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Cher Aramis,
J'ai reçu deux lettres aujourd'hui, l'une de d'Artagnan et la vôtre… Et
mon coeur est rempli de tant d'émotions que j'en perds littéralement le
souffle! Je réalise la teneur de ces paroles «… je suis à nouveau
attendu en Espagne mais je ne m'y rendrai pas. J'ai affaire ailleurs
mais je ne sais si je peux vous en parler. C'est un endroit où je n'ai
pas mandat d'aller et je m'y rends pour mon compte.» La signification
de vos mots me frappe de plein fouet!
Ah! Aramis, cela n'est donc pas terminé? Le coeur me serre lorsque je
pense au danger que cela peut représenter pour votre vie. C'est une
mission des plus nobles de celle que vous avez entreprises, ami, et
toutes mes pensées vous accompagnent. Je recherche dès lors plus
activement, et je vous ferai part de tout fait qui pourrait vous
faciliter la tâche. Vous avez en moi une alliée absolument invincible,
car même Sa Luminosité Astrale en personne ne peut m'atteindre là où je
me trouve.
Mes recherches préliminaires sont de bon augure pour votre mission:
«Officiellement», Monsieur Nicolas Fouquet meurt d'une attaque
d'apoplexie en 1680 dans la forteresse de Pignerol… Mais il demeure un
doute immense, selon lequel Fouquet aurait quitté les lieux bien avant:
son acte de décès n'a en effet jamais été retrouvé…
J'ai bon espoir que vous parveniez à vos fins, ami. Il y a cependant
une chose fort importante à ne pas négliger: Méfiez-vous du poison, les
séides de Colbert rôdent…
Pour ce qui est de l'homme au masque de fer… c'est plus difficile. Il
vous faudra changer l'histoire telle que je la connais, si vous le
voulez faire évader en même temps que Monsieur Fouquet. Les annales
officielles disent qu'il est transféré à la Bastille en 1698, lorsque
ce même Monsieur de Saint-Mars y devient Gouverneur… Il y mourrait
après vingt-quatre années d'emprisonnement… Je ne puis pas vous offrir d'autres
renseignements, faute d'en avoir trouvé, du moins pour le moment…
J'espère immensément que ma lettre vous parviendra à temps. Je
m'emploie désormais à vous éviter un séjour involontaire dans cette
citadelle…
Vous m'apprenez dans votre lettre que Porthos est encore en vie, bien
que blessé. Si vous saviez à quel point cette nouvelle me réchauffe le
coeur! Dans le roman de Monsieur Dumas, c'est le tout premier de vous
quatre à partir… De la façon que je vous ai décrite dans ma dernière
lettre… J'ai versé bien des larmes en lisant le récit qu'il fait de la
mort de vos amis... Mais Monsieur Dumas n'est que romancier et non
votre biographe… Vous pouvez comprendre l'intensité de l'émotion que
j'ai ressentie à cette bonne nouvelle que vous m'avez annoncée
concernant Porthos.
Je crois que ce n'est pas une description de mes vêtements que je
voudrais vous donner dans cette lettre, mais plutôt vous initier à la
pratique médicale chiropratique… Vous me dites que Porthos est blessé
au dos, mais qu'il peut encore se lever. Si c'est ainsi, avec sa
constitution et les conseils médicaux suivants, il devrait vite
retrouver une santé meilleure…
Donc, pour renforcer ses muscles et ses os, je recommande qu'il mange
de l'avoine cuite dans de l'eau pure jusqu'à obtenir un soupe
consistante. Il est libre évidemment d'y ajouter d'autres aliments pour
en améliorer le goût. Il serait recommandé qu'il mange de l'orge aussi.
Cette nourriture devrait lui rendre quelques forces. Porthos devrait
éviter de manger des viandes trop grasses, ou bien encore il faudrait
enlever autant de gras qu'il est possible sur sa viande avant la
cuisson.
Le plus difficile consistera à faire retrouver leur souplesse aux
muscles endoloris de votre ami. C'est là qu'intervient la chiropractie.
Quelqu'un devra lui masser le dos d'une main assez ferme, en commençant
par la nuque et en terminant aux reins, en évitant de mettre une trop
forte pression sur sa colonne vertébrale (Cette dernière parcourt tout
le milieu de son dos, de la nuque aux reins. C'est ce qui soutient tout
son corps.). Il est primordial que Porthos le dise si le traitement est
douloureux, car ce pourrait être dangereux, voire mortel, si la douleur
est ignorée. Je recommande aussi que Porthos s'allonge durant une heure
deux fois dans la journée, et qu'on lui applique des linges trempés
dans de l'eau très chaude (mais non bouillante) sur le dos. Et ensuite,
Porthos devrait faire quelques exercices d'étirement, en s'arrêtant
aussitôt qu'il ressent de la douleur. Ce traitement par la chaleur
humide, il devra le suivre fidèlement durant au moins trois semaines.
