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Cher Aramis,
Dans votre dernière lettre*, vous m'accusiez de candeur et d'ignorance
vis-à-vis des horreurs que je vous ai décrites… J'ai lu cette phrase
avec beaucoup d'affliction. Ah! Transpercez-moi le coeur avec votre
épée! Cela me sera moins douloureux que ce reproche d'indifférence dont
vous m'avez accablée… Je ressens à toute force la douleur que causent
mes contemporains dans leur aveuglement et leur haine. Et la distance
temporelle n'enlève rien à mon angoisse et à ma tristesse… Car je vous
ai décrit le sort d'une ville unique. En notre temps si sombre, le
crime et la violence croissent sans arrêt. Ma mémoire et mon âme
portent les cicatrices d'une multitude d'autres monstruosités humaines.
Mais il me semble à présent que j'ai eu tort de vouloir vous parler de
cet aspect de mon époque. Votre chagrin double le mien et me fait
amèrement regretter ces souvenirs que je vous ai envoyés. Le coeur des
nations est à ce point accablé par les douleurs et la haine qu'il s'est
«engourdi». Les gens préfèrent se voiler la face pour ne pas voir la
misère engendrée par les désirs et les valeurs corrompus de beaucoup
d'hommes. Me voyez-vous comme l'une d'entre eux? En ce cas, je suis
bien malheureuse.
Lorsque je vous ai fait le récit de Hiroshima, j'ai employé un ton
récitatif et neutre pour ne pas laisser éclater ma tristesse. Mes mains
tremblaient tandis que je vous narrais ce malheur inimaginable. Le
récit était fort détaillé, mais il n'avait pas la force des images
horribles que j'ai vues en recherchant sur le sujet. Ce qui m'a paru
étonnant était le courage que les habitants de la citée dévastée ont
démontré en relevant la tête. La force de l'amitié qu'ils se sont
témoignée, la volonté sublime qu'ils ont démontrée et les secours
qu'ils ont reçus de nations amies m'ont quelque peu réconfortée, même
si toutes ces morts inutiles pèsent sur mon coeur comme un rocher.
Je vous supplie de ne jamais croire que le mal me laisse indifférente.
Et de grâce, ne dites pas que vous êtes un naïf ou un imbécile
chimérique. Loin de là! Vous êtes un homme brillant, spirituel et
vous avez un coeur noble.
Depuis les événements que je vous ai racontés, plusieurs années ont
passé, et je puis dire avec soulagement que les deux terribles guerres
mondiales sont terminées. La période qui a suivi ces horreurs s'est
révélée révolutionnaire. Les lois se sont perfectionnées, les droits de
la personne se sont affinés. Quant aux armes destructrices dont je vous
ai parlé, elles sont soumises à une protection extrême ainsi qu'à de
rigoureuses restrictions. Nous ne vivons pas sous la menace constante
de voir la planète exploser de la sorte. Et, oui, malgré l'existence de
ces moyens désastreux, les armées militaires existent toujours.
D'ailleurs, ma mère a fait deux années de service avant ma naissance.
J'ai bien dit ma mère! Après les guerres, tous les humains ont été
déclarés égaux, hommes, femmes et enfants. Tous ont l'occasion de
choisir et d'agir selon leurs aspirations et leurs goûts. Ainsi, il
m'arrive de voir des hommes qui font la cuisine, qui s'occupent des
enfants. Et j'ai aussi vu des femmes capitaines et générales d'armée.
Il n'y a plus de métiers «exclusivement réservés» à qui que ce soit,
même si l'on parle toujours de «métiers traditionnels».
J'ai lu avec un sourire vos questions concernant la Nouvelle-France.
Vous avez raison, je vis dans cette contrée si lointaine des côtes de
l'Europe. J'ai malheureusement quelques mauvaises nouvelles. En 1759,
la France perdra la bataille des Plaines contre l'Angleterre. À ce
moment-là, le Canada (c'est le nom de la nouvelle nation) deviendra une
colonie anglaise. Et encore aujourd'hui, alors que le Canada est un
pays indépendant, il est encore sous la régence de la reine
d'Angleterre, qui a aussi été proclamée «reine du Canada». Le pays est
géré par un gouvernement démocratique, ce qui veut dire que les
dirigeants sont choisis par la nation à l'aide d'un vote. Les
dirigeants modernes de mon pays ressemblent fort à Mazarin. Ils adorent
l'argent, font beaucoup de promesses vides et sont friands de
parlementaires… Ils sont divisés en plusieurs partis politiques et se
disputent les faveurs des électeurs pour obtenir la suprématie, la
majorité des voix du peuple. Cette situation me fait penser à ce que
vous avez vécu durant la période de la Fronde.
