir que je
me rendais, selon mon habitude, dans une maison que je fréquentais avec
plaisir – On est jeune, que voulez-vous, on est faible – un officier
qui me voyait d'un oeil jaloux lire les Vies des Saints à la maîtresse
de la maison entra tout à coup et sans être annoncé. Justement, ce
soir-là, j'avais traduit un épisode de Judith, et je venais de
communiquer mes vers à la dame qui me faisait toutes sortes de
compliments, et, penchée sur mon épaule, les relisait avec moi. La
pose, qui était quelque peu abandonnée, je l'avoue, blessa cet
officier; il ne dit rien, mais lorsque je sortis, il sortit derrière
moi, et me rejoignant:
- Monsieur l'abbé, dit-il, aimez-vous les coups de canne?
- Je ne puis le dire, monsieur, répondis-je, personne n'ayant jamais osé m'en donner.
- Eh bien! Écoutez-moi, monsieur l'abbé, si vous retournez dans la maison où je vous ai rencontré ce soir, j'oserai, moi.
Je crois que j'eus peur, je devins fort pâle, je sentis les jambes qui
me manquaient, je cherchai une réponse que je ne trouvai pas, je me tus.
L'officier attendait cette réponse, et, voyant qu'elle tardait, il se
mit à rire, me tourna le dos et rentra dans la maison. Je rentrai au
séminaire.
Je suis bon gentilhomme et j'ai le sang vif, comme vous avez pu le
remarquer, mon cher d'Artagnan; l'insulte était terrible, et, tout
inconnue qu'elle était restée au monde, je la sentais vivre et remuer
au fond de mon coeur. Je déclarai à mes supérieurs que je ne me sentais
pas suffisamment préparé pour l'ordination, et, sur ma demande, on
remit la cérémonie à un an.
J'allai trouver le meilleur maître d'armes de Paris, je fis condition
avec lui pour prendre une leçon d'escrime chaque jour, et chaque jour,
pendant une année, je pris cette leçon. Puis le jour anniversaire de
celui où j'avais été insulté, j'accrochai ma soutane à un clou, je pris
un costume complet de cavalier et je me rendis à un bal que donnait une
dame de mes amies, et où je savais que devait se trouver mon homme.
C'était rue des Francs Bourgeois, tout près de la Force.
En effet, mon officier y était; je m'approchai de lui, comme il
chantait un lai d'amour en regardant tendrement une femme, et je
l'interrompis au beau milieu du second couplet.
- Monsieur, lui dis-je, vous déplaît-il toujours que je retourne dans
certaine maison de la rue Payenne, et me donnerez-vous encore des coups
de canne, s'il me prend fantaisie de vous désobéir?
L'officier me regarda avec étonnement, puis il dit:
- Que me voulez-vous, monsieur? Je ne vous connais pas.
- Je suis, répondis-je, le petit abbé qui lit les Vies des Saints et qui traduit Judith en vers.
- Ah! Ah! Je me rappelle, dit l'officier en goguenardant; que me voulez vous?
- Je voudrais que vous eussiez le loisir de venir faire un tour de promenade avec moi.
- Demain matin, si vous le voulez bien, et ce sera avec le plus grand plaisir.
- Non pas demain matin, s'il vous plaît, tout de suite.
- Si vous l'exigez absolument...
- Mais, oui, je l'exige.
- Alors, sortons; mesdames, dit l'officier, ne vous dérangez pas. Le
temps de tuer monsieur seulement, et je reviens vous achever le dernier
couplet.
Nous sortîmes.
Je le menai rue Payenne, juste à l'endroit où un an auparavant, heure
pour heure, il m'avait fait le compliment que je vous ai rapporté. Il
faisait un clair de lune superbe. Nous mîmes l'épée à la main, et à la
première passe je le tuai roide.
- Diable! fit d'Artagnan.
- Or, continua Aramis, comme les dames ne virent pas revenir leur
chanteur, et qu'on le trouva rue Payenne avec un grand coup d'épée au
travers du corps, on pensa que c'était moi qui l'avais accommodé ainsi,
et la chose fit scandale. Je fus donc pour quelque temps forcé de
renoncer à la soutane. Athos, dont je fis la connaissance à cette
époque, et Porthos, qui m'avait, en dehors de mes leçons d'escrime,
appris quelques bottes gaillardes, me décidèrent à demander une casaque
de mousquetaire. Le roi avait fort aimé mon père tué au siège d'Arras,
et l'on m'accorda cette casaque. Vous comprenez donc qu'aujourd'hui le
moment est venu pour moi de rentrer dans le sein de l'Église.
