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[titnangemegane248+voila.fr]
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Bastion Saint-Gervais |
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Cher Aramis, Cher Aramis, Deux lettres le même jour! Ah! Je suis bien heureuse! Je terminais ma réponse à la première lorsque la deuxième est arrivée. Mais en vérité je tombais déjà de fatigue, et puis, il approchait les trois heures de la nuit, je devais prendre quelques heures de repos… Mais j'ai eu l'immense joie de lire votre deuxième lettre ce matin, au réveil. Quelle merveilleuse façon de commencer une journée! Vous êtes donc né en 1616… Ma foi, cela ne vous fait que cinquante-trois ans! Vous me parlez comme si vous étiez octogénaire!!! La description que vous me faites de vos habitudes de vie me permet de vous dire que vous n'êtes pas aux portes de la mort, loin de là! Vous avez le même âge qu'a ma douce tutrice, celle dont je vous ai parlé dans une lettre précédente. Vous parcourez une région montagneuse à dos de mulet, vous faites de grandes distances à pied, et ce, sur un terrain ascendant, en pleine nature sauvage! En vérité, un jeune homme de vingt ans serait aussi épuisé que vous! J'imagine les saisons un peu différemment, mon ami. Vous dites être à l'automne de votre vie. Vous êtes plutôt en plein été, et vous commencez à voir des reflets dorés et pourpres dans les feuilles des arbres symboliques (ces fils d'argent dans votre chevelure). Ce n'est pas de la vieillesse, cela, c'est de la maturité. Vous n'êtes pas âgé, vous êtes sage. Mes grands-parents et arrière-grands-parents sont tous partis centenaires. À mon sens donc, Aramis, vous avez encore bien des années de vigueur devant vous. Quelle merveille ce doit être de voyager en pleine montagne! Je suis aussi émue que vous de la description vivante que vous me faites de votre trajet… Celui-ci me laisse penser que vous retournez du côté de la France… Est-ce le cas? J'espère que vous n'aurez pas d'ennuis sur votre itinéraire. Je serais bien heureuse de savoir l'état de santé de Porthos et si le traitement commence à agir sur lui. Souffre-t-il beaucoup lorsqu'on lui masse le dos pour délier les muscles endoloris? Combien de temps peut-il faire des exercices d'étirement avant de ressentir la douleur? Ah! S'il était possible de savoir ces détails, je pourrais plus facilement trouver d'autres solutions pour le soulager… À propos de monsieur Dumas… Est-ce que vous aimeriez connaître les divers exploits que ce romancier vous prête dans sa trilogie? Peut-être que les éditeurs de Dialogus pourront vous envoyer le manuscrit de ces livres si captivants… Quant à moi, je ne pourrai vous offrir que quelques extraits choisis. Je donnerais bien du fil à retordre aux éditeurs si je m'avisais de recopier ces romans dans une lettre! Mais tout de même, j'aimerais vous offrir un passage que j'ai particulièrement apprécié, et qui risque de vous plaire aussi… Cela concerne justement le siège de la Rochelle, puisque Dumas s'est avisé de vous faire naître quatorze années avant votre date de naissance réelle, afin que vous puissiez participer à ce siège. Enfin, le voici, cet extrait, qui est un chapitre du premier livre et qui s'intitule «Le conseil des Mousquetaires». Je me suis assurée personnellement qu'il n'y a pas d'erreurs dans le prochain extrait, avis aux éditeurs de Dialogus! La correction ne sera donc pas nécessaire. «Comme l'avait prévu Athos, le bastion n'était occupé que par une douzaine de morts tant Français que Rochelois. «Messieurs, dit Athos, qui avait pris le commandement de l'expédition, tandis que Grimaud va mettre la table, commençons par recueillir les fusils et les cartouches; nous pouvons d'ailleurs causer tout en accomplissant cette besogne. Ces Messieurs, ajouta-t-il en montrant les morts, ne nous écoutent pas. - Mais nous pourrions toujours les jeter dans le fossé, dit Porthos, après toutefois nous être assurés qu'ils n'ont rien dans leurs poches. - Oui, dit Aramis, c'est l'affaire de Grimaud. - Ah! bien alors, dit d'Artagnan, que Grimaud les fouille et les jette par-dessus les murailles. - Gardons-nous en bien, dit Athos, ils peuvent nous servir. - Ces morts peuvent nous servir? dit Porthos. Ah çà! vous devenez fou, cher ami. - Ne jugez pas témérairement, disent l'Évangile et M. le cardinal, répondit Athos; combien de fusils, Messieurs? - Douze, répondit Aramis. - Combien de coups à tirer? - Une centaine. - C'est tout autant qu'il nous en faut; chargeons les armes. Les quatre mousquetaires se mirent à la besogne. Comme ils achevaient de charger le dernier fusil, Grimaud fit signe que le déjeuner était servi. Athos répondit, toujours par geste, que c'était bien, et indiqua à Grimaud une espèce de poivrière où celui-ci comprit qu'il se devait tenir en sentinelle. Seulement, pour adoucir l'ennui de la faction, Athos lui permit d'emporter un pain, deux côtelettes et une bouteille de vin. «Et maintenant, à table», dit Athos. Les quatre amis s'assirent à terre, les jambes croisées, comme les Turcs ou comme les tailleurs. «Ah! maintenant, dit d'Artagnan, que tu n'as plus la crainte d'être entendu, j'espère que tu vas nous faire part de ton secret, Athos. - J'espère que je vous procure à la fois de l'agrément et de la gloire, Messieurs, dit Athos. Je vous ai fait faire une promenade charmante; voici un déjeuner des plus succulents, et cinq cents personnes là-bas, comme vous pouvez les voir à travers les meurtrières, qui nous prennent pour des fous ou pour des héros, deux classes d'imbéciles qui se ressemblent assez. - Mais ce secret? demanda d'Artagnan. - Le secret, dit Athos, c'est que j'ai vu Milady hier soir. D'Artagnan portait son verre à ses