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Bonjour cher ami,
Ainsi, vous allez demeurer à Aix-en-Provence pour quelques temps? J’en
suis bien heureuse, car vous allez pouvoir vous reposer de votre
voyage. J’ai emprunté des livres qui parlent de la Compagnie de Jésus.
Je n’ai lu que quelques pages, mais j’ai déjà une opinion favorable des
jésuites. Ils vont partout! De l’Afrique jusqu’à l’Asie, et même en
Nouvelle-France, et ils y répandent allègrement la bonne nouvelle de
l’Évangile. Cela ne me surprend pas que vous ayez choisi cette société.
Si vous êtes un peu comme le décrit monsieur Dumas, alors ce choix est
pleinement justifié. Sur la couverture de l’un des livres, il est écrit
ceci: «Avec ses vingt-six mille membres répartis dans le monde, la
Compagnie de Jésus demeure l’ordre religieux le plus important et le
plus prestigieux de l’Église catholique. Son image continue pourtant,
comme aux premiers jours de sa création par Ignace de Loyola, à
susciter des jugements extrêmes et contrastés. Certains ne peuvent
évoquer les jésuites sans penser «soldats du pape», pédagogues
rigoristes des fils de la haute bourgeoisie, confesseurs des Grands et
casuistes…
Savez-vous quel rôle monsieur Dumas vous prête dans sa trilogie? Vous y
êtes ni plus ni moins que le Général de l’Ordre! À vrai dire, cela ne
me surprendrait pas que ce soit véridique. Vous avez la force
intérieure pour endosser cette tâche. Quoi qu’il en soit, je suis très
heureuse si vous trouvez la paix parmi ces gens dignes et spirituels.
J’ai souri en lisant l’anecdote de la blanchisseuse. En vérité, elle
devait être morte de frayeur ou de timidité. Il est encore heureux
qu’elle soit tombée dans vos bras et non dans le bac. Elle aurait eu
sans doute bien du mal à expliquer pourquoi elle sortait trempée de
cette salle! Je plaisante, mais je crois qu’à sa place, je n’en aurais
pas mené bien large non plus! Quant à ces plaisantins… Il faut croire
que le monde ne change pas!
En revanche, j’ai bien failli m’étrangler de stupeur en lisant le nom
que l’on avait donné à ce pauvre chat! Eh quoi? Mephisto, comme dans
«Méphistophélès»? C’est-à-dire en référence à cet être que l’on dit
l’incarnation du Diable? Je ne sais trop qui a nommé ce félin, mais je
n’ai pas de compliments à faire à cette personne. Fichtre! Pareil nom
dans un cabaret, passe encore, mais au Collège Royal… Vous l’avez bien
dit, c’est incroyable!
J’ai ensuite lu les beaux vers que vous avez ajoutés à la fin de mon
poème. Ils sont magnifiques, Aramis, et vont sur-le-champ rejoindre mon
recueil de poésie. Ils complètent merveilleusement mes pensées, quoique
j’ai un peu froncé les sourcils en voyant la première phrase. Vous êtes
selon moi une des personnes les plus sensées que je connaisse. Je n’ai
qu’à relire vos lettres où vous me dites ce que vous pensez de mon
époque d’après les descriptions maladroites que je vous fais. Vous
comprenez mon entourage et ses valeurs mieux que moi et, grâce à votre
jugement, je suis en mesure de poser un regard nouveau sur ce qui
m’entoure.
Je me souviens que vous m’avez dit avoir apprécié l’épisode du Bastion
Saint-Gervais. Je voudrais vous envoyer un autre extrait, tiré du
deuxième livre, cette fois. Le livre en question s’intitule «Vingt ans
après». À ce moment-là donc, l’auteur vous donne quarante-trois ans, et
c’est l’époque de la Fronde. Ce qu’il y a d’étonnant dans le deuxième
tome, c’est que, subitement, vous vous trouvez dans des camps adverses,
Athos et vous d’un côté, Porthos et d’Artagnan de l’autre. Et pour un
bref moment, vous devenez des ennemis! Voici donc l’extrait… J’ai bien
frissonné lorsque je l’ai lu la toute première fois!
«On marcha silencieusement jusqu’au centre de la place; mais comme en
ce moment la lune venait de sortir d’un nuage, on réfléchit qu’à cette
place découverte on serait facilement vu, et l’on gagna les tilleuls,
où l’ombre était plus épaisse.
Des bancs étaient disposés de place en place; les quatre promeneurs
s’arrêtèrent devant l’un d’eux. Athos fit un signe, d’Artagnan et
Porthos s’assirent. Athos et Aramis restèrent debout devant eux.
Au bout d’un moment de silence dans lequel chacun sentait l’embarras qu’il y avait à commencer l’explication:
– Messieurs, dit Athos, une preuve de la puissance de notre ancienne
amitié, c’est notre présence à ce rendez-vous; pas un n’a manqué, pas
un n’avait donc de reproches à se faire.
– Écoutez, monsieur le comte, dit d’Artagnan, au lieu de nous faire des
compliments que nous ne méritons peut-être ni les uns ni les autres,
expliquons-nous en gens de cœur.
– Je ne demande pas mieux, répondit Athos. Je suis franc; parlez avec
toute franchise: avez-vous quelque chose à me reprocher, à moi ou à M.
l’abbé d’Herblay?
– Oui, dit d’Artagnan; lorsque j’eus l’honneur de vous voir au château
de Bragelonne, je vous portais des propositions que vous avez
comprises; au lieu de me répondre comme à un ami, vous m’avez joué
comme un enfant, et cette amitié que vous vantez ne s’est pas rompue
hier par le choc de nos épées, mais par votre dissimulation à votre
château.
– D’Artagnan! dit Athos d’un ton de doux reproche.
– Vous m’avez demandé de la franchise, dit d’Artagnan, en voilà; vous
demandez ce que je pense, je vous le dis. Et maintenant j’en ai autant
à votre service, monsieur l’abbé d’Herblay. J’ai agi de même avec vous
et vous m’avez abusé aussi.
– En vérité, monsieur, vous êtes étrange, dit Aramis; vous êtes venu me
trouver pour me faire des propositions, mais me les avez-vous faites?
Non, vous m’avez sondé, voilà tout. Eh bien! que vous ai-je dit? que
Mazarin était un cuistre et que je ne servirais pas Mazarin. Mais voilà
tout. Vous ai-je dit que je ne servirais pas un autre? Au contraire, je
vous ai fait entendre, ce me semble, que j’étais aux princes. Nous
avons même, si je ne m’abuse, fort agréablement plaisanté sur le cas
très probable où vous recevriez du cardinal mission de m’arrêter.