- Et pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier et que demain? Que vous est-il
donc arrivé aujourd'hui, qui vous donne de si méchantes idées?
- Cette blessure, mon cher d'Artagnan, m'a été un avertissement du Ciel.
- Cette blessure? Bah! Elle est à peu près guérie, et je suis sûr
qu'aujourd'hui ce n'est pas celle-là qui vous fait le plus souffrir.
- Et laquelle? demanda Aramis en rougissant.
- Vous en avez une au coeur, Aramis, une plus vive et plus sanglante, une blessure faite par une femme.
L'oeil d'Aramis étincela malgré lui.
- Ah! dit-il en dissimulant son émotion sous une feinte négligence, ne
parlez pas de ces choses-là; moi, penser à ces choses-là! Avoir des
chagrins d'amour? Vanitas vanitatum! Me serais-je donc, à votre avis,
retourné la cervelle, et pour qui? Pour quelque grisette, pour quelque
fille de chambre, à qui j'aurais fait la cour dans une garnison, fi!
- Pardon, mon cher Aramis, mais je croyais que vous portiez vos visées plus haut.
- Plus haut? Et que suis-je pour avoir tant d'ambition? Un pauvre
mousquetaire fort gueux et fort obscur, qui hait les servitudes, et se
trouve grandement déplacé dans le monde!
- Aramis, Aramis! s'écria d'Artagnan en regardant son ami avec un air de doute.
- Poussière, je rentre dans la poussière. La vie est pleine
d'humiliations et de douleurs, continua-t-il en s'assombrissant ; tous
les fils qui la rattachent au bonheur se rompent tour à tour dans la
main de l'homme, surtout les fils d'or. Oh! Mon cher d'Artagnan, reprit
Aramis en donnant à sa voix une légère teinte d'amertume, croyez-moi,
cachez bien vos plaies quand vous en aurez. Le silence est la dernière
des joies des malheureux, gardez-vous de mettre qui que ce soit sur la
trace de vos douleurs, les curieux pompent nos larmes comme les mouches
font du sang d'un daim blessé.
- Hélas! Mon cher Aramis, dit d'Artagnan en poussant à son tour un
profond soupir, c'est mon histoire à moi-même que vous faites là.
- Comment?
- Oui, une femme que j'aimais, que j'adorais, vient de m'être enlevée
de force. Je ne sais pas où elle est, où on l'a conduite; elle est
peut-être prisonnière, elle est peut-être morte.
- Mais vous avez au moins cette consolation de vous dire qu'elle ne
vous a pas quitté volontairement; que si vous n'avez point de ses
nouvelles, c'est que toute communication avec vous lui est interdite,
tandis que...
- Tandis que...
- Rien, reprit Aramis, rien.
- Ainsi, vous renoncez à jamais au monde; c'est un parti pris, une résolution arrêtée?
- À tout jamais. Vous êtes mon ami aujourd'hui, demain vous ne serez
plus pour moi qu'une ombre; ou plutôt même, vous n'existerez plus.
Quant au monde, c'est un sépulcre et pas autre chose.
- Diable! C'est fort triste ce que vous me dites là.
- Que voulez-vous! Ma vocation m'attire, elle m'enlève.
D'Artagnan sourit et ne répondit point. Aramis continua:
- Et cependant, tandis que je tiens encore à la terre, j'eusse voulu vous parler de vous, de nos amis.
- Et moi, dit d'Artagnan, j'eusse voulu vous parler de vous-même, mais
je vous vois si détaché de tout; les amours, vous en faites fi; les
amis sont des ombres, le monde est un sépulcre.
- Hélas! Vous le verrez par vous-même, dit Aramis avec un soupir.
- N'en parlons donc plus, dit d'Artagnan, et brûlons cette lettre qui,
sans doute, vous annonçait quelque nouvelle infidélité de votre
grisette ou de votre fille de chambre.
- Quelle lettre? s'écria vivement Aramis.
- Une lettre qui était venue chez vous en votre absence et qu'on m'a remise pour vous.