lèvres; mais à ce nom de Milady, la main lui trembla si fort, qu'il le posa à terre pour ne pas en répandre le contenu. «Tu as vu ta fem... - Chut donc! interrompit Athos: vous oubliez, mon cher, que ces Messieurs ne sont pas initiés comme vous dans le secret de mes affaires de ménage; j'ai vu Milady. - Et où cela? demanda d'Artagnan. - À deux lieues d'ici à peu près, à l'auberge du Colombier-Rouge. - En ce cas, je suis perdu, dit d'Artagnan. - Non, pas tout à fait encore, reprit Athos; car, à cette heure, elle doit avoir quitté les côtes de France. D'Artagnan respira. «Mais au bout du compte, demanda Porthos, qu'est-ce donc que cette Milady? - Une femme charmante, dit Athos en dégustant un verre de vin mousseux. Canaille d'hôtelier! s'écria-t-il, qui nous donne du vin d'Anjou pour du vin de Champagne, et qui croit que nous nous y laisserons prendre! Oui, continua-t-il, une femme charmante qui a eu des bontés pour notre ami d'Artagnan, qui lui a fait je ne sais quelle noirceur dont elle a essayé de se venger, il y a un mois en voulant le faire tuer à coups de mousquet, il y a huit jours en essayant de l'empoisonner, et hier en demandant sa tête au cardinal. - Comment! en demandant ma tête au cardinal? s'écria d'Artagnan, pâle de terreur. - Ça, dit Porthos, c'est vrai comme l'Évangile; je l'ai entendu de mes deux oreilles. - Moi aussi, dit Aramis. - Alors, dit d'Artagnan en laissant tomber son bras avec découragement, il est inutile de lutter plus longtemps; autant que je me brûle la cervelle et que tout soit fini! - C'est la dernière sottise qu'il faut faire, dit Athos, attendu que c'est la seule à laquelle il n'y ait pas de remède. - Mais je n'en réchapperai jamais, dit d'Artagnan, avec des ennemis pareils. D'abord mon inconnu de Meung; ensuite de Wardes, à qui j'ai donné trois coups d'épée; puis Milady, dont j'ai surpris le secret; enfin, le cardinal, dont j'ai fait échouer la vengeance. - Eh bien, dit Athos, tout cela ne fait que quatre, et nous sommes quatre, un contre un. Pardieu! si nous en croyons les signes que nous fait Grimaud, nous allons avoir affaire à un bien plus grand nombre de gens. Qu'y a-t-il, Grimaud? Considérant la gravité de la circonstance, je vous permets de parler, mon ami, mais soyez laconique je vous prie. Que voyez-vous? - Une troupe. - De combien de personnes? - De vingt hommes. - Quels hommes? - Seize pionniers, quatre soldats. - A combien de pas sont-ils? - A cinq cents pas. - Bon, nous avons encore le temps d'achever cette volaille et de boire un verre de vin à ta santé, d'Artagnan! - A ta santé! répétèrent Porthos et Aramis. - Eh bien donc, à ma santé! quoique je ne croie pas que vos souhaits me servent à grand-chose. - Bah! dit Athos, Dieu est grand, comme disent les sectateurs de Mahomet, et l'avenir est dans ses mains. Puis, avalant le contenu de son verre, qu'il posa près de lui, Athos se leva nonchalamment, prit le premier fusil venu et s'approcha d'une meurtrière. Porthos, Aramis et d'Artagnan en firent autant. Quant à Grimaud, il reçut l'ordre de se placer derrière les quatre amis afin de recharger les armes. Au bout d'un instant on vit paraître la troupe; elle suivait une espèce de boyau de tranchée qui établissait une communication entre le bastion et la ville. - Pardieu! dit Athos, c'est bien la peine de nous déranger pour une vingtaine de drôles armés de pioches, de hoyaux et de pelles! Grimaud n'aurait eu qu'à leur faire signe de s'en aller, et je suis convaincu qu'ils nous eurent laissés tranquilles. - J'en doute, observa d'Artagnan, car ils avancent fort résolument de ce côté. D'ailleurs, il y a avec les travailleurs quatre soldats et un brigadier armés de mousquets. - C'est qu'ils ne nous ont pas vus, reprit Athos. - Ma foi! dit Aramis, j'avoue que j'ai répugnance à tirer sur ces pauvres diables de bourgeois. - Mauvais prêtre, répondit Porthos, qui a pitié des hérétiques! - En vérité, dit Athos, Aramis a raison, je vais les prévenir. - Que diable faites-vous donc? s'écria d'Artagnan, vous allez-vous faire fusiller, mon cher. Mais Athos ne tint aucun compte de l'avis, et, montant sur la brèche, son fusil d'une main et son chapeau de l'autre: «Messieurs, dit-il en s'adressant aux soldats et aux travailleurs, qui, étonnés de son apparition, s'arrêtaient à cinquante pas environ du bastion, et en les saluant courtoisement, Messieurs, nous sommes, quelques amis et moi, en train de déjeuner dans ce bastion. Or, vous savez que rien n'est désagréable comme d'être dérangé quand on déjeune; nous vous prions donc, si vous avez absolument affaire ici, d'attendre que nous ayons fini notre repas, ou de repasser plus tard, à moins qu'il ne vous prenne la salutaire envie de quitter le parti de la rébellion et de venir boire avec nous à la santé du roi de France. - Prends garde, Athos! s'écria d'Artagnan; ne vois-tu pas qu'ils te mettent en joue? - Si fait, si fait, dit Athos, mais ce sont des bourgeois qui tirent fort mal, et qui n'ont garde de me toucher. En effet, au même instant quatre coups de fusil partirent, et les balles vinrent s'aplatir autour d'Athos, mais sans qu'une seule le touchât. Quatre coups de fusil leur répondirent presque en même temps, mais ils étaient mieux dirigés que ceux des agresseurs, trois soldats tombèrent tués raide, et un des travailleurs fut blessé. «Grimaud, un autre mousquet!» dit Athos toujours sur la brèche. Grimaud obéit aussitôt. De leur côté, les trois amis avaient chargé leurs armes; une seconde décharge suivit la première: le brigadier et deux pionniers tombèrent morts, le reste de la troupe prit la fuite. «Allons, Messieurs, une sortie», dit Athos. Et les quatre amis, s'élançant hors du fort, parvinrent jusqu'au champ de bataille, ramassèrent