Étiez-vous homme de parti? Oui, sans doute. Eh bien! pourquoi ne
serions-nous pas à notre tour gens de parti? Vous aviez votre secret
comme nous avions le nôtre; nous ne les avons pas échangés, tant mieux:
cela prouve que nous savons garder nos secrets.
– Je ne vous reproche rien, monsieur, dit d’Artagnan, c’est seulement
parce que M. le comte de La Fère a parlé d’amitié que j’examine vos
procédés.
– Et qu’y trouvez-vous? demanda Aramis avec hauteur.
Le sang monta aussitôt aux tempes de d’Artagnan, qui se leva et répondit:
– Je trouve que ce sont bien ceux d’un élève des jésuites.
En voyant d’Artagnan se lever, Porthos s’était levé aussi. Les quatre
hommes se retrouvaient donc debout et menaçants en face les uns des
autres.
À la réponse de d’Artagnan, Aramis fit un mouvement comme pour porter la main à son épée.
Athos l’arrêta.
– D’Artagnan, dit-il, vous venez ce soir ici encore tout furieux de
notre aventure d’hier. D’Artagnan, je vous croyais assez grand cœur
pour qu’une amitié de vingt ans résistât chez vous à une défaite
d’amour-propre d’un quart d’heure. Voyons, dites cela à moi.
Croyez-vous avoir quelque chose à me reprocher? Si je suis en faute,
d’Artagnan, j’avouerai ma faute.
Cette voix grave et harmonieuse d’Athos avait toujours sur d’Artagnan
son ancienne influence, tandis que celle d’Aramis, devenue aigre et
criarde dans ses moments de mauvaise humeur, l’irritait. Aussi
répondit-il à Athos:
– Je crois, monsieur le comte, que vous aviez une confidence à me faire
au château de Bragelonne, et que monsieur, continua-t-il en désignant
Aramis, en avait une à me faire à son couvent; je ne me fusse point
jeté alors dans une aventure où vous deviez me barrer le chemin;
cependant, parce que j’ai été discret, il ne faut pas tout à fait me
prendre pour un sot. Si j’avais voulu approfondir la différence des
gens que M. d’Herblay reçoit par une échelle de corde avec celle des
gens qu’il reçoit par une échelle de bois, je l’aurais bien forcé de me
parler.
– De quoi vous mêlez-vous? s’écria Aramis, pâle de colère au doute qui
lui vint dans le cœur qu’épié par d’Artagnan, il avait été vu avec
madame de Longueville.
– Je me mêle de ce qui me regarde, et je sais faire semblant de ne pas
avoir vu ce qui ne me regarde pas, mais je hais les hypocrites, et,
dans cette catégorie, je range les mousquetaires qui font les abbés et
les abbés qui font les mousquetaires, et, ajouta-t-il en se tournant
vers Porthos, voici monsieur qui est de mon avis.
Porthos, qui n’avait pas encore parlé, ne répondit que par un mot et un geste.
Il dit «Oui», et mit l’épée à la main.
Aramis fit un bond en arrière et tira la sienne. D’Artagnan se courba, prêt à attaquer ou à se défendre.
Alors Athos étendit la main avec le geste de commandement suprême qui
n’appartenait qu’à lui, tira lentement épée et fourreau tout à la fois,
brisa le fer dans sa gaine en le frappant sur son genou, et jeta les
deux morceaux à sa droite.
Puis se retournant vers Aramis:
– Aramis, dit-il, brisez votre épée.
Aramis hésita.
– Il le faut, dit Athos.
Puis d’une voix plus basse et plus douce: Je le veux.
Alors Aramis, plus pâle encore, mais subjugué par ce geste, vaincu par
cette voix, rompit dans ses mains la lame flexible, puis se croisa les
bras et attendit frémissant de rage.
Ce mouvement fit reculer d’Artagnan et Porthos; d’Artagnan ne tira point son épée, Porthos remit la sienne au fourreau.
– Jamais, dit Athos en levant lentement la main droite au ciel, jamais,
je le jure devant Dieu qui nous voit et nous écoute pendant la
solennité de cette nuit, jamais mon épée ne touchera les vôtres, jamais
mon œil n’aura pour vous un regard de colère, jamais mon cœur un
battement de haine. Nous avons vécu ensemble, haï et aimé ensemble;
nous avons versé et confondu notre sang; et peut-être, ajouterai-je
encore, y a-t-il entre nous un lien plus puissant que celui de
l’amitié, peut-être y a-t-il le pacte du crime; car, tous quatre, nous
avons condamné, jugé, exécuté un être humain que nous n’avions
peut-être pas le droit de retrancher de ce monde, quoique plutôt qu’à
ce monde il parût appartenir à l’enfer. D’Artagnan, je vous ai toujours
aimé comme mon fils. Porthos, nous avons dormi dix ans côte à côte;
Aramis est votre frère comme il est le mien, car Aramis vous a aimés
comme je vous aime encore, comme je vous aimerai toujours. Qu’est-ce
que le cardinal de Mazarin peut être pour nous, qui avons forcé la main
et le cœur d’un homme comme Richelieu? Qu’est-ce que tel ou tel prince
pour nous qui avons consolidé la couronne sur la tête d’une reine?
D’Artagnan, je vous demande pardon d’avoir hier croisé le fer avec
vous; Aramis en fait autant pour Porthos. Et maintenant, haïssez-moi si
vous pouvez, mais, moi, je vous jure que, malgré votre haine, je
n’aurai que de l’estime et de l’amitié pour vous. Maintenant répétez
mes paroles, Aramis, et après, s’ils le veulent, et si vous le voulez,
quittons nos anciens amis pour toujours.
Il se fit un instant de silence solennel qui fut rompu par Aramis.
– Je le jure, dit-il avec un front calme et un regard loyal, mais d’une
voix dans laquelle vibrait un dernier tremblement d’émotion, je jure
que je n’ai plus de haine contre ceux qui furent mes amis; je regrette
d’avoir touché votre épée, Porthos. Je jure enfin que non seulement la
mienne ne se dirigera plus sur votre poitrine, mais encore qu’au fond
de ma pensée la plus secrète, il ne restera pas dans l’avenir
l’apparence de sentiments hostiles contre vous. Venez, Athos.
Athos fit un mouvement pour se retirer.