Si la douleur est trop intense, il faudrait lui faire une infusion de
Millepertuis, de son nom latin Hypericum perforatum, à raison d'une
poignée de pétales par infusion. Cet arbuste a encore un autre nom, qui
vous est peut-être familier: «L'Herbe de Saint-Jean» ou «Chasse
Diable». C'est ce qu'on appelle un anti-inflammatoire, médicament qui
soulage les douleurs et les spasmes musculaires.
Je dois me rendre à l'évidence que vous ne pourrez pas apporter ces
conseils aux serviteurs de Porthos en personne... Il serait bien
important cependant qu'il reçût ces soins sans tarder. Son mal n'est
pas mortel, mais plus tôt il sera traité, mieux il se portera.
Lorsqu'il sera soulagé, votre ami devra évidemment prendre garde à sa
posture et aux charges lourdes. Si la douleur réapparaît, qu'il
recommence le traitement...
Mon grand ami… Votre coeur et votre honneur vous poussent à
entreprendre une bien délicate mission. Le sens de l'honneur revêt une
importance toute particulière pour moi, aussi ne tenterai-je pas de
vous dissuader d'agir. Vous êtes un vainqueur, Aramis. Je ne crois pas
que vous ayez survécu à un Richelieu, puis à un Mazarin, pour venir
échouer contre un Saint-Mars ou un Colbert. Richelieu était un fin
stratège, Mazarin était un pleutre, et Colbert… ce n'est un ver de
terre!
Je n'oserai écrire davantage, je ne veux surtout pas que votre palombe
soit trop chargée. Déjà elle porte le poids de tout mon soutien et de
tous les encouragements que je n'écris pas dans cette lettre, mais que
vous devinerez en la recevant. Je vous en supplie: ne me laissez pas
longtemps sans nouvelles, si vous le pouvez, écrivez-moi, ne serait-ce
que quelques lignes ou quelques mots. Je veille de ma lointaine époque
futuriste sur votre mission, et je suis avec vous de tout coeur…
Kassey-Lyn
le 12 mars 2006
Cher Aramis,
Je ne sais quelle est votre situation actuelle, si vous êtes libre
d'agir ou libre tout court… Vous m'avez dit dans votre dernière lettre
que vous aimiez que je vous écrive, alors je vous envoie encore une
missive. Je continuerai ainsi le plus que je pourrai, même si vous
n'êtes pas dans la possibilité de me répondre. Ainsi, même sans
nouvelles, j'aurai un peu de réconfort en sachant que quelque part,
vous lisez mes encouragements et mon affection, et que cela vous
réconforte peut-être. En vérité, je donnerais beaucoup pour savoir
comment vous vous portez, et si ma collaboration vous est de quelque
secours. Je suis séparée de vous par une barrière infranchissable, et
je me débats douloureusement contre un sentiment d'impuissance, d'abord
en raison du temps, et ensuite parce que, même s'il m'était possible de
traverser les âges pour vous rejoindre, je ne suis qu'une faible jeune
fille. Ah! S'il pouvait y avoir remède à toutes ces difficultés! Vos
ennemis passeraient avec moi un bien mauvais quart d'heure…
Il semblerait que malgré la distance, le temps avance à la même vitesse
aux deux époques. Si c'est ainsi, alors cette missive que je vous
envoie vous trouvera en compagnie de monsieur Fouquet, immanquablement.
Je prie de toutes mes forces que ce ne soit pas dans une cellule…
Les événements que vous m'avez rapportés dans votre dernière lettre
diffèrent énormément de ceux décrits par monsieur Dumas… Je me trouve
donc dans l'incertitude la plus désespérante, et je crois que je ne
retrouverai le repos du coeur que lorsque vous m'aurez écrit pour me
donner des nouvelles de votre santé… Zut! Voilà que je ne peux
m'empêcher de verser quelques larmes… Et pourtant, je souhaitais si
fort vous envoyer une lettre plus positive, plus encourageante. Allons,
je dois me reprendre…
Nous sommes le dimanche au soir, et il a plu presque sans arrêt depuis
deux jours. Dehors, la température change, l'on sent que le printemps
arrive. Les journées deviennent plus longues, les oiseaux chantent plus
longtemps, et ici et là l'herbe commence timidement à se montrer à
travers la neige…
En ce moment, afin de vous décrire avec exactitude mon époque, je
consacre de longues heures à la recherche et à la lecture de livres
savants et techniques. Il y a tant à lire et à comprendre! En vous
expliquant l'existence et le fonctionnement des choses que nous
connaissons aujourd'hui, j'accrois aussi ma connaissance des merveilles
qui m'entourent.