C'est un continent fort vaste que l'Amérique. Au sud du Canada
s'étendent les États-Unis qui forment, avec l'Angleterre, la puissance
politique la plus forte du monde moderne. L'anglais est la deuxième
langue la plus parlée à travers le monde, d'ailleurs. Le français,
quant à lui, arrive en dixième position.
Comment vous décrire le Canada? Il est tout ce que vous avez dit, et
bien davantage encore. En automobile, en roulant à 325 lieues à
l'heure, il faut quatre jours pour traverser ce pays d'un océan à
l'autre. La devise de la nation est celle-ci: «A mari usque ad mare»,
ce qui à mon sens, est fort représentatif.
Il est abondant en ressources naturelles, et les merveilles que l'on y
voit sont sans nombre. Avez-vous déjà aperçu des aurores boréales? Il
s'agit d'un phénomène naturel tout près des pôles terrestres. C'est un
spectacle saisissant de lumières colorées dans le ciel. On y voit des
traînées lumineuses bleues, blanches et vertes, et même parfois,
rouges. C'est d'une beauté à couper le souffle. Et puis, il y a
l'étendue des forêts de feuillus et de conifères à perte de vue. La
température peut se révéler très froide durant l'hiver, et il y a
beaucoup de neige aux endroits les plus nordiques. Nous y avons tous
les climats possibles, sauf les tropicaux, bien évidemment.
Je vous donne ici le nom des provinces et territoires qui composent notre pays:
-La Colombie-Britannique
-L'Alberta
-Saskatchewan
-Manitoba
-Ontario
-Québec
-Nouveau-Brunswick
-Nouvelle-Écosse
-Île-du-Prince-Édouard
-Terre-Neuve et Labrador
-Territoires du Nord-Ouest
-Territoires du Yukon
-Nunavut
Le Québec est la seule province à grande majorité française au Canada.
Tout près de cette province, qui se trouve à l'est du pays, il y a un
petit archipel qui appartient encore à la France. Saint-Pierre et
Miquelon sont les noms des îles les plus grandes de ce dernier bastion
français. Elles constituent en quelque sorte l'écho de la
Nouvelle-France avant sa prise par les Anglais.
Je vis dans la province de Québec, à quelques lieues de la capitale
nationale, qui elle est située en Ontario. Cette ville se nomme Ottawa
et son nom tire son origine de la tribu autochtone qui vivait à cet
endroit, les Outaouais. La rivière qui passe à proximité de cette ville
a été nommée en leur honneur.
Je travaille tout près de la colline parlementaire, dans le
centre-ville. Si vous pouviez voir ce à quoi ressemblent nos villes
modernes, vous seriez surpris. Nous avons des édifices qui atteignent
souvent les vingt étages, et même parfois davantage. Nous nommons ces
bâtiments des gratte-ciel, tant ils sont énormes. Vus de l'extérieur,
ce sont de gigantesques blocs de briques, de ciment et de métal criblés
de fenêtres carrées. En ce moment même, des constructeurs s'affairent à
bâtir un autre de ces immeubles. Les fondations nécessaires sont
elles-mêmes monstrueuses, à près d'une cinquantaine de pieds de
profondeur dans le sol. Pour arriver à creuser si profondément, les
hommes ne se servent certes pas seulement de pics et de pelles! Ils se
servent d'énormes machines fort bruyantes qui se dirigent à l'aide de
leviers. Grâce à ces mécaniques, la construction s'est accélérée de
beaucoup.
Je vous ai parlé de la science dans ses applications les plus sombres.
Je voudrais vous décrire les applications heureuses que l'humanité en
fait à présent. Vous m'avez parlé de la peste dans votre dernière
lettre. Savez-vous la cause de cette maladie effarante? Ce sont les
rats qui la transmettent à l'homme par les puces et en contaminant la
nourriture. Si les médecins au quatorzième siècle avaient su cette
information et avaient pris des mesures pour protéger la population de
la prolifération de ces rongeurs, beaucoup de morts auraient été
épargnées durant la peste noire. C'est un fort long combat que celui
contre la peste. Le dernier cas rapporté de cette maladie en France est
en 1945.