– Oh! non, non! ne vous en allez pas! s’écria d’Artagnan, entraîné par
un de ces élans irrésistibles qui trahissaient la chaleur de son sang
et la droiture native de son âme, ne vous en allez pas; car, moi aussi,
j’ai un serment à faire, je jure que je donnerais jusqu’à la dernière
goutte de mon sang, jusqu’au dernier lambeau de ma chair pour conserver
l’estime d’un homme comme vous, Athos, l’amitié d’un homme comme vous,
Aramis.
Et il se précipita dans les bras d’Athos.
– Mon fils! dit Athos en le pressant sur son cœur.
– Et moi, dit Porthos, je ne jure rien, mais j’étouffe, sacrebleu! S’il
me fallait me battre contre vous, je crois que je me laisserais percer
d’outre en outre, car je n’ai jamais aimé que vous au monde.
Et l’honnête Porthos se mit à fondre en larmes en se jetant dans les bras d’Aramis.
– Mes amis, dit Athos, voilà ce que j’espérais, voilà ce que
j’attendais de deux cœurs comme les vôtres; oui, je l’ai dit et je le
répète, nos destinées sont liées irrévocablement, quoique nous suivions
une route différente. Je respecte votre opinion, d’Artagnan; je
respecte votre conviction, Porthos; mais quoique nous combattions pour
des causes opposées, gardons-nous amis; les ministres, les princes, les
rois passeront comme un torrent, la guerre civile comme une flamme,
mais nous, resterons-nous? j’en ai le pressentiment.
– Oui, dit d’Artagnan, soyons toujours mousquetaires, et gardons pour
unique drapeau cette fameuse serviette du bastion de Saint-Gervais, où
le grand cardinal avait fait broder trois fleurs de lis.
– Oui, dit Aramis, cardinalistes ou frondeurs, que nous importe!
Retrouvons nos bons seconds pour les duels, nos amis dévoués dans les
affaires graves, nos joyeux compagnons pour le plaisir!
– Et chaque fois, dit Athos, que nous nous rencontrerons dans la mêlée,
à ce seul mot: Place Royale! passons nos épées dans la main gauche et
tendons-nous la main droite, fût-ce au milieu du carnage!
– Vous parlez à ravir, dit Porthos.
– Vous êtes le plus grand des hommes, dit d’Artagnan, et, quant à nous, vous nous dépassez de dix coudées.
Athos sourit d’un sourire d’ineffable joie.
– C’est donc conclu, dit-il. Allons, messieurs, votre main. Êtes-vous quelque peu chrétiens?
– Pardieu! dit d’Artagnan.
– Nous le serons dans cette occasion, pour rester fidèles à notre serment, dit Aramis.
– Ah! je suis prêt à jurer par ce qu’on voudra, dit Porthos, même par
Mahomet! Le diable m’emporte si j’ai jamais été si heureux qu’en ce
moment.
Et le bon Porthos essuyait ses yeux encore humides.
– L’un de vous a-t-il une croix? demanda Athos.
Porthos et d’Artagnan se regardèrent en secouant la tête comme des hommes pris au dépourvu.
Aramis sourit et tira de sa poitrine une croix de diamants suspendue à son cou par un fil de perles.
– En voilà une, dit-il.
– Eh bien! reprit Athos, jurons sur cette croix, qui malgré sa matière
est toujours une croix, jurons d’être unis malgré tout et toujours; et
puisse ce serment non seulement nous lier nous-mêmes, mais encore lier
nos descendants! Ce serment vous convient-il?
– Oui, dirent-ils tout d’une voix.
– Ah! traître! dit tout bas d’Artagnan en se penchant à l’oreille
d’Aramis, vous nous avez fait jurer sur le crucifix d’une frondeuse.»
C’est le seul moment dans toute la trilogie où monsieur Dumas vous fait
manifester ouvertement de l’hostilité les uns envers les autres. Après
cela, vous redevenez aussi unis que des frères.
Je vous ai fait part de beaucoup de choses de mon époque et, ce
faisant, je me trouvais à décrire celle-ci comme le présent et votre
temps comme le passé. Je ne veux plus agir de cette manière. Désormais,
lorsque je vous parlerai de mon temps, je le ferai au futur. J’espère
que cela sera moins éprouvant pour vous.
Il y a une chose que je voudrais vous demander, ami… Que signifie
l’expression «Hetz beròi» que vous avez employée dans vos deux
dernières lettres? J’ai recherché ces mots, mais apparemment la
traduction que j’ai trouvée était erronée. D’après mes recherches,
«beròi» signifie «belle»… J’ai commis la sottise de me fier aux mêmes
traductions pour vous écrire en béarnais. J’espère sincèrement que je
ne vous ai pas vexé.
Je dois aller dormir maintenant ou du moins tenter de le faire… Demain,
je vais avec des amies voir un spectacle agréable, une représentation
cinématographique. Oui, je sais, c’est un grand mot inconnu que
celui-là! Dans ma prochaine lettre, j’aimerais vous parler de cela, si
toutefois vous le désirez. Je ne vous écris pas en béarnais cette
fois-ci, je me sens honteuse de m’être si mal exprimée dans ma lettre
précédente.
Je vous envoie toute mon amitié.
Kassey-Lyn
Chère demoiselle Kassey-Lyn,
«Hetz beròi» ou bien «siatz hardit» signifie «portez-vous bien» selon
la nuance que vous souhaitez apporter. «Quin pe va?» signifie «comment
allez-vous». Ce sont des expressions bien banales, mais je n'ai rien
trouvé de mieux pour exprimer mes voeux de bonne santé, et c'était
avant de savoir à quel point ils vous étaient justement destinés... Je
n'avais pas encore reçu votre lettre suivante où vous me confiez les
soucis que vous cause votre santé. Je n'en comprends que mieux la
maturité de vos propos par moment. Quant à la petite incompréhension
sur la langue, ne vous souciez pas de ce que j'ai pu en penser. Il
arrive que je ne comprenne pas toujours la vigueur de vos réactions,
aussi bien pour des propos que nous avons échangés en français, mais je
me dis que je comprendrai plus tard, que vos lettres futures
m'éclaireront. Il faut faire preuve d'un certain courage pour se lancer
dans une langue étrangère et, personnellement, je me sens honoré de vos
efforts, même si je suis, au fond de moi-même, persuadé que nous
faisons bien de converser plutôt en français. Ne m'avez-vous pas dit
que vos compatriotes des autres provinces parlent tous l'anglais? Et
bien, il faut savoir préserver sa langue natale et si, de mon côté, il
m'arrive d'écrire en béarnais, c'est parce qu'à l'âge de sept ans, j'ai
été contraint d'appendre à écrire et à parler le français et à ne
conserver le béarnais que comme langue de jeu, parlée seulement avec ma
nourrice, les enfants de mon village et les bergers. Aujourd'hui
encore, j'écris très mal ma langue natale et je l'amalgame
souvent avec du patois espagnol et du bas latin!