Je crois qu'il est temps que je me lance dans la description de nos
vêtements contemporains, il y a en vérité fort longtemps que le sujet
traîne. En notre époque où tous sont égaux, les vêtements sont
davantage le reflet des goûts de chacun que de leur rang. Il est devenu
très facile de s'en procurer, et cela, très rapidement, car les progrès
de l'homme ont permis la production très rapide de bien des produits.
Pour avoir accès à une multitude de choix, dans toutes les couleurs,
les formes et les tissus, il suffit d'aller dans une boutique ou un
magasin. Des rangées de vêtements de toutes les tailles sont
disponibles en grande quantité, à des prix plus ou moins variables. Il
n'est plus nécessaire d'être mesuré pour pouvoir avoir des habits
adéquats. Depuis toujours, l'habillement d'une personne dépend de sa
culture, de sa situation financière, de son rang social. Aujourd'hui,
outre pour ces raisons, une personne s'habille pour faire passer un
message, pour dévoiler ses valeurs, parfois pour montrer ses
sentiments. Il existe plusieurs mouvements de modes, et les gens, en
s'habillant en conformité avec les règles d'un mouvement, s'identifient
souvent aux valeurs véhiculées par ce même mouvement. Je ne vous
décrirai pas ceux-ci, car ils changent sans arrêt, et de plus, sont
innombrables. Vous êtes à une époque où il est bien vu pour un homme
d'être élégant, habillé de dentelles, et même parfois de rubans.
Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Les vêtements masculins sont plus
sombres, plus sobres qu'ils ne l'ont jamais été. Pas de dentelle, pas
de garnitures. Toutes ces choses sont habituellement réservées aux
jeunes femmes, et je dirais même, aux très jeunes filles. Les gens
portent moins de couches de vêtements, et ceux-ci sont plus près du
corps. Hommes et femmes portent sans distinction le pantalon, le
chandail, la veste, les chaussettes, les espadrilles, les sandales…
Ce qu'il y a de regrettable dans tous ces changements, c'est que les
vêtements véhiculent un sens moral dégradé. Il fut un temps où le
simple fait de dévoiler un mollet était choquant pour une femme. À
l'autre extrême, aujourd'hui, les jeunes femmes portent des vêtements
si courts et si serrés qu'ils ne cachent plus rien. Ou laissent tout
deviner. Bien évidemment, la liberté de choix prônée par la société
moderne favorise autant la modestie que la vulgarité, même si la
plupart des modes contemporaines sont plutôt vulgaires.
En ce qui me concerne, je prône la modestie et l'élégance dans tout ce
que je porte. Habituellement, je porte de longues jupes avec des
chandails aux longues et amples manches. J'aime beaucoup les vêtements
d'inspiration médiévale, qui rappellent dans leur coupe les robes que
les jeunes femmes portaient au XIIIe siècle. Mes couleurs de
prédilection sont le beige, le blanc, le noir, le bleu royal, le
bourgogne, l'ivoire, et plus rarement, le gris. La coupe de mes
vêtements ainsi que leur couleur ne m'attirent généralement pas la
faveur des gens de mon âge: ils me trouvent austère et même prude. Mes
cheveux sont généralement dénoués et flottent librement dans mon dos.
Parfois, je les rassemble avec un ruban. La coiffure ainsi faite
s'appelle la «queue de cheval». Durant les journées chaudes de l'été,
il m'arrive de torsader mes cheveux sur le sommet de ma tête, et de les
fixer avec un deuxième ruban. Cette autre coiffure s'appelle la
«toque». La coiffure contemporaine est aussi diverse que la mode
vestimentaire. L'homme moderne élégant porte ses cheveux très courts,
encore plus que les puritains de votre époque. Les hommes laissent plus
rarement pousser leur moustache et leur barbe. Et lorsqu'ils ne les
rasent pas entièrement, ils les taillent très petites. Chez les femmes,
les coupes varient énormément, souvent d'une façon surprenante. Il est
commun pour une femme d'un certain âge de porter les cheveux courts et
frisés. De toutes les tranches d'âge, certaines femmes portent les
cheveux aussi courts que les hommes, quand elles ne se rasent pas
complètement la tête!