- Mais de qui cette lettre?
- Ah! de quelque suivante éplorée, de quelque grisette au désespoir; la
fille de chambre de Mme de Chevreuse peut-être, qui aura été obligée de
retourner à Tours avec sa maîtresse, et qui, pour se faire pimpante,
aura pris du papier parfumé et aura cacheté sa lettre avec une couronne
de duchesse.
- Que dites-vous là?
- Tiens, je l'aurai perdue! dit sournoisement le jeune homme en faisant
semblant de chercher, heureusement que le monde est un sépulcre, que
les hommes et par conséquent les femmes sont des ombres, que l'amour
est un sentiment dont vous faites fi!
- Ah! d'Artagnan, d'Artagnan! s'écria Aramis, tu me fais mourir!
- Enfin, la voici! dit d'Artagnan.
Et il tira la lettre de sa poche.
Aramis fit un bond, saisit la lettre, la lut ou plutôt la dévora; son visage rayonnait.
- Il paraît que la suivante a un beau style, dit nonchalamment le messager.
- Merci, d'Artagnan! s'écria Aramis presque en délire. Elle a été
forcée de retourner à Tours; elle ne m'est pas infidèle, elle m'aime
toujours. Viens, mon ami, viens que je t'embrasse; le bonheur m'étouffe!
Et les deux amis se mirent à danser autour du vénérable
Saint-Chrysostome, piétinant bravement les feuillets de la thèse, qui
avaient roulé sur le parquet.
En ce moment, Bazin entrait avec les épinards et l'omelette.
- Fuis, malheureux! s'écria Aramis en lui jetant sa calotte au visage;
retourne d'où tu viens, remporte ces horribles légumes et cet affreux
entremets! demande un lièvre piqué, un chapon gras, un gigot à l'ail et
quatre bouteilles de vieux bourgogne.
Bazin, qui regardait son maître et qui ne comprenait rien à ce
changement, laissa mélancoliquement glisser l'omelette dans les
épinards, et les épinards sur le parquet.
- Voilà le moment de consacrer votre existence au Roi des Rois, dit
d'Artagnan, si vous tenez à lui faire une politesse: Non inutile
desiderium in olulatione.
- Allez-vous-en au diable avec votre latin! Mon cher d'Artagnan,
buvons, morbleu! buvons frais, buvons beaucoup, et racontez-moi un peu
ce qu'on fait là-bas…»
Prenez soin de vous, et si vous le pouvez, veillez sur Sa Sainteté, amic…
Je vous envoie toute mon affection,
Kassey-Lyn
Chère Kassey-Lyn,
Quel sot ai-je été! Si j'avais su que vous y sacrifieriez vos nuits, je
me serais bien gardé de vous demander quoi que ce soit. Je ressors de
mon entretien avec Sa Sainteté le pape avec une certitude: je n'avais
pas le droit de vouloir en savoir plus et quoi qu'il arrive maintenant,
je ne pourrais rien y changer. S'il vous plaît, mademoiselle Kassey, ne
cherchez plus et prenez du repos. Votre santé est une chose tangible
que vous devez préserver. Notre dialogue, si réel qu'il soit, se situe
bien au-delà de la réalité, de la mienne comme de la vôtre. Je perçois
à présent les risques qu'il comporte, pas vraiment pour moi mais plutôt
pour vous...
Je peux vous dire néanmoins une chose. Le pape ne mourra pas de
tristesse. Si Dieu le rappelle à lui, c'est que sa tâche ici bas est
terminée, voilà tout. Vous serez sûrement surprise d'apprendre ce qu'il
a caché à tous, aux cardinaux qui l'entourent et se disputent pour des
affaires de conformité au dogme, aux religieux de quelques ordres
qu'ils soient, Dominicains ou Jésuites partagés sur l'attitude à prôner
vis-à-vis de l'hérésie, mais tout au fond d'eux-mêmes aussi
impitoyables avec ceux qui pensent différemment. Oui, le pape en ce
temps d'intolérance et de certitude absolue de la part de toutes les
parties d'avoir raison, le pape croit en la tolérance et prônerait
l'oeucuménisme à la terre entière s'il y avait la moindre chance que
quelqu'un l'écoute. En ce siècle où tout le monde utilise l'Église
comme moyen du pouvoir, qui pourrait porter la moindre attention à la
voix de la raison qui constate qu'il ne peut y avoir une vérité
orthodoxe, intangible et immuable, mais qu'il y a au contraire une
vérité, tronc commun de l'humanité, entourée d'un halo de croyances,
dogmes, pratiques et coutumes qui relèvent plus de l'histoire et de la
culture des peuples que d'un messages transmis par Dieu et ses
prophètes...