Savez-vous que j'ai tenté d'apprendre l'anglais à une époque où nous
multipliions les missions Outre-Manche? Un jour, un soldat anglais
blessé est mort de rire en entendant mon accent béarnais, lorsque je
lui ai laissé ma gourde en lui disant d'un air grandiloquent «thy need
is greater than mine!», ce qui donnait à peu près «zaï nideu iseu
gritère zann maineuh». Il a tant ri qu'il est mort d'avoir oublié de
respirer... (je plaisante bien sûr, en fait toute une compagnie de
carabiniers de Charles Stuart s'est roulée par terre en s'esclaffant.
Vexé comme jamais, je ne leur ai plus rien dit pendant deux jours!).
Pour le premier vers du petit poème que je vous ai envoyé, n'y voyez
pas autre chose qu'un constat: guetter le bonheur au détour d'un chemin
n'a pas de sens, il est là, ici, maintenant, à chaque instant, mais il
n'est pas facile de s'en rendre compte. Le bonheur c'est l'amour,
l'amour de Dieu, l'amour de son prochain. Regarder la misère et les
souffrances des hommes fait souffrir et nous rend compatissant. Dès
lors, nous nous entraidons, donnons de nous-même sans réserve et sans
rien attendre en retour et dans ces moments-là, nous sommes heureux
alors que nous pourrions être malheureux. C'est un cycle infini.
J'ai reçu mes ordres de celui que je ne suis pas. Je pars demain pour
Toulon où je dois embarquer. Je repars avec des livres, des vêtements
propres et des lettres, pas celles de monsieur Fouquet. Frère Bernard
les portera lui-même à leurs destinataires. Je réponds de lui comme de
moi-même. Il y parviendra d'autant plus facilement que personne ne le
connaît, pas même les personnes à qui il va rendre visite! Le chat
Méphisto gratte à la porte. Il m'apporte une nouvelle souris. J'en ai
eu huit depuis avant-hier et c'est toujours la même chose: il gratte,
je lui ouvre, il dépose son trophée à mes pieds. Peut-être est-ce parce
qu'à cette heure de la nuit je suis le seul éveillé, à moins qu'il ne
ruse pour s'approcher de mes pigeons? À moins que ce diable ne me
prenne pour son maître? Fichtre, j'en frissonne!
Merci de ce nouvel extrait du roman d'Alexandre Dumas. Je l'ai lu et
relu avec attention... Heureusement que vous me précisez que c'est la
seule scène où nous nous disputons, car je dois dire que cela ravive
des souvenirs que je croyais oubliés, et pour cause, cela fait mal de
se voir sous un mauvais jour! Après la dissolution de la compagnie des
mousquetaires, nous avons passé de mauvais moments, nous n'étions pas
d'accord sur le chemin à prendre. Nous avons tenté de rester ensemble
mais ce n'était plus possible. Ainsi, d'Artagnan et Porthos sont restés
au service du cardinal. J'ai suivi un chemin différent. Nous nous
sommes perdus de vue à cette époque-là, nous avions, je dirais,
entre trente-deux et trente-sept ans et il n'a pas fallu deux ans pour
que nous nous retrouvions dans des camps différents! Un jour, les
gardes françaises ont chargé sur notre armée de frondeurs et j'étais
parmi les insurgés. Une fois les armes à feu déchargées, nous en sommes
venus aux armes blanches et je me suis retrouvé face à d'Artagnan sans
le reconnaître! Heureusement, à la deuxième prise de fer, nous avons
été tous deux frappés de stupeur en nous retrouvant en train de nous
battre l'un contre l'autre. Et il y a eu des moments de tension aussi
entre nous quatre lorsque nous étions jeunes pour des raisons que je
qualifierai de religieuses: deux d'entre nous étaient huguenots, les
deux autres catholiques. Nous nous sommes appris mutuellement la
tolérance. Il n'y avait que les mousquetaires pour prier tous ensemble
la veille des grandes batailles et malgré leurs églises différentes.
À cette époque-là, je n'étais pas cet hybride de mousquetaire et de
moine. J'ai eu trois vies en une seule. Une première vie où j'étais
mousquetaire, cela a duré quinze ans. Une deuxième vie où j'étais
gentilhomme béarnais bon père de famille, jusqu'à ce que Dieu rappelle
à lui ma tendre épouse. Cela a duré plus de dix ans. Ensuite j'ai
choisi cette autre voie que vous connaissez.
Je dois vous quitter à présent. Cette lettre «s'envolera» demain matin
avant mon départ de cette belle capitale provençale. Prenez soin de
vous, gente demoiselle, et donnez bien vite de vos nouvelles. Vous êtes
chère à mon coeur aussi.
Bien à vous,
Aramis
Cher Aramis,
Encore une fois, j’ai reçu de vous deux lettres dans la même journée.
Nous écrivons en double, à ce qu’il paraît! Cette fois, j’ai lu vos
paroles avec de la tristesse. J’ignorais jusque-là que votre épouse
était décédée. Je suis vraiment navrée de l’apprendre. À cet instant,
je donnerais tout au monde pour être là auprès de vous, pour vous
serrer dans mes bras. La mort est hideuse, surtout lorsqu’elle terrasse
un être cher. Elle ne m’a encore jamais arraché personne, si ce n’est
mon père, mais je ne l’ai pas connu. Je n’ose penser à la réaction que
j’aurais si je devais voir mourir une personne que j’aime.
La violence d’une émotion forte peut déclencher une crise de cette
maladie qui me ronge les poumons. La dernière fois que cela est arrivé,
je suis restée trois jours suspendue entre la vie et la mort dans un
hôpital, aux soins intensifs. Je me souviens vaguement de l’agitation
autour de moi et de la panique que je ressentais. Je m’épuisais à
lutter ne serait-ce que pour prendre une seule inspiration. On me
faisait respirer dans un grand masque qui couvrait presque tout mon
visage et par lequel on m’insufflait un médicament gazeux censé ouvrir
mes bronches. Je me souviens aussi avoir vu ma mère, qui était à mes
côtés, le visage ravagé par les pleurs. Elle m’a dit plus tard qu’elle
n’avait pas fermé l’oeil de ces trois nuits d’enfer.