Je me souviens de vous avoir mentionné le velcro. C'est une invention
fort pratique des années 1950. Le nom vient de ces deux mots: velours
et crochets. Cela consiste en deux bandes de tissus cousues sur un
vêtement, une des bandes étant faite d'un matériau fibreux, l'autre
étant composée de milliers de minuscules crochets. Appliquées l'une
contre l'autre, ces deux bandes se lient et donc maintiennent fermé le
vêtement. Si l'on veut délier ces bandes, il suffit de les séparer à
nouveau. Le mode de fonctionnement du velcro est inspiré de
l'observation d'un phénomène dans la nature: la manière dont
s'accrochent certaines plantes et graines, par exemple la bardane. Je
crois que vous savez à quel point il est difficile d'enlever ces
impertinentes plantes de ses habits lorsqu'elles y sont accrochées…
Je vous envoie un autre poème… Il provient de mon recueil que j'ai
composé il y a quelques années… Celui-ci s'intitule «Le temps par nos
décisions».
Derrière chaque choix que nous faisons,
Se cache un éventail de parallèles,
Ce que nous décidons, oui, nos résolutions,
Changent de notre vie la moindre parcelle,
Le passé est l'égal du futur,
Comme le présent est celui de l'avenir,
Nos décisions, soyons-en bien sûrs,
Sont les leviers de notre devenir…
Tout comme le soleil épanouit le jour,
Nos choix affirment notre raison de vivre,
Si, inactifs, nous guettons du bonheur le détour,
Insensés sommes-nous! C'est le vent poursuivre!
Avoir un but est devant toute alternative,
L'unique façon de vivre pleinement,
Si aucune décision n'est vraiment définitive,
Avoir une visée nous aide grandement…
Je vais terminer ainsi cette lettre, ami. J'ai tenté de toutes mes
forces de chasser mes inquiétudes pour vous faire explorer par la
pensée un autre aspect de mon époque si déroutante. Je continue de
rechercher les événements passés pour vous aider de mon mieux dans ce
que vous avez entrepris. Encore une fois, je vous envoie tout mon
soutien et toute mon amitié.
Kassey-Lyn
le 13 mars 2006
Chère Kassey-Lyn,
Le père Aristide a été long à se laisser convaincre de me céder sa
place et il a vraiment été saisi de peur en prenant connaissance du
contenu du billet apporté par ce ramier en mon absence! Il m'avait bien
fallu en effet une partie de la nuit pour le convaincre d'échanger nos
places, car le dimanche après-midi, il doit se rendre à la citadelle et
confesser les prisonniers. Voyez-vous, il vient d'arriver et n'est pas
encore connu là-bas, ce qui me donnait une chance de pouvoir me faire
passer pour lui au moins une fois. Tel était mon plan.
Monsieur Fouquet a un régime de faveur. Il voit son confesseur un peu
plus souvent, mais c'est seulement le dimanche après midi que le prêtre
est autorisé à parler au prisonnier masqué, et en présence de
Saint-Mars encore, même si ce dernier se tient à l'écart. Rien ne doit
être dit, jamais, sur son identité, même au confesseur. J'ai juré à ce
bon prêtre que je ne voulais que parler aux prisonniers, leur donner
des nouvelles des leurs, faire passer quelques lettres au nez et à la
barbe des geôliers. Et voilà, qu'en lisant votre missive, il a cru
comprendre que je voulais faire évader quelqu'un! Le pauvre homme a
passé l'après-midi en prière, persuadé que je l'avais abusé. Mais il ne
s'est pas rendu à la citadelle, ce qui aurait donné l'alerte. Fort
heureusement aussi, vous n'avez rien dit dans votre lettre relative au
futur que ce Savoyard d'Aristide aurait fort bien compris vu ses
connaissances du français. Dieu merci, l'incognito de Dialogus est
préservé!