les quatre mousquets des soldats et la demi-pique du brigadier; et, convaincus que les fuyards ne s'arrêteraient qu'à la ville, reprirent le chemin du bastion, rapportant les trophées de leur victoire. «Rechargez les armes, Grimaud, dit Athos, et nous, Messieurs, reprenons notre déjeuner et continuons notre conversation. Où en étions-nous? - Je me le rappelle, dit d'Artagnan, qui se préoccupait fort de l'itinéraire que devait suivre Milady. - Elle va en Angleterre, répondit Athos. - Et dans quel but? - Dans le but d'assassiner ou de faire assassiner Buckingham.» D'Artagnan poussa une exclamation de surprise et d'indignation. «Mais c'est infâme! s'écria-t-il. - Oh! quant à cela, dit Athos, je vous prie de croire que je m'en inquiète fort peu. Maintenant que vous avez fini, Grimaud, continua Athos, prenez la demi-pique de notre brigadier, attachez-y une serviette et plantez-la au haut de notre bastion, afin que ces rebelles de Rochelois voient qu'ils ont affaire à de braves et loyaux soldats du roi.» Grimaud obéit sans répondre. Un instant après le drapeau blanc flottait au-dessus de la tête des quatre amis; un tonnerre d'applaudissements salua son apparition; la moitié du camp était aux barrières. «Comment! reprit d'Artagnan, tu t'inquiètes fort peu qu'elle tue ou qu'elle fasse tuer Buckingham? Mais le duc est notre ami. - Le duc est Anglais, le duc combat contre nous; qu'elle fasse du duc ce qu'elle voudra, je m'en soucie comme d'une bouteille vide.» Et Athos envoya à quinze pas de lui une bouteille qu'il tenait, et dont il venait de transvaser jusqu'à la dernière goutte dans son verre. «Un instant, dit d'Artagnan, je n'abandonne pas Buckingham ainsi; il nous avait donné de fort beaux chevaux. - Et surtout de fort belles selles, ajouta Porthos, qui, à ce moment même, portait à son manteau le galon de la sienne. - Puis, observa Aramis, Dieu veut la conversion et non la mort du pécheur. - Amen, dit Athos, et nous reviendrons là-dessus plus tard, si tel est votre plaisir; mais ce qui, pour le moment, me préoccupait le plus, et je suis sûr que tu me comprendras, d'Artagnan, c'était de reprendre à cette femme une espèce de blanc-seing qu'elle avait extorqué au cardinal, et à l'aide duquel elle devait impunément se débarrasser de toi et peut-être de nous. - Mais c'est donc un démon que cette créature? dit Porthos en tendant son assiette à Aramis, qui découpait une volaille. - Et ce blanc-seing, dit d'Artagnan, ce blanc-seing est-il resté entre ses mains? - Non, il est passé dans les miennes; je ne dirai pas que ce fut sans peine, par exemple, car je mentirais. - Mon cher Athos, dit d'Artagnan, je ne compte plus les fois que je vous dois la vie. - Alors c'était donc pour venir près d'elle que vous nous avez quittés? demanda Aramis. - Justement. - Et tu as cette lettre du cardinal? dit d'Artagnan. - La voici, dit Athos. Et il tira le précieux papier de la poche de sa casaque. D'Artagnan le déplia d'une main dont il n'essayait pas même de dissimuler le tremblement et lut: «C'est par mon ordre et pour le bien de l'État que le porteur du présent a fait ce qu'il a fait. 5 décembre 1627 RICHELIEU» «En effet, dit Aramis, c'est une absolution dans toutes les règles. - Il faut déchirer ce papier, s'écria d'Artagnan, qui semblait lire sa sentence de mort. - Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver précieusement, et je ne donnerais pas ce papier quand on le couvrirait de pièces d'or. - Et que va-t-elle faire maintenant? demanda le jeune homme. - Mais, dit négligemment Athos, elle va probablement écrire au cardinal qu'un damné mousquetaire, nommé Athos, lui a arraché son sauf-conduit; elle lui donnera dans la même lettre le conseil de se débarrasser, en même temps que de lui, de ses deux amis, Porthos et Aramis; le cardinal se rappellera que ce sont les mêmes hommes qu'il rencontre toujours sur son chemin; alors, un beau matin, il fera arrêter d'Artagnan, et, pour qu'il ne s'ennuie pas tout seul, il nous enverra lui tenir compagnie à la Bastille. - Ah çà, mais! dit Porthos, il me semble que vous faites là de tristes plaisanteries, mon cher. - Je ne plaisante pas, répondit Athos. - Savez-vous, dit Porthos, que tordre le cou à cette damnée Milady serait un péché moins grand que de le tordre à ces pauvres diables de huguenots, qui n'ont jamais commis d'autres crimes que de chanter en français des psaumes que nous chantons en latin? - Qu'en dit l'abbé? demanda tranquillement Athos. - Je dis que je suis de l'avis de Porthos, répondit Aramis. - Et moi donc! fit d'Artagnan. - Heureusement qu'elle est loin, observa Porthos; car j'avoue qu'elle me gênerait fort ici. - Elle me gêne en Angleterre aussi bien qu'en France, dit Athos. - Elle me gêne partout, continua d'Artagnan. - Mais puisque vous la teniez, dit Porthos, que ne l'avez vous noyée, étranglée, pendue? Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. - Vous croyez cela, Porthos? répondit le mousquetaire avec un sombre sourire que d'Artagnan comprit seul. - J'ai une idée, dit d'Artagnan. - Voyons, dirent les mousquetaires. - Aux armes! cria Grimaud. Les jeunes gens se levèrent vivement et coururent aux fusils. Cette fois, une petite troupe s'avançait composée de vingt ou vingt-cinq hommes; mais ce n'étaient plus des travailleurs, c'étaient des soldats de la garnison. «Si nous retournions au camp? dit Porthos, il me semble que la partie n'est pas égale. - Impossible pour trois raisons, répondit Athos: la première, c'est que nous n'avons pas fini de déjeuner; la seconde, c'est que nous avons encore des choses d'importance à dire; la troisième, c'est qu'il s'en manque encore de dix minutes que l'heure ne soit écoulée. - Voyons, dit Aramis, il faut cependant