On m’a rapporté qu’au quatrième matin, le médecin avait sombre mine et
désespérait de voir la crise se calmer. Et puis d’un coup, les
médicaments se sont mis à faire effet, et j’ai recommencé à respirer
plus librement. Si vous saviez l’étourdissement et l’émotion que je
ressentais en sentant l’air entrer enfin! Je l’avalais presque avec
avidité. Je crois que l’on n’est jamais aussi heureux de vivre que
lorsque l’on a failli mourir. La vie m’a été rendue trois fois, et je
l’apprécie davantage à chaque jour qui passe. Je vis chaque moment avec
joie, je goûte à tout instant le simple bonheur de pouvoir respirer!
Vous vous inquiétez pour moi, un peu comme je me suis inquiétée pour
vous il y a quelques jours. À mon tour de vous rassurer: je me sens
bien et je mène une vie heureuse et sereine. Je prends toutes mes
précautions pour éviter les facteurs déclencheurs de la maladie et je
reste positive. Mon mal n’est pas de ceux que l’on peut vaincre, mais
s’il m’arrive malheur, j’ai fait en sorte de laisser à tous ceux que
j’aime une dernière pensée d’affection et d’espoir. Et vous êtes parmi
ces personnes, ami.
Ah! Que de sombres pensées! Je préfère encore les chasser loin de mon
esprit et vous parler de choses joyeuses. Ainsi, vous partez à nouveau
en mission pour l’ordre. Vous allez partir en bateau de Toulon, sur
cette Méditerranée si agitée! Avez-vous le droit de dire votre
destination? J’espère que vous pourrez aller à Paris voir d’Artagnan
comme vous m’avez dit dans une lettre précédente.
Je vous ai brièvement parlé de cinématographie… Aimeriez-vous savoir de
quoi il s’agit? C’est un divertissement très agréable qui sera inventé
au XIXe par deux Parisiens nommés les frères Lumière. Le mot
cinématographie tire son origine du mot grec «kinema», qui signifie
«mouvement», et «graphein», qui signifie «écrire». Cette nouvelle
invention va permettre aux hommes de capter les mouvements et de les
reproduire. C’est un peu comme une pièce de théâtre, sauf que les
acteurs ne sont plus obligés d’y être en personne. Le système de la
caméra, outil utilisé pour capter les images, est très simple. Je vous
ai déjà expliqué ce qu’est la photographie. Le cinéma fonctionne un peu
de cette façon. Plusieurs photos sont prises très vite, l’une à la
suite de l’autre, de la scène ou du mouvement que l’on veut capter. Ces
images sont faites sur un matériau transparent qui s’appelle la
pellicule. Voici une petite expérience pour illustrer le point. Prenez
une douzaine de feuilles et attachez-les sur un côté, pour que cela
ressemble à un livre. Sur la première, dessinez un petit personnage.
Assurez-vous de pouvoir le reproduire facilement. Sur la deuxième
feuille, refaites le même dessin, en modifiant légèrement la position
ou l’expression du personnage. Continuez ainsi sur toutes les feuilles,
en apportant toujours des modifications légères. Lorsque vous aurez
terminé, prenez la liasse et effeuillez-la très rapidement avec le
pouce. Vous aurez ainsi l’illusion que le petit personnage bouge ou
change d’expression, selon ce que vous aurez dessiné. Cela s’appelle du
dessin animé, et vous donne un aperçu de ce que sera la cinématographie.
Les romans d’Alexandre Dumas sont extrêmement populaires et ont donc
fait l’objet de multiples productions cinématographiques. Porthos
serait heureux d’apprendre que pas moins de dix personnes ont
interprété son rôle dans ces productions tout au long du XXe siècle!
À ce propos… Je vous envoie un autre extrait, beaucoup plus positif, du
deuxième tome de la trilogie. Vous qui étiez frondeur, vous l’aimerez
probablement, puisque le Mazarin y a fort mauvaise mine! Mais je vous
laisse découvrir le tout…
«Au bout de dix minutes Aramis arriva accompagné de Grimaud et de huit
ou dix gentilshommes. Il était tout radieux, et se jeta au cou de ses
amis.
- Vous êtes donc libres, frères! libres sans mon aide! je n'aurai donc rien pu faire pour vous malgré tous mes efforts!
- Ne vous désolez pas, cher ami. Ce qui est différé n'est pas perdu. Si vous n'avez pas pu faire, vous ferez.
- J'avais cependant bien pris mes mesures, dit Aramis. J'ai obtenu
soixante hommes de M. le coadjuteur; vingt gardent les murs du parc,
vingt la route de Rueil à Saint-Germain, vingt sont disséminés dans les
bois. J'ai intercepté ainsi, et grâce à ces dispositions stratégiques,
deux courriers de Mazarin à la reine.
Mazarin dressa les oreilles.
- Mais, dit d'Artagnan, vous les avez honnêtement, je l'espère, renvoyés à M. le cardinal?
- Ah! oui, dit Aramis, c'est bien avec lui que je me piquerais de
semblable délicatesse! Dans l'une de ces dépêches, le cardinal déclare
à la reine que les coffres sont vides et que Sa Majesté n'a plus
d'argent; dans l'autre, il annonce qu'il va faire transporter ses
prisonniers à Melun, Rueil ne lui paraissant pas une localité assez
sûre. Vous comprenez, cher ami, que cette dernière lettre m'a donné bon
espoir. Je me suis embusqué avec mes soixante hommes, j'ai cerné le
château, j'ai fait préparer des chevaux de main que j'ai confiés à
l'intelligent Grimaud, et j'ai attendu votre sortie; je n'y comptais
guère que pour demain matin, et je n'espérais pas vous délivrer sans
escarmouche. Vous êtes libres ce soir, libres sans combat, tant mieux!
Comment avez-vous fait pour échapper à ce pleutre de Mazarin? vous
devez avoir eu fort à vous en plaindre.
- Mais pas trop, dit d'Artagnan.
- Vraiment!
- Je dirai même plus, nous avons eu à nous louer de lui.
- Impossible!
- Si fait, en vérité; c'est grâce à lui que nous sommes libres.
- Grâce à lui?
- Oui, il nous a fait conduire dans l'orangerie par M.Bernouin, son
valet de chambre, puis de là nous l'avons suivi jusque chez le comte de
La Fère. Alors il nous a offert de nous rendre notre liberté, nous
avons accepté, et il a poussé la complaisance jusqu'à nous montrer le
chemin et nous conduire au mur du parc, que nous venions d'escalader
avec le plus grand bonheur, quand nous avons rencontré Grimaud.