Je me suis rendu comme le faisait le précédent titulaire du poste chez
monsieur de Saint-Mars qui sous mon habit et ma capuche ne m'a pas
reconnu. Les choses se sont passé comme chaque semaine depuis quelques
années, depuis que Louis XIV a fait de cette citadelle un quartier de
haute sécurité, soigneusement compartimenté et hautement gardé, réservé
à quelques rares prisonniers d'état, le genre de prisonniers qui ne
peuvent être exécutés comme de simples malandrins, mais qui ne
ressortiront jamais vivants de cet endroit. J'ai vu tous ceux qui
avaient besoin d'un réconfort spirituel, les valets de monsieur Fouquet
et enfin Fouquet lui-même. Si vous aviez vu sa surprise et sa joie! Il
s'entendait bien avec son dernier confesseur, si bien qu'ils l'ont
déplacé, muté vers une autre paroisse, loin d'ici... Ce prêtre avait
même poussé l'audace jusqu'à demander à partager sa détention. Nicolas
a toujours autant de charme et d'esprit, mais il a véritablement
grandi. Sa foi est immense, sa piété sincère et sans faille, il ne
demande véritablement plus rien à la vie et ne veut même plus sortir de
ce trou, sauf si le roi décide par lui-même de le libérer. Cela
n'arrivera pas de si tôt, je le crains. Les anciens amis du
surintendant ne le reconnaîtraient pas, non pas seulement que ces
années de prison l'aient vieilli, mais encore son esprit si brillant
s'est tourné vers Dieu, d'une façon si absolue que vous en seriez tout
comme moi impressionnée. Personne ne le sait, mais cet homme finit sa
vie dans la peau d'un saint. Plus rien ni personne ne le détournera ne
la lumière à présent, même pas moi. Je lui ai donné des nouvelles du
monde, il m'a donné un impressionnant paquet de lettres écrites avec du
papier et de l'encre de fortune. Les dernières nouvelles que les siens
recevront avant longtemps. Puis nous avons parlé et notre conversation
est allée aussi loin que l'esprit peut aller. Je crois que je comprends
son ancien confesseur.
J'ai pu ensuite m'approcher de l'homme masqué. Un quart d'heure tout au
plus sous les yeux soupçonneux du soldat. Quelle ne fut pas ma surprise
de voir que l'on avait affublé le pauvre homme d'un abominable...
masque de fer. Je sais qu'il ne le porte pas quand il est enfermé seul,
ce qui est le cas le reste du temps. Mais le voir là-dessous... La Dame
d'Irlande avait raison et la légende est bien vraie. Il y a un masque
de fer. Alors que je tournais le dos à Saint-Mars, je lui ai laissé
voir mon visage et il a eu ce petit mouvement de recul... Il me
reconnaissait... Philippe parle latin, pas Saint-Mars. Nous avons donc
pu converser sur le ton apparent de la confession, le capitaine n'y a
vu que du feu. Ainsi, je sais ce que cet homme a vécu depuis dix ans.
Pour ce qui est de le confesser, le père Aristide s'en chargera la
semaine prochaine, on ne peut pas tout faire en si peu de temps. Je ne
peux que vous dire qu'il veut à toute force sortir de son cachot et
retrouver la liberté. Mais il sait, et je sais, qu'actuellement cela
n'est pas possible. J'ai étudié les lieux, échafaudé toutes les trames,
je ne vois aucun moyen de le sortir de cet endroit. Et sous les yeux de
Saint-Mars, aucun écrit ne peut être échangé. Pauvre prince, étant
censé ignorer son identité, je ne pouvais pas même m'incliner en le
quittant pour lui témoigner mon respect.
De retour à la paroisse, un comité d'accueil musclé m'attendait. Les
yeux tristes du père Aristide m'accablaient de reproches et Magda,
cette montagne femelle, me prit au collet et me souleva de terre sans
ménagement, en me traitant de vaurien, dans un italien très animé. Je
reconnais que la scène était fort drôle, avec le recul, mais je vous
assure que je n'avais plus rien du fier bretteur qu'il vous plaît
d'imaginer. Quelle humiliation, morbleu! (pardon, seigneur...)
Après quelques explications, le calme est revenu et j'ai pu assurer le
père Aristide de ma sincérité. Demain, il doit aller à la citadelle.
Nous avons convenu qu'il s'y rendrait sous la même allure que moi,
encapuchonné et discret. Il ne leur montrera sa tête que
progressivement, au fil des jours. Pour ma part, je ne peux pas
m'éterniser ici, malgré tout le stratagème pourrait être découvert, il
ne manquerait plus que j'aille encore causer du tord à quelqu'un. Je
serais tenté de penser que le père Aristide est en sécurité à l'ombre
du mont Magda. Elle semble avoir adopté ce petit nouveau. Même
Saint-Mars a intérêt à bien se tenir!
Le père Aristide me conseille de gagner la France par les cols et
d'éviter la route de Gênes où je serais bien vite rattrapé si j'étais
découvert. Or donc, lundi je serai dans la montagne et je suivrai
l'itinéraire tracé pour moi par mon hôte. Avant de partir, je vais
lâcher mes deux derniers pigeons, le ramier qui m'a apporté votre
lettre vous retournera celle-ci, et une palombe du Béarn va apporter à
tire-d'aile vos conseils de médecin avisé à mon ami Porthos. Vous ne
m'aviez pas dit que vous étiez aussi médecin. Je vous croyais si jeune
que je n'ai pas imaginé que vous puissiez savoir tant de choses. Mais
je ne m'étonne plus que dans votre monde une femme sache aussi la
médecine. Il n'y a qu'une seule chose que vous ne sauriez faire, je
crois, mettre Porthos au régime, quoiqu'il le dise lui-même, celui ou
celle qui parviendra à le restreindre n'est pas encore né! Cela tombe
bien, car si je reprends votre formule, vous n'êtes qu'un présage...