Les diverses découvertes scientifiques ont permis de mettre au point
des remèdes contre de multiples maladies jusque là mortelles. On a
découvert la présence de minuscules créatures diverses appelées
microbes. Elles sont tellement petites que plusieurs milliers d'entre
elles tiendraient à l'aise sur l'ongle de votre petit doigt. Plusieurs
de ces microbes sont directement responsables des maladies nous
entourant. Elles se mettent en action au moment où elles entrent dans
l'organisme d'un être vivant, car seules, elles ne peuvent survivre
très longtemps ni se reproduire. Lorsqu'elles s'introduisent dans un
organisme, elles prolifèrent rapidement, ce qui cause la contagion.
Il existe plusieurs moyens de combattre ces affections, et le plus
simple est de… Prendre beaucoup de bains! Êtes-vous surpris? Se laver
quotidiennement au savon balaie toute trace de ces intrus indésirables
sur la peau et minimise grandement les risques d'infection. J'ai lu
bien des livres concernant les us et coutumes à votre époque, et selon
certaines personnes qui auraient vécu de votre temps, se laver
occasionnerait des maladies et affaiblirait le corps. Je vous prie de
me croire, l'eau n'en affaiblit nullement les défenses naturelles. La
majorité des affections courantes sont évitables si l'on prend cette
mesure. Prenez beaucoup de repos, buvez de l'eau vive et pure des
sources, mangez beaucoup de fruits préalablement lavés avec soin, et
buvez un peu de vin tous les jours. Avec ces prescriptions, si vous
tombez malade, vous ne le resterez pas longtemps, je vous le garantis.
L'eau réhydrate le corps, les fruits frais le nourrissent et le
fortifient, le repos permet à ces soins d'agir au mieux et l'alcool
contenu dans le vin tue beaucoup de microbes nuisibles dans le sang.
Je ne prétends pas en savoir autant qu'un médecin agréé de mon temps,
mais si vous le voulez bien, je pourrai vous faire part de ce que je
connais en médecine et en soins.
Vous dites être présentement sur un bateau… Je vous admets que je n'ai
jamais posé le regard sur l'océan et sa magnificence. J'ai regardé
moult images et lu bien des descriptions, mais cela doit être
infiniment plus agréable de respirer l'air marin, de s'émerveiller
devant l'immensité des eaux bleues…
Voulez-vous toujours recevoir des nouvelles de mon époque? Je n'en
continuerai la description que si vous le désirez. Je ne sais si cette
lettre atténuera les tristes effets de la précédente. Je ne voudrais
pas que vous ayez de moi l'image d'une jeune femme blasée et
superficielle. Si ces descriptions sont trop accablantes, je cesserai
de vous les envoyer. Cependant, je répondrai toujours avec empressement
aux questions que vous me poserez.
J'aurais encore une petite interrogation, si vous le voulez bien. Je me
souviens avoir lu que vous aimez la poésie et que vous l'écrivez fort
bien. Durant cette périlleuse aventure des ferrets, vous avez dû vous
arrêter à Crèvecoeur, si j'ai bonne mémoire. Et là, vous avez composé,
je cite, «un poème en vers d'une syllabe». Je n'aurais jamais cru cela
possible… Je vous admets que j'aimerais bien en connaître la teneur…
Je termine ici cette lettre. Demain j'entreprends de nouvelles
fonctions au gouvernement fédéral, je dois prendre un peu de repos pour
être bien alerte et attentive à ce que l'on exigera de moi. J'ai bien
hâte de recevoir de vos nouvelles. En attendant, je vous envoie toute
mon amitié.
Kassey-Lyn
le 2 mars 2006
* Technologies
De l'Olympe descendue, une nymphe inconnue,
A percé d'une flèche le milieu de mon coeur.
Ô Persée, confie-moi la route du bonheur
qu'Athéna bienvenue un jour a convenue!
Cette cruelle Aurore a fait beaucoup d'efforts
Pour cacher des pensées qui me sont destinées.
Elle a bandé son arc, amours assassinées,
Jolie fée du Grand Nord, aujourd'hui je suis mort…
Ce n'est point chose aisée que de la retrouver
À travers le mystère et des siècles de fer!
Elle vit sur cette terre et je suis en Enfer!
Jolie nymphe si tu oses mon amour éprouver
Mes pensées sont lumière mais mon âme est si sombre
Si tu viens m'achever, Ô déesse Artémis!