arrêter un plan de bataille. - Il est bien simple, répondit Athos: aussitôt que l'ennemi est à portée de mousquet, nous faisons feu; s'il continue d'avancer, nous faisons feu encore, nous faisons feu tant que nous avons des fusils chargés; si ce qui reste de la troupe veut encore monter à l'assaut, nous laissons les assiégeants descendre jusque dans le fossé, et alors nous leur poussons sur la tête ce pan de mur qui ne tient plus que par un miracle d'équilibre. - Bravo! s'écria Porthos; décidément, Athos, vous étiez né pour être général, et le cardinal, qui se croit un grand homme de guerre, est bien peu de chose auprès de vous. - Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie; visez bien chacun votre homme. - Je tiens le mien, dit d'Artagnan. - Et moi le mien, dit Porthos. - Et moi idem, dit Aramis. - Alors feu! dit Athos. Les quatre coups de fusil ne firent qu'une détonation, et quatre hommes tombèrent. Aussitôt le tambour battit, et la petite troupe s'avança au pas de charge. Alors, les coups de fusil se succédèrent sans régularité, mais toujours envoyés avec la même justesse. Cependant, comme s'ils eussent connu la faiblesse numérique des amis, les Rochelois continuaient d'avancer au pas de course. Sur trois autres coups de fusil, deux hommes tombèrent; mais cependant, la marche de ceux qui restaient debout ne se ralentissait pas. Arrivés au bas du bastion, les ennemis étaient encore douze ou quinze; une dernière décharge les accueillit, mais ne les arrêta point: ils sautèrent dans le fossé et s'apprêtèrent à escalader la brèche. «Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d'un coup: à la muraille! à la muraille! Et les quatre amis, secondés par Grimaud, se mirent à pousser avec le canon de leurs fusils un énorme pan de mur, qui s'inclina comme si le vent le poussait, et, se détachant de sa base, tomba avec un bruit horrible dans le fossé: puis on entendit un grand cri, un nuage de poussière monta vers le ciel, et tout fut dit. «Les aurions-nous écrasés depuis le premier jusqu'au dernier? demanda Athos. - Ma foi, cela m'en a l'air, dit d'Artagnan. - Non, dit Porthos, en voilà deux ou trois qui se sauvent tout éclopés.» En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et de sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville: c'était tout ce qui restait de la petite troupe. Athos regarda à sa montre. «Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et maintenant le pari est gagné, mais il faut être beaux joueurs: d'ailleurs d'Artagnan ne nous a pas dit son idée. Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s'asseoir devant les restes du déjeuner. «Mon idée? dit d'Artagnan. - Oui, vous disiez que vous aviez une idée, répliqua Athos. - Ah! j'y suis, reprit d'Artagnan: je passe en Angleterre une seconde fois, je vais trouver M. de Buckingham et je l'avertis du complot tramé contre sa vie. - Vous ne ferez pas cela, d'Artagnan, dit froidement Athos. - Et pourquoi cela? ne l'ai-je pas fait déjà? - Oui, mais à cette époque nous n'étions pas en guerre; à cette époque, M. de Buckingham était un allié et non un ennemi: ce que vous voulez faire serait taxé de trahison. D'Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut. «Mais, dit Porthos, il me semble que j'ai une idée à mon tour. - Silence pour l'idée de M. Porthos! dit Aramis. - Je demande un congé à M. de Tréville, sous un prétexte quelconque que vous trouverez: je ne suis pas fort sur les prétextes, moi. Milady ne me connaît pas, je m'approche d'elle sans qu'elle me redoute, et lorsque je trouve ma belle, je l'étrangle. - Eh bien, dit Athos, je ne suis pas très éloigné d'adopter l'idée de Porthos. - Fi donc! dit Aramis, tuer une femme! Non, tenez, moi, j'ai la véritable idée. - Voyons votre idée, Aramis! demanda Athos, qui avait beaucoup de déférence pour le jeune mousquetaire. - Il faut prévenir la reine. - Ah! ma foi, oui, s'écrièrent ensemble Porthos et d'Artagnan; je crois que nous touchons au moyen. - Prévenir la reine! dit Athos, et comment cela? Avons-nous des relations à la cour? Pouvons-nous envoyer quelqu'un à Paris sans qu'on le sache au camp? D'ici à Paris il y a cent quarante lieues; notre lettre ne sera pas à Angers que nous serons au cachot, nous. - Quant à ce qui est de faire remettre sûrement une lettre à Sa Majesté, proposa Aramis en rougissant, moi, je m'en charge; je connais à Tours une personne adroite... « Aramis s'arrêta en voyant sourire Athos. «Eh bien, vous n'adoptez pas ce moyen, Athos? dit d'Artagnan. - Je ne le repousse pas tout à fait, dit Athos, mais je voulais seulement faire observer à Aramis qu'il ne peut quitter le camp; que tout autre qu'un de nous n'est pas sûr; que, deux heures après que le messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils, tous les bonnets noirs du cardinal sauront votre lettre par coeur, et qu'on arrêtera vous et votre adroite personne. - Sans compter, objecta Porthos, que la reine sauvera M. de Buckingham, mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres. - Messieurs, dit d'Artagnan, ce qu'objecte Porthos est plein de sens. - Ah! ah! que se passe-t-il donc dans la ville? dit Athos. - On bat la générale. Les quatre amis écoutèrent, et le bruit du tambour parvint effectivement jusqu'à eux. «Vous allez voir qu'ils vont nous envoyer un régiment tout entier, dit Athos. - Vous ne comptez pas tenir contre un régiment tout entier? dit Porthos. - Pourquoi pas? dit le mousquetaire, je me sens en train; et je tiendrais devant une armée, si nous avions seulement eu la précaution de prendre une douzaine de bouteilles en plus. - Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d'Artagnan. - Laissez-le se rapprocher, dit Athos; il y a pour un quart