Vous êtes peut être celle qui n'est pas encore née qui rendra Isaac
plus raisonnable?
Prenez soin de vous, Mademoiselle, votre amicale présence rend mon voyage bien agréable.
Aramis
Cher Aramis,
Je dois vous demander humblement pardon pour tous les inconvénients que
mon avant-dernière lettre vous a causés. En vérité, je suis une sotte
doublée d'une bavarde et je suis aussi subtile qu'un boulet de canon!
Ah! Vous êtes bien généreux de m'écrire encore. Ma foi! C'est moi qui
aurais dû être secouée comme un prunier, et non vous… Je voudrais
offrir toutes mes excuses au Père Aristide pour l'émoi qu'ont causé mes
paroles inconsidérées, quoique je sois un peu froissée du fait qu'il a
lu votre correspondance. Il ne doit pas avoir entièrement lu la
missive, car la date d'envoi se pavanait sous ma signature… Je crois
qu'à l'avenir, je ferais bien de ne pas commettre cette imprudence. Je
ne voudrais surtout pas que par ma faute, il vous arrivât malheur. Je
ne me le pardonnerais jamais.
Si vous m'aviez vue aujourd'hui... Je revenais de la bibliothèque et du
marché, à pied, ma bourse en bandoulière à une épaule, un sac bourré de
livres à l'autre, et les bras chargés de nourriture. J'avais
l'impression d'être un mulet. Pour couronner le tout, il s'est mis à
venter et à neiger… Enfin, je suis arrivée saine et sauve à la maison,
mais complètement épuisée!
Le temps que les jeunes femmes de mon âge occupent en sorties ou en
divertissements, je le passe, moi, à dévorer sans relâche le moindre
livre éducatif qui me tombe sous la main. Non, je ne suis pas médecin,
mais je m'instruis de toutes matières qui m'intéressent. Si je l'eusse
été, je vous aurais expliqué en détail non seulement le régime
alimentaire de Porthos, mais encore la méthode précise de massage pour
son dos. Et je me suis trompée, il ne s'agit pas de chiropractie, mais
de physiothérapie.
Les progrès de la science ont permis d'élargir à l'infini les horizons
de la médecine moderne. Vous souvenez-vous de ces «microbes» dont je
vous ai parlé, dans une lettre précédente? Cette découverte, très
importante, ne représente qu'une particule dans l'océan de la
modernité. Les médecins se spécialisent, de nouvelles méthodes de soin
sont découvertes tous les jours, et les savants n'ont pas fini de nous
étonner. Chaque membre du corps humain, si ce n'est chaque cellule, se
voit consacrer une branche de la médecine. Tel médecin étudie le
cerveau, tel autre, c'est le coeur, ou encore le foie, le sang, les os…
Enfin, vous comprenez. Et ils ont une immense connaissance de leur
spécialité. De nos jours, des interventions chirurgicales inouïes sont
réalisables, par exemple, la chirurgie à coeur ouvert. Je n'aurais pas
assez de ma vie pour vous décrire l'ensemble des progrès et des
inventions qui révolutionnent constamment l'art de guérir autrui.
Les maladies mortelles connues de votre époque, comme la peste, sont
pour la plupart enrayées aujourd'hui. Mais il en existe des nouvelles,
virulentes et cruelles. Certaines sont directement imputables au
comportement de l'homme. Un exemple est ce qu'on appelle le SIDA, ou
syndrome d'immunodéficience acquise. Cette maladie, pour laquelle il
n'existe aucun traitement, s'attaque directement à ce système naturel
de défense chez l'homme, et qui est le système immunitaire. Chaque
année en raison de cette maladie, des centaines de milliers de
personnes meurent à travers le monde. La contagion se fait par le sang,
ou, plus souvent… dans un contexte d'immoralité. Le manque de valeurs
morales et la dégradation continuelle des moeurs sont en grande partie
responsables de l'étendue de cette maladie, qualifiée d'épidémie
mondiale. J'espère qu'un jour l'humanité ouvrira les yeux, se rendra
compte de la gravité de son état, et cessera dès lors de gaspiller les
précieuses ressources de la terre et de s'autodétruire.