Garde chaste pensée pour le pauvre Aramis!
Prends pitié de ma peine car je ne suis qu'une ombre.
Vis,
Fuis!
Et
Même…
Aime!
Chère Kassey-Lyn
Voilà à quoi ressemble un poème en vers d'une syllabe. Je parle des
cinq derniers mots. Je n'en suis pas très fier et n'ai d'autre excuse
d'avoir écrit cela que ma grande jeunesse, à l'époque! Lorsque la belle
a reçu ce billet de quatre mots, elle a choisi le deuxième (le moins
mauvais de ces maux), elle a fui! Quant à ceux qui précèdent, je gage
que vous saurez à qui ils s'adressent…
Les mots que vous avez écrits, parlant de vous-même, m'ont surpris. Je
ne sais pas ce que signifie «blasée» mais je ne vous compte pas pour
superficielle, si toutefois nous donnons le même sens à ce mot.
J'espère que vous continuerez à me décrire votre monde. Il me semble
que je devrais être capable d'en entendre davantage, maintenant que
vous m'avez dévoilé le pire et même s'il avait des nouvelles plus
terribles encore venant du futur, je manquerai d'honneur si je me
défaussais et ne voulais plus rien entendre. Du reste, je ne crois pas
avoir jamais écrit des mots comme «candeur»« et «ignorance» en songeant
à vous. Votre langage et le mien se ressemblent, mais malgré les
efforts que nous faisons pour parler la même langue, nous risquons
encore de ne pas nous comprendre. Pour ma part, je le reconnais, et je
vous supplie de me pardonner si je vous ai blessée.
Qu'il me soit permis encore de vous conter ma surprise, lorsque vous me
parlez d'égalité, et même entre les hommes et les femmes. Entendez-vous
par «service» que votre mère fut soldat? Est-il possible que les hommes
élèvent les enfants pendant que les femmes font la guerre? Mais quand
trouvez-vous le temps de mettre des enfants au monde? Tout cela me
semble infiniment étrange. Je suis bien étonné aussi d'apprendre que
l'Angleterre est devenue la deuxième puissance du monde et que la reine
d'Angleterre est aussi votre reine. Que la France ait perdu le Canada
est un chose triste, qu'il soit devenu anglais me semble plus
dommageable encore. Peut-être nos rois auraient-ils mieux fait de
s'occuper des Anglais au lieu de réduire la puissance espagnole et
autrichienne? J'ai beaucoup de chance que vous me parliez français.
Merci à vous.
Je dois vous avouer que le français au XVIIe siècle est encore peu
parlé, tout juste en Île de France et alentours. Mes amis et moi
parlions uniquement béarnais et gascon dans notre prime jeunesse et il
nous a fallu apprendre le français dans la douleur. Après quarante
années d'immersion dans «le bon françois»« nous avons presque oublié
notre chère langue d'oc. Sauf l'essentiel, les jurons… Quant à la
langue châtiée, je fais confiance à l'Académie française qui en fera
quelque chose.
Je vous remercie pour la description que vous avez faite de votre pays.
L'amour que vous avez pour lui force le respect et stimule
l'imagination. Des aurores boréales! Des forêts à perte de vue, des
couleurs étonnantes, de belles villes riches et peuplées où les
habitants choisissent leurs chefs! Mais si vous les choisissez
vous-mêmes sans aucun égard pour leur naissance, pourquoi les
choisissez-vous corrompus? Nous, nous n'avions pas choisi Mazarin!
Ensuite, vous me parlez de la peste et des «microbes». Est-ce que cela
se passe comme les atomes dont vous parliez précédemment? Les microbes
sont-ils des électrons vivants?
Vous me parlez également de prendre des bains. Je puis imaginer
aisément mon petit doigt prendre son bain, surtout s'il est couvert de
microbes. Mais le reste de ma personne, vous n'y pensez pas! C'est une
affaire d'État que de faire venir suffisamment d'eau dans les maisons
par porteurs, ensuite il faut la chauffer dans de grands chaudrons et
chauffer la pièce par grandes flammes dans le foyer. Au sortir du bain,
en hiver, il y a grand danger d'attraper la mort, croyez-moi. N'en
déduisez pas que la crasse nous colle à la peau indéfiniment. Nous nous
lavons par petit morceau et changeons de vêtements très souvent. Ma
lingère a beaucoup de travail…
Vous terminez votre épître par des conseils sur la bonne façon de se
nourrir. Sachez que j'applique déjà une bonne partie de vos conseils.