- Ah! bien, dit Aramis, voici qui me raccommode avec lui, et je
voudrais qu'il fût là pour lui dire que je ne le croyais pas capable
d'une si belle action.
- Monseigneur, dit d'Artagnan incapable de se contenir plus longtemps,
permettez que je vous présente M. le chevalier d'Herblay, qui désire
offrir, comme vous avez pu l'entendre, ses félicitations respectueuses
à Votre Eminence.
Et il se retira, démasquant Mazarin confus aux regards effarés d'Aramis.
- Oh! oh! fit celui-ci, le cardinal? Belle prise! Holà! Holà! Amis! Les chevaux! Les chevaux!
Quelques cavaliers accoururent.
- Pardieu! dit Aramis, j'aurai donc été utile à quelque chose.
Monseigneur, daigne Votre Eminence recevoir tous mes hommages! Je parie
que c'est ce saint-Christophe de Porthos qui a encore fait ce coup-là?
À propos, j'oubliais...
Et il donna tout bas un ordre à un cavalier.
- Je crois qu'il serait prudent de partir, dit d'Artagnan.
- Oui, mais j'attends quelqu'un... Un ami d'Athos.
- Un ami? dit le comte.
- Et tenez, le voilà qui arrive au galop à travers les broussailles.
- Monsieur le comte! Monsieur le comte! cria une jeune voix qui fit tressaillir Athos.
- Raoul! Raoul! s'écria le comte de La Fère.
Un instant le jeune homme oublia son respect habituel, il se jeta au cou de son père.
- Voyez, monsieur le cardinal, n'eût-ce pas été dommage de séparer des
gens qui s'aiment comme nous nous aimons! Messieurs, continua Aramis en
s'adressant aux cavaliers qui se réunissaient plus nombreux à chaque
instant, messieurs, entourez Son Eminence pour lui faire honneur; elle
veut bien nous accorder la faveur de sa compagnie; vous lui en serez
reconnaissants, je l'espère. Porthos, ne perdez pas de vue Son Eminence.
Et Aramis se réunit à d'Artagnan et à Athos, qui délibéraient, et délibéra avec eux.
- Allons, dit d'Artagnan après cinq minutes de conférence, en route!
- Et où allons-nous? demanda Porthos.
- Chez vous, cher ami, à Pierrefonds ; votre beau château est digne
d'offrir son hospitalité seigneuriale à Son Eminence. Et puis, très
bien situé, ni trop près ni trop loin de Paris; on pourra de là établir
des communications faciles avec la capitale. Venez, Monseigneur, vous
serez là comme un prince, que vous êtes.
- Prince déchu, dit piteusement Mazarin.
- La guerre a ses chances, Monseigneur, répondit Athos, mais soyez assuré que nous n'en abuserons point.
- Non, mais nous en userons, dit d'Artagnan.
Tout le reste de la nuit, les ravisseurs coururent avec cette rapidité
infatigable d'autrefois; Mazarin, sombre et pensif, se laissait
entraîner au milieu de cette course de fantômes.
A l'aube, on avait fait douze lieues d'une seule traite ; la moitié de l'escorte était harassée, quelques chevaux tombèrent.
- Les chevaux d'aujourd'hui ne valent pas ceux d'autrefois, dit Porthos, tout dégénère.
- J'ai envoyé Grimaud à Dammartin, dit Aramis ; il doit nous ramener
cinq chevaux frais, un pour son Eminence, quatre pour nous. Le
principal est que nous ne quittions pas Monseigneur; le reste de
l'escorte nous rejoindra plus tard, une fois Saint-Denis passé, nous
n'avons plus rien à craindre.
Grimaud ramena effectivement cinq chevaux; le seigneur auquel il
s'était adressé, étant un ami de Porthos, s'était empressé, non pas de
les vendre, comme on le lui avait proposé, mais de les offrir. Dix
minutes après, l'escorte s'arrêtait à Ermenonville ; mais les quatre
amis couraient avec une ardeur nouvelle, escortant M.de Mazarin.
A midi on entrait dans l'avenue du château de Porthos.
- Ah! fit Mousqueton, qui était placé près de d'Artagnan et qui n'avait
pas soufflé un seul mot pendant toute la route; ah! Vous me croirez si
vous voulez, monsieur, mais voilà la première fois que je respire
depuis mon départ de Pierrefonds.
Et il mit son cheval au galop pour annoncer aux autres serviteurs l'arrivée de M. du Vallon et de ses amis.
- Nous sommes quatre, dit d'Artagnan à ses amis nous nous relayons pour
garder Monseigneur, et chacun de nous veillera trois heures. Athos va
visiter le château qu'il s'agit de rendre imprenable en cas de siège,
Porthos veillera aux approvisionnements, et Aramis aux entrées des
garnisons, c'est-à-dire qu'Athos sera ingénieur en chef, Porthos
munitionnaire général, et Aramis gouverneur de la place.
En attendant, on installa Mazarin dans le plus bel appartement du château.
- Messieurs, dit-il quand cette installation fut faite, vous ne comptez pas, je présume, me garder ici longtemps incognito?
- Non, Monseigneur, répondit d'Artagnan, et, tout au contraire, comptons nous publier bien vite que nous vous tenons.
- Alors on vous assiégera.
- Nous y comptons bien.
- Et que ferez-vous?
- Nous nous défendrons. Si feu M. le cardinal de Richelieu vivait
encore, il vous raconterait une certaine histoire d'un bastion
Saint-Gervais, où nous avons tenu à nous quatre, avec nos quatre
laquais et douze morts, contre toute une armée.
- Ces prouesses-là se font une fois, monsieur, et ne se renouvellent pas.
- Aussi, aujourd'hui, n'aurons-nous pas besoin d'être si héroïques;
demain l'armée parisienne sera prévenue, après-demain, elle sera ici.
La bataille, au lieu de se livrer à Saint-Denis ou à Charenton, se
livrera donc vers Compiègne ou Villers-Cotterêts.
- M. le Prince vous battra, comme il vous a toujours battus.
- C'est possible, Monseigneur; mais avant la bataille nous ferons filer
Votre Eminence sur un autre château de notre ami du Vallon, et il en a
trois comme celui-ci. Nous ne voulons pas exposer Votre Eminence aux
hasards de la guerre.
- Allons, dit Mazarin, je vois qu'il faudra capituler.
- Avant le siège?
- Oui, les conditions seront peut-être meilleures.
- Ah! Monseigneur, pour ce qui est des conditions, vous verrez comme nous sommes raisonnables.