Vous me faites dans votre lettre une description de monsieur Fouquet
qui m'attendrit. Sa dévotion et sa piété sont admirables, et je
préférerais le savoir ailleurs que dans ce donjon, à la merci de ce
serpent venimeux, Colbert. Car, qu'il s'évade ou non, la vie de Fouquet
est menacée, et je puis même dire que c'est le poison qui le
terrassera. Mon coeur frémit de tristesse pour ce pauvre homme qui n'a
été coupable que d'avoir de l'argent et de la générosité.
Mais toutes ses souffrances et celles de Philippe seront vengées par la
postérité, dont je fais partie. Ce terrible secret que le roi veut
taire à toute force retentit aujourd'hui à pleine voix partout dans le
monde, et pas même le clochard dans la rue n'ignore la vérité. On se
souvient du règne de Louis XIV comme d'un règne éclatant, totalitaire,
et pour certaines choses admirables. Cependant, l'honneur de ce roi est
irrémédiablement taché, et il est condamné, non seulement par la France
ou l'Europe, mais par le monde entier. Vox populi, vox Dei.
Le Père Aristide vous a donné un sage conseil en vous donnant cet
itinéraire, surtout si Saint-Mars vous a reconnu. Et cependant, je
crois que personne, si ce n'est peut-être d'Artagnan, ne pourrait vous
surprendre ou vous rattraper. Dans sa dernière lettre, notre ami
m'annonçait sa prise victorieuse de la ville de Solebay, et, au moment
où je vous envoyais cette missive si sotte qui a tant effrayé le Père
Aristide, il galopait vers Paris pour annoncer en personne sa victoire
au roi. Je crois que vous auriez tout votre temps pour retourner à
Arette sans être importuné par personne, même en marchant à reculons!
Allez-vous pouvoir rejoindre Porthos très bientôt, où qu'il soit? Car
si c'est le cas, j'aimerais bien savoir l'effet du traitement sur sa
santé, pour offrir au besoin d'autres conseils. Je sais que Porthos
peut se révéler très têtu, mais son bien-être dépend de son régime et
de ses traitements. S'il fait l'enfant gâté, vous pourriez lui dire que
la Demoiselle Marie Cassandre Lynne de Valois, duchesse de l'Agenois,
souhaite qu'il guérisse rapidement et soit de nouveau capable de vous
accompagner. Je crois que cela l'incitera à être plus docile…
Je ne puis m'empêcher de penser à ce pauvre homme prisonnier pour qu'un
autre puisse régner. Vous aviez mille fois raison, Aramis, lorsque vous
avez dit que la France se porterait mieux avec Philippe en tant que roi
plutôt que Louis XIV. La nation ne se serait peut-être pas rebellée au
XIXe siècle... Peut-être que la France serait toujours monarchique…
Peut-être porterais-je publiquement ce titre que tout à l'heure je vous
ai dit pour que vous convainquiez Porthos de se laisser soigner…
Je pense à vous à tout instant, ami, et j'espère que vous vous porterez
bien. J'ai bien hâte de recevoir des nouvelles, de vous et de Porthos,
si vous le voyez.
Votre amie,
Kassey-Lyn D'Agenais
Ah, Kassey, que la montagne est belle!
Ce Piémont-là est presque aussi beau que le mien, même si je préfère
toujours mes Pyrénées. En quittant Penerolo, comme ils disent ici, j'ai
suivi la vallée de la Chisone traversée de charmants villages comme
Perosa. Je fais route à présent vers Fenestrelle et Mont Genèvre.
J'espère atteindre Briançon le plus rapidement possible, mais je sens
le poids des ans. Ma mule est bien chargée et j'ai dû beaucoup marcher.
Au sommet de ce col, je me suis reposé, j'ai regardé la vallée éclairée
de toutes les couleurs des feuillages d'automne. C'est bon d'être
vivant et de pouvoir regarder encore la magnificence de la nature. Sur
une pierre blanche, une vipère prenait un dernier rayon de soleil avant
d'aller hiverner. Vous dites que la saison change, que le printemps
arrive? Eh bien moi, je sens l'hiver venir à travers ces petits matins
gelés. Mais sous le soleil de midi, il fait encore bon par moments.
Nous sommes à la mi-octobre et je dois me hâter de quitter ces
montagnes où le voyage risque de devenir un peu trop frais pour mes
vieux os! Étrange n'est ce pas, que vous vous situiez au printemps,
vous qui êtes au printemps de votre vie, alors que je me trouve en
automne, moi qui suis à l'automne de ma vie.