d'heure de chemin d'ici à la ville, et par conséquent de la ville ici. C'est plus de temps qu'il ne nous en faut pour arrêter notre plan; si nous nous en allons d'ici, nous ne retrouverons jamais un endroit aussi convenable. Et tenez, justement, Messieurs, voilà la vraie idée qui me vient. - Dites alors. - Permettez que je donne à Grimaud quelques ordres indispensables. Athos fit signe à son valet d'approcher. «Grimaud, dit Athos, en montrant les morts qui gisaient dans le bastion, vous allez prendre ces Messieurs, vous allez les dresser contre la muraille, vous leur mettrez leur chapeau sur la tête et leur fusil à la main. - Ô grand homme! s'écria d'Artagnan, je te comprends. - Vous comprenez? dit Porthos. - Et toi, comprends-tu, Grimaud? «demanda Aramis. Grimaud fit signe que oui. «C'est tout ce qu'il faut, dit Athos, revenons à mon idée. - Je voudrais pourtant bien comprendre, observa Porthos. - C'est inutile. - Oui, oui, l'idée d'Athos, dirent en même temps d'Artagnan et Aramis. - Cette Milady, cette femme, cette créature, ce démon, a un beau-frère, à ce que vous m'avez dit, je crois, d'Artagnan. - Oui, je le connais beaucoup même, et je crois aussi qu'il n'a pas une grande sympathie pour sa belle-soeur. - Il n'y a pas de mal à cela, répondit Athos, et il la détesterait que cela n'en vaudrait que mieux. - En ce cas, nous sommes servis à souhait. - Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait Grimaud. - Silence, Porthos! dit Aramis. - Comment se nomme ce beau-frère? - Lord de Winter. - Où est-il maintenant? - Il est retourné à Londres au premier bruit de guerre. - Eh bien, voilà justement l'homme qu'il nous faut, dit Athos, c'est celui qu'il nous convient de prévenir; nous lui ferons savoir que sa belle-soeur est sur le point d'assassiner quelqu'un, et nous le prierons de ne pas la perdre de vue. Il y a bien à Londres, je l'espère, quelque établissement dans le genre des Madelonnettes ou des Filles repenties; il y fait mettre sa belle-soeur, et nous sommes tranquilles. - Oui, dit d'Artagnan, jusqu'à ce qu'elle en sorte. - Ah! ma foi, reprit Athos, vous en demandez trop, d'Artagnan, je vous ai donné tout ce que j'avais et je vous préviens que c'est le fond de mon sac. - Moi, je trouve que c'est ce qu'il y a de mieux, dit Aramis; nous prévenons à la fois la reine et Lord de Winter. - Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre à Tours et la lettre à Londres? - Je réponds de Bazin, dit Aramis. - Et moi de Planchet, continua d'Artagnan. - En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons nous absenter du camp, nos laquais peuvent le quitter. - Sans doute, dit Aramis, et dès aujourd'hui nous écrivons les lettres, nous leur donnons de l'argent, et ils partent. - Nous leur donnons de l'argent? reprit Athos, vous en avez donc, de l'argent? Les quatre amis se regardèrent, et un nuage passa sur les fronts qui s'étaient un instant éclaircis. «Alerte! cria d'Artagnan, je vois des points noirs et des points rouges qui s'agitent là-bas; que disiez-vous donc d'un régiment, Athos? c'est une véritable armée. - Ma foi, oui, dit Athos, les voilà. Voyez-vous les sournois qui venaient sans tambours ni trompettes. Ah! ah! tu as fini, Grimaud? Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu'il avait placés dans les attitudes les plus pittoresques: les uns au port d'armes, les autres ayant l'air de mettre en joue, les autres l'épée à la main. «Bravo! reprit Athos, voilà qui fait honneur à ton imagination. - C'est égal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre. - Décampons d'abord, interrompit d'Artagnan, tu comprendras après. - Un instant, Messieurs, un instant! donnons le temps à Grimaud de desservir. - Ah! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui grandissent fort visiblement et je suis de l'avis de d'Artagnan; je crois que nous n'avons pas de temps à perdre pour regagner notre camp. - Ma foi, dit Athos, je n'ai plus rien contre la retrait: nous avions parié pour une heure, nous sommes restés une heure et demie; il n'y a rien à dire; partons, Messieurs, partons. Grimaud avait déjà pris les devants avec le panier et la desserte. Les quatre amis sortirent derrière lui et firent une dizaine de pas. «Eh! s'écria Athos, que diable faisons-nous, Messieurs? - Avez-vous oublié quelque chose? demanda Aramis. - Et le drapeau, morbleu! Il ne faut pas laisser un drapeau aux mains de l'ennemi, même quand ce drapeau ne serait qu'une serviette. Et Athos s'élança dans le bastion, monta sur la plate-forme, et enleva le drapeau; seulement comme les Rochelois étaient arrivés à portée de mousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui, comme par plaisir, allait s'exposer aux coups. Mais on eût dit qu'Athos avait un charme attaché à sa personne, les balles passèrent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le toucha. Athos agita son étendard en tournant le dos aux gens de la ville et en saluant ceux du camp. Des deux côtés, de grands cris retentirent, d'un côté des cris de colère, de l'autre des cris d'enthousiasme. Une seconde décharge suivit la première, et trois balles, en la trouant, firent réellement de la serviette un drapeau. On entendit les clameurs de tout le camp qui criait: «Descendez, descendez! Athos descendit; ses camarades, qui l'attendaient avec anxiété, le virent paraître avec joie. «Allons, Athos, allons, dit d'Artagnan, allongeons, allongeons; maintenant que nous avons tout trouvé, excepté l'argent, il serait stupide d'être tués.» Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque observation que pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant toute observation inutile, réglèrent leur pas sur le sien. Grimaud et son panier avaient pris les devants et se trouvaient tous deux hors d'atteinte. Au bout d'un instant, on entendit le bruit d'une fusillade enragée. «Qu'est-ce que cela? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils? Je n'entends pas siffler les balles et je ne vois personne. - Ils tirent sur nos morts, répondit Athos. - Mais nos morts ne répondront pas. - Justement; alors, ils croiront à une embuscade, ils délibéreront; ils enverront un parlementaire, et quand ils s'apercevront de la plaisanterie, nous serons hors de la portée des balles. Voilà pourquoi il est inutile de gagner une pleurésie en nous pressant. - Oh! je comprends, s'écria Porthos émerveillé. - C'est bien heureux! dit Athos en haussant les épaules. De leur côté, les Français, en voyant revenir les quatre amis au pas, poussaient des cris d'enthousiasme. Enfin une nouvelle mousquetade se fit entendre, et cette fois les balles vinrent s'aplatir sur les cailloux autour des quatre amis et siffler lugubrement à leurs oreilles. Les Rochelois venaient enfin de s'emparer du bastion. «Voici des gens bien maladroits, dit Athos; combien en avons-nous tué? douze? - Ou quinze. - Combien en avons-nous écrasé? - Huit ou dix. - Et en échange de tout cela pas une égratignure? Ah! si fait! Qu'avez-vous donc là à la main, d'Artagnan? du sang, ce me semble? - Ce n'est rien, dit d'Artagnan. - Une balle perdue? - Pas même. - Qu'est-ce donc alors? Nous l'avons dit, Athos aimait d'Artagnan comme son enfant, et ce caractère sombre et inflexible avait parfois pour le jeune homme des sollicitudes de père. «Une écorchure, reprit d'Artagnan; mes doigts ont été pris entre deux pierres, celle du mur et celle de ma bague; alors, la peau s'est ouverte. - Voilà ce que c'est que d'avoir des diamants, mon maître, dit dédaigneusement Athos. - Ah çà, mais, s'écria Porthos, il y a un diamant en effet, et pourquoi diable alors, puisqu'il y a un diamant, nous plaignons-nous de ne pas avoir d'argent? - Tiens, au fait! dit Aramis. - À la bonne heure, Porthos; cette fois-ci, voilà une idée. - Sans doute, dit Porthos, en se rengorgeant sur le compliment d'Athos, puisqu'il y a un diamant, vendons-le. - Mais, dit d'Artagnan, c'est le diamant de la reine. - Raison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M. de Buckingham son amant, rien de plus juste; la reine nous sauvant, nous ses amis, rien de plus moral: vendons le diamant. Qu'en pense Monsieur l'abbé? Je ne demande pas l'avis de Porthos, il est donné. - Mais je pense, dit Aramis en rougissant, que sa bague ne venant pas d'une maîtresse, et par conséquent n'étant pas un gage d'amour, d'Artagnan peut la vendre. - Mon cher, vous parlez comme la théologie en personne. Ainsi, votre avis est?... - De vendre le diamant, répondit Aramis. - Eh bien, dit gaiement d'Artagnan, vendons le diamant et n'en parlons plus. La fusillade continuait, mais les amis étaient hors de portée, et les Rochelois ne tiraient plus que pour l'acquit de leur conscience. «Ma foi, dit Athos, il était temps que cette idée vînt à Porthos; nous voici au camp. Ainsi, Messieurs, pas un mot de plus sur cette affaire. On nous observe, on vient à notre rencontre, nous allons être portés en triomphe. En effet, comme nous l'avons dit, tout le camp était en émoi; plus de deux mille personnes avaient assisté, comme à un spectacle, à l'heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on était bien loin de soupçonner le véritable motif. On n'entendait que le cri de: Vivent les gardes! Vive les mousquetaires! M. de Busigny était venu le premier serrer la main à Athos et reconnaître que le pari était perdu. Le dragon et le Suisse l'avaient suivi, tous les camarades avaient suivi le dragon et le Suisse. C'étaient des félicitations, des poignées de main, des embrassades à n'en plus finir, des rires inextinguibles à l'endroit des Rochelois; enfin, un tumulte si grand, que M. le cardinal crut qu'il y avait émeute et envoya La Houdinière, son capitaine des gardes, s'informer de ce qui se passait. La chose fut racontée au messager avec toute l'efflorescence de l'enthousiasme. «Eh bien? demanda le cardinal en voyant La Houdinière. - Eh bien, Monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois Mousquetaires et un garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d'aller déjeuner au bastion Saint-Gervais, et qui, tout en déjeunant, ont tenu là deux heures contre l'ennemi, et ont tué je ne sais combien de Rochelois. - Vous êtes-vous informé du nom de ces trois mousquetaires? - Oui, Monseigneur. - Comment les appelle-t-on? - Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis. - Toujours mes trois braves! murmura le cardinal. Et le garde? - M. d'Artagnan. - Toujours mon jeune drôle! Décidément il faut que ces quatre hommes soient à moi. Le soir même, le cardinal parla à M. de Tréville de l'exploit du matin, qui faisait la conversation de tout le camp. M. de Tréville, qui tenait le récit de l'aventure de la bouche même de ceux qui en étaient les héros, la raconta dans tous ses détails à Son Éminence, sans oublier l'épisode de la serviette. «C'est bien, Monsieur de Tréville, dit le cardinal, faites-moi tenir cette serviette, je vous prie. J'y ferai broder trois fleurs de lys d'or, et je la donnerai pour guidon à votre compagnie. - Monseigneur, dit M. de Tréville, il y aura injustice pour les garde: M. d'Artagnan n'est pas à moi, mais à M. des Essarts. - Eh bien, prenez-le, dit le cardinal; il n'est pas juste que, puisque ces quatre braves militaires s'aiment tant, ils ne servent pas dans la même compagnie. Le même soir, M. de Tréville annonça cette bonne nouvelle aux trois Mousquetaires et à d'Artagnan, en les invitant tous les quatre à déjeuner le lendemain. D'Artagnan ne se possédait