- Voyons, quelles sont-elles, vos conditions?
- Reposez-vous d'abord, Monseigneur, et nous, nous allons réfléchir.
- Je n'ai pas besoin de repos, messieurs, j'ai besoin de savoir si je suis entre des mains amies ou ennemies.
- Amies, Monseigneur. Amies!
- Eh bien, alors, dites-moi tout de suite ce que vous voulez, afin que
je voie si un arrangement est possible entre nous. Parlez, monsieur le
comte de La Fère.
- Monseigneur, dit Athos, je n'ai rien à demander pour moi et j'aurais
trop à demander pour la France. Je me récuse donc et passe la parole à
M. le chevalier d'Herblay.
Athos, s'inclinant, fit un pas en arrière et demeura debout, appuyé contre la cheminée, en simple spectateur de la conférence.
- Parlez donc, monsieur le chevalier d'Herblay, dit le cardinal. Que
désirez-vous? Pas d'ambages, pas d'ambiguïtés. Soyez clair, court et
précis.
- Moi, Monseigneur, je jouerai cartes sur table.
- Abattez donc votre jeu.
- J'ai dans ma poche, dit Aramis, le programme des conditions qu'est
venue vous imposer avant-hier à Saint-Germain la députation dont je
faisais partie. Respectons d'abord les droits anciens; les demandes qui
seront portées au programme seront accordées.
- Nous étions presque d'accord sur celles-là, dit Mazarin, passons donc aux conditions particulières.
- Vous croyez donc qu'il y en aura? dit en souriant Aramis.
- Je crois que vous n'aurez pas tous le même désintéressement que M. le
comte de La Fère, dit Mazarin en se retournant vers Athos en le saluant.
- Ah? Monseigneur, vous avez raison, dit Aramis, et je suis heureux de
voir que vous rendez enfin justice au comte. M. de La Fère est un
esprit supérieur qui plane au-dessus des désirs vulgaires et des
passions humaines; c'est une âme antique et fière. M. le comte est un
homme à part. Vous avez raison, Monseigneur, nous ne le valons pas, et
nous sommes les premiers à le confesser avec vous.
- Aramis, dit Athos, raillez-vous?
- Non, mon cher comte, non, je dis ce que nous pensons et ce que
pensent tous ceux qui vous connaissent. Mais vous avez raison, ce n'est
pas de vous qu'il s'agit, c'est de Monseigneur et de son indigne
serviteur le chevalier d'Herblay.
- Eh bien! que désirez-vous, monsieur, outre les conditions générales sur lesquelles nous reviendrons?
- Je désire, Monseigneur, qu'on donne la Normandie à madame de
Longueville, avec l'absolution pleine et entière, et cinq cent mille
livres. Je désire que Sa Majesté le roi daigne être le parrain du fils
dont elle vient d'accoucher; puis que Monseigneur, après avoir assisté
au baptême, aille présenter ses hommages à notre saint-père le pape.
- C'est-à-dire que vous voulez que je me démette de mes fonctions de ministre, que je quitte la France, que je m'exile?
- Je veux que Monseigneur soit pape à la première vacance, me réservant
alors de lui demander des indulgences plénières pour moi et mes amis.
Mazarin fit une grimace intraduisible.
- Et vous, monsieur? demanda-t-il à d'Artagnan.
- Moi, Monseigneur, dit le Gascon, je suis en tout point du même avis
que M. le chevalier d'Herblay, excepté sur le dernier article, sur
lequel je diffère entièrement de lui. Loin de vouloir que Monseigneur
quitte la France, je veux qu'il demeure premier ministre, car
Monseigneur est un grand politique. Je tâcherai même autant qu'il
dépendra de moi, qu'il ait le dé sur la Fronde tout entière; mais à la
condition qu'il se souviendra quelque peu des fidèles serviteurs du
roi, et qu'il donnera la première compagnie de mousquetaires à
quelqu'un que je désignerai. Et vous, du Vallon?
- Oui, à votre tour, monsieur, dit Mazarin, parlez.
- Moi, dit Porthos, je voudrais que monsieur le cardinal, pour honorer
ma maison qui lui a donné asile, voulût bien, en mémoire de cette
aventure, ériger ma terre en baronnie, avec promesse de l'ordre pour un
de mes amis à la première promotion que fera Sa Majesté.
- Vous savez, monsieur, que pour recevoir l'ordre il faut faire ses preuves.
- Cet ami les fera. D'ailleurs, s'il le fallait absolument, Monseigneur lui dirait comment on évite cette formalité.
Mazarin se mordit les lèvres, le coup était direct, et il reprit assez sèchement:
- Tout cela se concilie fort mal, ce me semble, messieurs; car si je
satisfais les uns, je mécontente nécessairement les autres. Si je reste
à Paris, je ne puis aller à Rome, si je deviens pape, je ne puis rester
ministre, et si je ne suis pas ministre, je ne puis pas faire M.
d'Artagnan capitaine et M. du Vallon baron.
- C'est vrai, dit Aramis. Aussi, comme je fais minorité, je retire ma
proposition en ce qui est du voyage de Rome et de la démission de
Monseigneur.
- Je demeure donc ministre? dit Mazarin.
- Vous demeurez ministre, c'est entendu, Monseigneur, dit d'Artagnan; la France a besoin de vous.
- Et moi je me désiste de mes prétentions, reprit Aramis, Son Eminence
restera premier ministre, et même favori de Sa Majesté, si elle veut
m'accorder, à moi et à mes amis, ce que nous demandons pour la France
et pour nous.
- Occupez-vous de vous, messieurs, et laissez la France s'arranger avec moi comme elle l'entendra, dit Mazarin.
- Non pas! Non pas! reprit Aramis, il faut un traité aux frondeurs, et
Votre Eminence voudra bien le rédiger et le signer devant nous, en
s'engageant par le même traité à obtenir la ratification de la reine.
- Je ne puis répondre que de moi, dit Mazarin, je ne puis répondre de la reine. Et si Sa Majesté refuse?
- Oh! dit d'Artagnan, Monseigneur sait bien que Sa Majesté n'a rien à lui refuser.
- Tenez, Monseigneur, dit Aramis, voici le traité proposé par la
députation des frondeurs; plaise à Votre Eminence de le lire et de
l'examiner.
- Je le connais, dit Mazarin.
- Alors, signez-le donc.
- Réfléchissez, messieurs, qu'une signature donnée dans les
circonstances où nous sommes pourrait être considérée comme arrachée
par la violence.