Au moment où j'allais repartir, un pauvre pigeon affolé s'est jeté sur
moi. Au-dessus de ma tête, un cri strident s'est fait entendre. Un
rapace déçu reprenait son envol après avoir interrompu son piquet. Ah
ça! Présomptueux faucon, me prends-tu pour ton déjeuner? J'ai serré le
volatile dans mes mains et je sentais son coeur battre la chamade.
Petit chanceux, va! Ce pigeon me fait penser à l'histoire que vous
m'avez racontée, l'oiseau malade sur le banc enneigé. Mon pigeon à moi
s'est bien remis. Tant mieux, car il est l'un des messagers de
Dialogus. Il porte une bague rouge et sa cartouche est pleine. Encore
un message de vous! Je ne sais si le temps passe à la même vitesse pour
vous que pour moi. Je ne connais Dialogus que depuis cinq semaines,
pratiquement la veille de mon départ du Béarn. J'ai l'impression que
vous êtes aussi leste à dégainer votre plume que d'autres leur épée!
Mais je ne m'en plaindrai pas. Ainsi ai-je des nouvelles fréquentes de
mon guide du futur, cela m'oblige à prendre le temps d'écrire, ce que
j'aime faire. Cela me fait penser que je n'ai jamais autant communiqué
avec mes propres enfants qui ne savent pas grand chose de leur père,
alors que je le fais si naturellement avec une demoiselle qui aurait pu
être ma fille si elle n'était en 1669 encore qu'un lointain présage.
Vous dites que nous sommes séparés par une barrière infranchissable? Je
prétends le contraire. Nous croisons tous les jours des gens que nous
voyons, que nous pouvons toucher, les connaissons-nous pour autant?
Est-ce si regrettable que nous ne puissions jamais nous rencontrer?
Non, croyez-moi, c'est mieux ainsi.
Vous m'apprenez une chose dont je me doutais assez. Monsieur Dumas a
quelque peu «romancé notre vie! Je me demande quelle mort il m'a
choisie (Seigneur, pas un suicide, j'espère...), je ne connais que
celle de Porthos, un peu anticipée! Voyez-vous, je ne sais pas ce qu'il
peut vous arriver en 2006 et vous ne savez pas ce qu'il va m'arriver en
1669. Moi non plus d'ailleurs. Cette délicieuse incertitude, c'est cela
la vraie vie. Réjouissons-nous. Nos courriers se croisent dans un même
instant présent et c'est déjà beaucoup!
Vous m'avez envoyé un portrait de vous en vous décrivant, et je connais
à présent la façon dont vous vous habillez. Il semble qu'il n'y ait pas
vraiment de mode en votre temps. Les sociétés les plus décadentes
adoptent généralement des usages vestimentaires qui choquent les
anciens. J'ai lu autrefois des textes latins sur ce sujet. La Rome
impériale était si décriée comparée à la vertueuse Rome
républicaine...Cette égalité dont vous me parlez déteint sur les
vêtements des gens. Les femmes et les hommes s'habillent pareillement
et les hommes riches et pauvres s'habillent tout aussi tristement. Au
XVIIe siècle, l'habit fait le moine, voyez-vous. Il est très important
de s'habiller de façon fastueuse pour affirmer son rang. Les belles
femmes portent des décolletés parfaitement engageants. Quant au tiers,
il s'habille de noir, de gris et de marron, et porte... des pantalons.
Et vous venez de m'écrire que tout le monde s'habille ainsi! Ce n'est
guère étonnant, et je dois me faire une raison. Ne m'avez-vous pas dit
que la noblesse n'existait plus? L'égalité entre les hommes est
sûrement une noble idée, mais fichtre! Quel ennui!
Le portrait que Dialogus donne de moi est paraît-il assez flatteur:
moi, il y a une trentaine d'années.... Mes cheveux étaient blonds
autrefois, aujourd'hui ils sont de toutes les couleurs:
châtains-blonds-gris-blancs. Je les porte mi-longs et ils sont restés
au naturel frisés. Cela m'évite de mourir de chaleur sous une perruque.
Mes yeux sont restés verts et j'ai presque gardé ma taille de jeune
homme, au prix d'un mode de vie assez spartiate. Je mange peu, je dors
peu, je fais beaucoup d'exercice. Je suis né, en réalité, le 17e jour
du mois de février de l'an de grâce 1616. Et c'est mon père qui a pris
La Rochelle....
Je vous salue, gente Demoiselle, et calmez, je vous en prie, toutes vos
inquiétudes. Tout va bien. J'espère qu'il en est de même pour vous dans
votre vie de tous les jours
Amitiés,
Aramis
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