pas de joie. On le sait, le rêve de toute sa vie avait été d'être mousquetaire. Les trois amis étaient fort joyeux. «Ma foi! dit d'Artagnan à Athos, tu as eu une triomphante idée, et, comme tu l'as dit, nous y avons acquis de la gloire, et nous avons pu lier une conversation de la plus haute importance. - Que nous pourrons reprendre maintenant, sans que personne nous soupçonne; car, avec l'aide de Dieu, nous allons passer désormais pour des cardinalistes. Le même soir, d'Artagnan alla présenter ses hommages à M. des Essarts, et lui faire part de l'avancement qu'il avait obtenu. M. des Essarts, qui aimait beaucoup d'Artagnan, lui fit alors ses offres de service: ce changement de corps amenant des dépenses d'équipement. D'Artagnan refusa; mais, trouvant l'occasion bonne, il le pria de faire estimer le diamant qu'il lui remit, et dont il désirait faire de l'argent. Le lendemain, à huit heures du matin, le valet de M. des Essarts entra chez d'Artagnan, et lui remit un sac d'or contenant sept mille livres. C'était le prix du diamant de la reine.» Fichtre! Je regarde la quantité de pages qui viennent de s'emplir… Je ne crois pas que je vais écrire davantage aujourd'hui… J'ai cependant bien hâte de savoir ce que vous en pensez… Avec beaucoup de tendresse, Kassey-Lyn D'Agenais Chère Marie Cassandre Lynne de Valois, duchesse de l'Agenais! Cher Aramis, Cara amiga Cassandra... Car Aramis, Vous avez beaucoup voyagé, ces derniers jours! Et vous voilà de retour en territoire français. J’imagine que, puisque vous passez par Aix-en-Provence, vous ne manquerez pas de savourer quelques calissons. Je crois que c’est là la spécialité de ces braves Aixois. J’aimerais bien goûter aussi à cette friandise, cela semble si bon. Ainsi donc, vous n’aviez pas reçu de lettre non plus durant quelques jours? Cela me surprend. Je suis bien heureuse si la communication temporelle s’est rétablie. Je suis en assez bonne santé et heureuse, et toujours aussi joyeuse lorsque vos lettres arrivent. J’aurais une faveur à vous demander, amic… Si vous tombez malade un jour et que vous avez besoin de soins médicaux, j’aimerais que vous m’écriviez avant de faire venir un médecin auprès de vous. Peut-être pourrais-je apporter mon aide pour que vous vous rétablissiez le plus rapidement possible. En plus, j’aurais dès à présent des conseils ou plutôt des ordres à donner à ce médecin. La première des choses, et la plus importante, le médecin devra se laver les mains et les bras soigneusement jusqu’aux coudes pendant deux minutes dans de l’eau chaude savonneuse avant de toucher ne serait-ce qu’un seul de vos cheveux. Il devra également purifier tous ses instruments médicaux en métal avant de s’en servir. Le moyen que j’exige est de les plonger tous dans du vin rouge, puis de les passer au feu pendant quelques secondes. Si ses instruments sont en bois, évidemment, il ne les passera pas au feu, mais il devra les purifier à l’eau bouillante pendant cinq minutes. Ces précautions sont primordiales, car, bien souvent, c’est le médecin qui apporte l’infection à ses patients en se servant d’instruments contaminés par les microbes d’autres personnes. Ces opérations devront être répétées à chacune de ses visites, sans exception. La suite dépend des symptômes que vous aurez et de votre état général. J’exige de ce médecin qu’il évite à tout prix de vous saigner, advienne que pourra. Je connais plusieurs plantes dont on fait des infusions et des cataplasmes qui auront un effet plus salutaire que ce procédé barbare, qui ne pourrait que vous affaiblir davantage. Cela ne m’étonne pas que l’espérance de vie soit plus courte à votre époque. Le sang est ce qui apporte la vie au corps entier. C’est ce liquide précieux qui transporte toute votre énergie vitale. Je n’ai pas fini avec mes instructions! Au cas où vous seriez très malade et obligé de vous aliter pendant plusieurs jours, j’ai aussi mes ordonnances à faire à propos de votre alimentation et de votre environnement. Cependant, ces ordonnances dépendent de la gravité de votre état et de la nature de votre maladie, et je ne pourrais exiger rien de précis en ce moment, si ce n’est que votre chambre soit toujours bien aérée, vos draps toujours frais et vos oreillers abondants. Le moral et la volonté influencent largement l’état d’un convalescent. Si vous tombez malade, amic, outre toutes ces prescriptions au médecin, je vous conseillerais de toujours garder votre esprit occupé, soit en lisant, soit en écrivant, ou par tout autre moyen de distraction. Vous resterez alerte et sain d’esprit avec ces moyens. Il y a encore une chose importante. Si votre état nécessite la présence de quelqu’un pour veiller sur vous, alors cette personne devra se soumettre aux mêmes exigences préliminaires avant de vous toucher. Si je pouvais choisir cette personne, j’aimerais que ce soit dame Magda qui vous soigne. Et je charge aussi cette digne personne de secouer comme un plumier tout médecin qui ne voudra pas se plier à mes exigences, et au besoin de le chasser hors de votre maison s’il est vraiment entêté. Voilà pour les prescriptions médicales de base… Si j’entends parler qu’un médecin néglige mes ordres et que, par sa faute vous perdiez la vie, je remuerai ciel et terre, je chercherai jusqu’à l’infini pour faire le voyage temporel et, lorsque je le trouverai, je l’enverrai ad patres de mes propres mains! Ah! Ma vie… Je suis certes bien jeune, mais déjà j’ai entrevu le spectre de la mort à de multiples reprises. Par trois fois, je suis tombée malade à un degré tel que l’on a craint pour mes jours. La toute première fois, je n’avais pas encore un an. Je n’ai pas de souvenir de ce qui s’est passé alors, mais j’ai une grande cicatrice à l’abdomen