Oui, en relisant l'extrait d'Alexandre Dumas que vous m'avez envoyé, je
constate que je suis bel et bien le pire hérétique de mon temps, ce qui
n'est pas difficile puisque j'ai le privilège de pouvoir donner mon
avis sur ces choses-là, en toute impunité, à l'abri des bûchers, alors
que d'autres sont contraints de faire semblant de croire tout ce qui
doit être cru pour être dans la norme, et récitent leur credo en
mettant sans doute sur le même plan l'Esprit-Saint et le fait de bénir
avec une ou deux mains... Misère... Ceci dit, je suis tout à fait
d'accord avec moi-même dans le roman des trois mousquetaires. Ma thèse,
je l'aurais faite sur le thème Non inutile est desiderium in oblatione
et non sur le thème choisi par les deux vénérables ecclésiastiques de
l'histoire!
Clément IX a effectivement été déçu de ne pas avoir pu influer sur les
événements dans l'affaire que vous évoquez mais il a été
particulièrement remarquable dans l'arbitrage des négociations qui ont
eu lieu entre les rois catholiques de France et d'Espagne. Il a
contribué à mettre fin au conflit entre ces deux royaumes. Depuis la
France est en paix, pour la première fois depuis des lustres. Sa
Sainteté, tout comme j'en avais moi-même l'intuition, pense que cela ne
va pas durer et déjà aujourd'hui une intense activité autour du
Saint-Siège laisse présager des moments de troubles. D'une manière plus
générale, le pape pense que nous allons vers une période de
radicalisation des relations entre catholiques et protestants, entre ce
qu'il appelle les "chrétiens de tous bords". Son attention se tourne à
présent vers les mahométans dont il cherche à comprendre la foi. J'ai
vu dans son office des extrait de sourates traduits de l'arabe. «Nos
divisions conduirons au recul de la foi dans le Christ, me confia-t-il.
Seul la tolérance et l'amour de son prochain, peuvent rapprocher tous
les enfants de Dieu vers une seule et unique foi, et cette foi
universelle ne portera plus de nom». Je crois que le pape a été inspiré
par certains textes ou prophétie dont nous n'avons pas connaissance.
Mais je sais qu'il était enclin naturellement à penser de cette façon.
Il m'a choisi parce qu'il a reçu d'excellents renseignements sur moi,
qu'il tient je dois le dire, de mon ordre. Il me tient à juste titre
pour le moins religieux et le plus iconoclaste des jésuites de ma
génération. Comment dire, je suis un peu... baroque, à la façon.
Me voilà reparti avec une mission qui s'étale sur le long terme, et qui
ne changera plus quelque soit le prochain pape. Je suis encore tout
étourdi de l'honneur qui m'est fait mais je ne suis pas le seul. Nous
sommes plusieurs à avoir été convoqués de cette façon, de différents
ordres et de différentes nationalités. L'homme le plus intelligent qui
soit n'aura pas eu besoin d'être pape longtemps pour comprendre ce qui
devait être compris et mandater quelques frères pour garantir la survie
dans le temps de missions qui lui semblent fondamentales. Là, je
m'arrête car je ne peux vraiment pas vous en dire plus.
À présent, avant de vous quitter, je voudrais vous dire une chose: à
l'avenir, je vous défends bien de vous épuiser tard dans la nuit pour
m'écrire de longues lettres au détriment de votre santé! Écrivez-moi,
je vous en prie, mais interrompez-vous dès que vous êtes fatiguée. Qui
plus est, vous travaillez beaucoup, vos supérieurs ne seront pas
satisfaits si malgré tout vous baîllez devant vos parchemins... Si vous
voulez savoir quelque chose dont j'ai connaissance en mon temps,
sollicitez-moi, je serais bien aise de pouvoir vous aider.
A bèth-lèu, hetz beròi, généreuse amie,
Aramis
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