J'ai la chance de pouvoir me nourrir à ma faim, ce qui est un
privilège. Je bois de l'eau de source et du vin sans m'enivrer, je
mange également des fruits mais il est néanmoins des périodes de
l'année où l'on n'en peut trouver….
Avant de vous quitter, je veux vous souhaiter bonne chance pour vos
nouvelles fonctions au gouvernement fédéral du…Canada, c'est cela?
J'aperçois le port de Gênes, enfin nous sommes rendus, ce n'est pas
trop tôt! Je vous avoue que je n'ai pas le pied marin et la
Méditerranée est l'une des mers les plus traîtresses qu'il soit…
Bien à vous, chère Kassey-Lyn, tous mes sentiments respectueux et dévoués vous accompagnent. J'ai tant hâte de vous lire encore…
Aramis.
Ah Aramis! Que d’émouvance et de tendresse,
Ces quelques lignes font naître au fond de mon âme,
Dans mon coeur de jeune fille où tout s’amalgame,
Sentiments éveillés par cette douce hardiesse!
Si tu n’es qu’une ombre, je ne suis qu’un présage…
Le temps, inexorable, ne peut porter atteinte,
À ce bel amour dont ton épître est empreinte,
Dont la douceur est telle que durant leur voyage,
Vers les époques lointaines d’où j’attends, frémissante,
Ces mots merveilleux de votre main si vaillante,
Plutôt que leur nuire, le temps accélère leur passage…
Vois, doux charmeur, la grandeur du sentiment,
Que tu as su faire croître au plus profond de moi,
À un point tel que tout mon être est en émoi…
Je voudrais l’écrire dans l’infini du firmament!
À défaut de pouvoir ainsi parer la création,
Je t’envoie ce poème, en gardant l’espérance,
Qu’il franchira avec aise du temps la distance,
Et te portera ce fruit de mon affection…
Cher Aramis,
Votre lettre m’a fait sourire, mais votre poème m’a fait rêver!
Personne ne m’a jamais écrit de la sorte… Vous avez charmé la jeune
femme encore dissimulée en moi. Cela m’exalte, mais me fait souffrir
aussi. La distance temporelle est une véritable traîtresse.
Vous avez écrit dans la dernière lettre que vous n’êtes pas très fier
de votre poésie. Ne soyez pas trop dur envers vous-même, vous écrivez à
merveille. Ce doux poème que vous me donnez est merveilleux. Quant à
ces petits vers à une syllabe, ils sont très charmants, et surtout très
doux. La dame vous a fui? Je plains la pauvre sotte qui a agi ainsi, et
je la méprise car cela a dû briser votre coeur… Ce même coeur qui est
très précieux pour moi.
Les langues ne cessent de changer, et le français plus que toute autre…
Chaque année l’Académie française apporte des modifications. De
nouveaux termes sont ajoutés, de nouvelles règles grammaticales sont
créées. C’est une langue fort vivante, et surtout très diverse.
S’il est vrai que le Canada est majoritairement anglais, la province du
Québec, elle, est surtout française. Il y a cependant une grande
différence entre l’accent québécois et celui de France. «M’a aller
maller ma lettre» signifie «j’irai poster ma lettre» en québécois. Les
termes et la tournure des phrases diffèrent énormément. Ici, les gens
escamotent certaines syllabes dans les mots, ailleurs, ils aspirent
leurs voyelles. Cependant, tous ces accents sont catalogués sous la
même langue, le français. Quant à moi, je suis quelque peu l’exception.
Il ne se passe pas une semaine où l’on ne me demande si je viens de
France. Ce n’est donc pas une chance si je m’adresse à vous dans cette
langue. Sa pureté est importante pour moi, aussi je m’exprime de la
même façon que j’écris. Dans mon enfance, cette habitude m’a valu des
commentaires très désobligeants. Le français est ma langue maternelle,
et, même si je m’exprime en anglais avec aisance, cette dernière langue
n’a pas la même importance pour moi.
Le concept d’égalité entre l’homme et la femme. Quelle polémique! Dans
ma dernière lettre, j’ai en effet dit que ma mère a été soldat. Il a
fallu des siècles pour comprendre que la femme n’est ni inférieure, ni
supérieure à l’homme, mais son complément. Ce qui manque d’un côté est
compensé de l’autre et vice versa. La seule différence entre mon époque
et la vôtre, c’est que plus rien n’est exclusif. J’ai bien ri en
imaginant cette scène : Un homme avec un tablier portant un bébé, qui
dit au revoir à son épouse armée jusqu’aux dents qui part pour l’armée.