qui témoigne de l’événement. J’ai dû subir une chirurgie et, sans une intervention rapide, le mal m’aurait terrassée en moins de huit heures. La deuxième et la troisième sont le fait d’une maladie chronique, qui me hante encore aujourd’hui, et qui me menacera jusqu’à la fin de ma vie. Cette maladie affaiblit grandement mes poumons, et il n'en faut pas beaucoup pour que ma respiration flanche. J’ai toujours avec moi les médicaments nécessaires au cas où pareil événement se produirait. Je connais très bien mon état et les symptômes précurseurs de la crise. J’ai donc le temps de prendre les remèdes ou à tout le moins de demander de l’aide. Ce danger mortel dont je vous ai parlé dans une lettre précédente ne me menace plus depuis quelques mois. Je puis vous raconter les faits réels. Je crois que, ce faisant, je pourrais peut-être exorciser ces souvenirs tristes et douloureux. J’ai perdu mon père avant ma naissance, aussi n’ai-je pas eu la chance de le connaître. Je n’avais pas encore dix ans lorsque les événements que je vais vous narrer ont commencé. Ma mère a rencontré un homme bon, doux et charmant, et ils ont commencé à se voir. J’étais très heureuse pour elle et, dès les premiers jours, je me suis attachée à cet homme, voyant en lui le père que je n’avais jamais eu. Leurs fréquentations ont duré des mois et, durant tout ce temps, l’homme était doux et gentil, compréhensif et calme. Il prenait le temps de m’accorder son affection et ne manquait jamais de me donner de sages conseils, que je n’ai pas oubliés depuis. Seulement quelques semaines après leur mariage, il a abandonné cette couverture d’homme bon et généreux pour révéler un homme cruel, sévère et hargneux. Il a voulu m’éloigner de l’affection de ma tendre mère, qu’il voulait pour lui seul. Il s’est mis à restreindre ma liberté et, plus tard, il m’a même frappée à plusieurs reprises. Je me souviens d’un jour où il a giflé si fort ma main que trois veines y ont éclaté. Ce jour-là, j’ai vu la peur et la rage dans les yeux de ma mère pour la première fois. Cet homme menait d’une main de fer notre existence. Lorsqu’il leur arrivait de se disputer pour une quelconque raison, il pouvait faire des crises de rage terribles. Je me tenais bien loin de lui à ces moments-là, car il aurait pu me tuer à mains nues durant ces accès. Finalement, des membres de ma famille sont intervenus, et l’on m’a retirée de cet enfer pour me placer chez ma tutrice. Sous l’injonction du tribunal, et pour ma propre sécurité, j’y suis restée jusqu’à la majorité. J’ai versé tant de larmes d’être séparée de ma mère, et j’ai craint pour elle. Aujourd’hui, je suis libre et indépendante, marquée certes par la douleur, mais rendue plus forte par elle. Cela va beaucoup mieux pour ma mère, et elle est libérée de ces tourments aussi. Ah! La tête me tourne et le coeur me brûle, mais je me sens mieux de vous avoir parlé de ces souvenirs. La vie est fragile, et le coeur d’un enfant peut l’être plus encore, mais j’ai tenu bon et j’ai vaincu les épreuves, avec l’aide de Dieu. Votre explication à ce que vous aviez dit m’a fait sourire, amic. Si je vous avais croisé, ainsi que vous le dites, je vous aurais salué avec un grand sourire, et si je vous avais entendu dire ces mots-là, j’aurais un peu rougi et vous aurais remercié. Les jeunes gens que je rencontre sur mon chemin à mon époque ne se contentent pas de penser ce genre de choses. Ils les crient à tue-tête ou alors ils sifflent outrageusement ou, même pire, ils tentent de me toucher. Ces derniers ont droit à une belle gifle. Je n’ai aucune crainte de ces pervers et je défends mon honneur comme une forteresse. Ah! Les beautés du travail artisanal! Vous avez raison, nos vêtements modernes et fades ne soutiennent pas la comparaison. Voilà une autre raison pour laquelle je voudrais pouvoir retourner dans le temps. Le plus petit objet créé est une oeuvre d’art en soi. Comme je vous envie d’être entouré de pareilles merveilles! Je sais la qualité de ces objets, car, même aujourd’hui, des gens possèdent des meubles et des vêtements qui ont été fabriqués à votre époque. Ils sont rares et hors de prix. Je n’ai qu’un seul objet ancien, qui date du XVIIIe siècle, plus précisément de 1721. C’est un violon signé Stradivarius, un des seuls qui soient encore en bon état. C’est là tout l’héritage de mon père. Jamais je ne le vendrai, malgré son prix élevé. Il a une voix puissante qui vibre jusque dans mon coeur lorsque j’en joue. Chaque note est une merveille. L’emploi que je vais occuper au sein de la Fédération canadienne des services de garde à l’enfance est loin de ce que vous imaginez. Non, je n’aurai pas à m’occuper d’enfants. Je serai plutôt dans un bureau, dans un de ces grands bâtiments que je vous ai décrits dans une lettre précédente. Mes fonctions seront nombreuses, allant de la gestion du courrier à l’inventaire des articles. Je serai responsable de l’ordre et du maintien du bureau. En dehors de ces tâches, j’assisterai aussi mon supérieur dans ses travaux. Je serai donc bien occupée et je ne doute pas que j’apprendrai beaucoup. J’ai bien hâte d’endosser mes nouvelles fonctions. Merci de votre compliment, car amic, si j’ai bien lu votre salutation à la fin de votre lettre. Vous m’avez fait rougir, mossur l'aimador! Allons… Je suis bien heureuse que vous m’écriviez dans votre langue natale, cela me fait chercher et j'apprends de nouveaux mots. Peut-être qu’éventuellement je pourrai écrire des lettres entières en béarnais. Aimeriez-vous cela? Je vous laisse la-dessus et j’attends impatiemment de vos nouvelles! Adishatz, amic, valent cavalièr dau còr! Kassey-Lyn
Aix, le 20 octobre 1669 Cara Amiga, |
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