- Monseigneur sera là pour dire qu'elle a été donnée volontairement.
- Mais enfin, si je refuse?
- Alors, Monseigneur, dit d'Artagnan, Votre Eminence ne pourra s'en prendre qu'à elle des conséquences de son refus.
- Vous oseriez porter la main sur un cardinal?
- Vous l'avez bien portée, Monseigneur, sur des mousquetaires de Sa Majesté!
- La reine me vengera, messieurs!
- Je n'en crois rien, quoique je ne pense pas que la bonne envie lui en
manque; mais nous irons à Paris avec Votre Eminence, et les Parisiens
sont gens à nous défendre...
- Comme on doit être inquiet en ce moment à Rueil et à Saint-Germain !
dit Aramis comme on doit se demander où est le cardinal, ce qu'est
devenu le ministre, où est passé le favori! comme on doit chercher
Monseigneur dans tous les coins et recoins! comme on doit faire des
commentaires, et si la Fronde sait la disparition de Monseigneur, comme
la Fronde doit triompher!
- C'est affreux, murmura Mazarin.
- Signez donc le traité, Monseigneur, dit Aramis.
- Mais si je le signe et que la reine refuse de le ratifier?
- Je me charge d'aller voir Sa Majesté, dit d'Artagnan, et d'obtenir sa signature.
- Prenez garde, dit Mazarin, de ne pas recevoir à Saint-Germain l'accueil que vous croyez avoir le droit d'attendre.
- Ah bah! dit d'Artagnan, je m'arrangerai de manière à être le bienvenu; je sais un moyen.
- Lequel?
- Je porterai à Sa Majesté la lettre par laquelle Monseigneur lui annonce le complet épuisement des finances.
- Ensuite? dit Mazarin pâlissant.
- Ensuite, quand je verrai Sa Majesté au comble de l'embarras, je la
mènerai à Rueil, je la ferai entrer dans l'orangerie, et je lui
indiquerai certain ressort qui fait mouvoir une caisse.
- Assez, monsieur, murmura le cardinal, assez! Où est le traité?
- Le voici, dit Aramis.
- Vous voyez que nous sommes généreux, dit d'Artagnan, car nous pouvions faire bien des choses avec un pareil secret.
- Donc, signez, dit Aramis en lui présentant la plume.
Mazarin se leva, se promena quelques instants, plutôt rêveur qu'abattu. Puis s'arrêtant tout à coup:
- Et quand j'aurai signé, messieurs, quelle sera ma garantie?
- Ma parole d'honneur, monsieur, dit Athos.
Mazarin tressaillit, se retourna vers le comte de La Fère, examina un instant ce visage noble et loyal, et prenant la plume:
- Cela me suffit, monsieur le comte, dit-il.
Et il signa.
- Et maintenant, monsieur d'Artagnan, ajouta-t-il, préparez-vous à
partir pour Saint-Germain et à porter une lettre de moi à la reine.»
Portez-vous bien, ami, et donnez-moi aussi de vos nouvelles très vite!
¡Hasta luego mi amigo!
Kassey-Lyn
Chère Kassey-Lyn,
Ne
soyez pas si triste pour moi, cela fait bien des années que j'ai eu ce
malheur et j'ai fini par l'accepter. Même si l'idée que notre destin
puisse être joué d'avance me révolte toujours, je dois avouer que ce
sont bien souvent les événements imprévus de notre vie qui décident de
ses orientations. Si ce malheur ne m'était pas arrivé, je serais
aujourd'hui une personne différente de ce que je suis. Serais-je
meilleur ou pire, nul ne peut le dire, c'est ainsi. Vous-même n'êtes la
Kassey-Lyn que je connais que parce que tout ceci vous est arrivé. Mais
je suis sûr que votre coeur en est dix fois plus vaillant. Vous êtes
bien plus forte que celui à qui la vie à toujours souri.
Oui, je
suis à nouveau sur les flots, et c'est bien dommage. La houle est mon
ennemie. Si seulement j'avais le pied marin, je ne serais pas obligé
d'interrompre cette correspondance aussi souvent! Je ne sais pas ce que
je vais apprendre, ce que l'on va me dire là où je vais, mais il est à
peu près certain que lorsque je le saurai, je ne pourrai plus rien vous
dire. Les ordres que je recevrai, je les suivrai quoiqu'il m'en coûte.
Alors je vous en parle aujourd'hui, une première et dernière fois :
c'est à Rome que je vais pour y rencontrer le pape Clément IX. De lui
je prends mes ordres.
Mais parlons d'autres chose, du
kinema-graphe par exemple. Savez-vous que j'ai tenté l'expérience en
esquissant un petit homme de profil qui tient une épée et la baisse et
la remonte? J'ai gaspillé toute ma réserve de papier pour voir le
bonhomme aller tierce et octave et revenir en tierce. Je ne sais pas si
cela me donne une idée de cette "technique", mais je dois avouer que
cela fonctionne…
Merci pour ce nouvel extrait des œuvres de
Monsieur Dumas. Comme vous l'aviez prévu, cela m'a beaucoup plu et
m'éclaire sur une question étrange que l'on m'a posé il y a quelques
temps sur Dialogus à propos de la Duchesse. Avec l'extrait précédent,
j'en reviens toujours à cette question: Comment se fait-il que cet
homme-là sache des choses que personne n'a jamais su sur nous, à part
nous-mêmes? À croire que nos fantômes lui soufflaient à l'oreille qui
nous étions. Bien sûr, il y une part d'imaginaire dans ce qu'il dit,
mais une grosse part de vérité aussi. Cet homme est un sorcier.
Pour
en revenir à Mazarin, je retrouve bien le personnage. Il aura fallu
Monsieur Fouquet pour nous tirer de la banqueroute, le Mazarin avait
seulement su mettre à gauche ses indemnités de licenciement! Mais il
faut lui rendre justice, Kassey-Lyn, après la Fronde il a été un
ministre excellent et dévoué, et même pendant ces événements, je sais
qu'il se serait laissé tuer plutôt que d’abandonner la reine et le roi.
Je sais aussi qu'il les aimait. Cet hommage peut sembler étrange dans
la bouche de l'un de ses opposants, mais j'ai le recul du temps pour
mieux le juger et je me rappelle ce qu'en disait Richelieu qui voyait
en lui un homme providentiel et vantait son intelligence supérieure.
Bien sûr, il était irritant, extrêmement irritant, et je n'ai jamais
compris ce que la reine lui trouvait, les reines sont dix fois femmes...
A bientôt, cara mia, portez-vous bien,
Aramis
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