Ce n’est pas ainsi que les choses se passent! Les hommes et les femmes
n’ont point échangé leurs rôles. Tout simplement, ils les partagent. Et
ce sont encore les femmes qui demeurent au foyer dans la grande
majorité des familles. Elles profitent de beaucoup plus de liberté,
c’est tout. Moi, par exemple, j’ai aidé un bûcheron pendant quelques
années au début de mon adolescence. Il fallait couper, corder et livrer
du bois de chauffage. Il y avait bien des jeunes hommes de mon âge,
mais ils étaient très paresseux, alors j’allais travailler à
l’extérieur lorsque j’avais terminé d’aider ma mère aux tâches
domestiques.
Parmi les idées qui ont changé figure aussi la moralité. Les moeurs
sont beaucoup plus libres qu’autrefois. Ce qui choquait est devenu
banal. Je suis chaste et mon honneur est intact, alors qu’à mon âge la
grande majorité des jeunes filles connaissent bien des choses que je me
refuse d’apprendre en dehors des liens du mariage. Vous pouvez
comprendre ce à quoi je fais allusion. Aujourd’hui, les gens n’ont pas
autant de scrupules. Dès l’âge de dix ans, on nous enseigne à l’école
les… secrets de la vie. Je n’ignore aucun fait, mais je demeure
innocente par choix et par respect des principes bibliques.
Hum, passons… Nous avons parlé de démocratie, et de choix de dirigeants
politiques. Pour être franche, c’est dans ces domaines qu’intervient ma
neutralité. Je ne me mêle point de politique, même si je travaille pour
le gouvernement. Pour ce qui est de choisir… Ce n’est pas si simple
quand les seuls choix disponibles sont M«avar»in ou M«hasard»in.
Enfin… Ces messieurs se ressemblent tous et ont le même but : l’argent.
Je demeure respectueuse des lois par obéissance à Dieu. Si le
gouvernement était monarchique, je respecterais de même et probablement
davantage le roi.
La France aujourd’hui est bien différente de celle que vous connaissez.
Oh! Les gens demeurent les mêmes, bons vivants et toujours souriants,
mais la scène politique, pour sa part… a subi des changements
phénoménaux. La noblesse n’y subsiste que par un ou deux représentants,
qui doivent se montrer discrets. Au moment où vous m’écrivez, la
monarchie n’en a plus pour très longtemps. La nation n’oublie point la
Fronde, et les répercussions finales sont désastreuses pour la famille
royale. Tristement, le roi Louis XVI, dernier véritable souverain de
France, mourra sous la guillotine. Les événements peuvent se résumer à
cette phrase : «Le Roi est mort, vive la République». Peuh! Ils ont
horriblement manqué de respect envers ce roi qui a subi le même sort
que le roi Charles Ier. Mes arrière-arrière-grands-parents, nobles et
royalistes, ont dû quitter le sol français pour le Canada, pour éviter
d’être guillotinés à leur tour. Et c’est ainsi que nous sommes
canadiens. Si la France était demeurée royaliste, je serais duchesse…
Les événements changent parfois énormément les destinées, n'est-ce pas?
Au reste, je ne fais point étalage de ma naissance. Peu de gens
tiennent compte de ces caractéristiques aujourd’hui, car tous sont
considérés égaux.
Pour la question des microbes maintenant… Il y a une grande différence
entre un atome et un microbe. Prenez entre vos doigts un cheveu unique.
Pour obtenir la taille d’un microbe moyen, il vous faudrait diviser
l’épaisseur de votre cheveu par cent, environ. Le microbe est
extrêmement minuscule, et ne se voit pas à l’oeil nu. Et pour ce qui
est des atomes… Ce sont les particules qui composent toutes matières,
je dis bien TOUTES. L’air, la verdure, les microbes, les animaux, les
hommes, les planètes, l’univers… Nous sommes faits d’atomes. La
différence se passe au niveau de l’infiniment petit. Même avec les
moyens d’aujourd’hui, l’atome n’est pas visible. C’est beaucoup trop
minuscule et surtout beaucoup trop mobile.
J’espère que je ne vous ai pas froissé avec l’idée des bains
quotidiens. Je n’ai jamais douté que vous fussiez propre. L’habitude de
la facilité m’a aveuglée encore une fois. Aujourd’hui, se procurer de
l’eau est devenu si simple et si facile. Un système de tuyaux a été mis
au point qui apporte l’eau dans toutes les maisons partout, à la ville
comme à la campagne. Pour avoir de l’eau, nous n’avons plus à sortir en
puiser. Nous tournons un simple robinet, et elle coule à volonté. Et
plus que cela, nous avons des machines qui chauffent l’eau en grande
quantité. L’envie vous prendrait de vous baigner? Vous ouvrez les
robinets au-dessus de la baignoire (il y a un robinet pour l’eau
froide, et un autre pour l’eau chaude), vous ajustez l’eau à la
température souhaitée, et le tour est joué. L’électricité est efficace
pour chauffer les maisons, et il règne en permanence une douce chaleur
toute l’année, sans qu'il soit nécessaire de faire du feu. Envolés les
risques de prendre froid au sortir de l’eau. Je n’ai pas même de foyer
dans mon domicile. Ah! Que j’aimerais pouvoir vous montrer ces
merveilles. Cela vous plairait, sans aucun doute.
Toutes sortes de sujets me viennent à l’esprit que j’aimerais vous
décrire. Ah! Je crois que je tiens l’idée : les changements au niveau
de l’argent et de l’économie. C’est un sujet très étendu. J’ai
recherché pour trouver une description de la monnaie telle que vous la
connaissez. Çà! Mais ces pièces doivent être lourdes, ma foi! Les
gouvernements ont amélioré l’idée des bons sur le trésor, et la monnaie
de papier est née. Les pièces de monnaie sont toujours utilisées, bien
que la valeur de l’argent ne se mesure plus à la masse. La valeur d’un
billet est inscrite sur celui-ci. Les noms que nous utilisons au Canada
pour l’argent sont le dollar et le sou. Nous avons des pièces de
monnaie d’une valeur de un, cinq, dix et vingt-cinq sous, et de un et
deux dollars (en anglais, dans le même ordre, the penny, the nickel,
the dime, the quarter, the looney and the tooney). Puis viennent les
billets, de valeurs différentes aussi, soient les billets de cinq, dix,
vingt, cinquante, et cent dollars. Pour vous donner une idée de la
valeur réelle de notre argent, je vais vous décrire ma situation
personnelle. Je gagne un salaire de vingt-cinq mille dollars environ
par année. Sur ce salaire, le gouvernement prend évidemment des impôts,
et ensuite il y a mon logement à payer sur une base mensuelle. Celui-ci
me coûte environ six-cent dollars par mois. Avec cinquante dollars, je
peux acheter toute la nourriture dont j’ai besoin mensuellement.
Je termine cette lettre ainsi, avec dans l’âme un tumulte de tendresse.
Donnez-moi vite de vos nouvelles, chevalier des ombres lumineuses! À
présent, c’est mon coeur et non seulement mes pensées que vous
emporterez avec vous partout où vous irez.
Kassey-Lyn
le 4 mars 2006
Chère Demoiselle Kassey,
C'est une bien belle ville antique, nommée «superba» par Pétrarque
lui-même. Adossée à la colline, entourée de solides murailles, elle
affiche son indépendance et son gouvernement est une république. Comme
Venise, comme La Sérénissime, elle règne sur les mers. Je viens donc de
quitter Gênes, patrie de Christophe Colomb et de tant d'aventuriers, et
je fais route vers Torino, capitale du grand-duché de Savoie. Vous
aimeriez ce voyage, la campagne ici est magnifique et les gens
accueillants. J'y vois beaucoup de sourires et de poésie. J'aime ce
pays pour sa lumière, pour toutes ces beautés et la langue ensoleillée
que l'on y parle, différente de la nôtre mais cependant si facile à
comprendre avec un peu d'attention. Le monarque que je vais rencontrer
est un grand ami de Louis XIV, toujours prompt à lui rendre service.
J'espère que la Savoie, qui n'est pas un pays riche, trouvera dans ce
nouvel accord quelque chose de bon, mais je n'en suis pas sûr, à titre
personnel. Qu'importe, je vais où l'on me dit d'aller et je sais que je
serai bien accueilli. C'est une mission facile au cours de laquelle je
ne risque pas grand chose.
J'ai dans ma bourse de lourdes pièces de monnaie, effectivement, des
louis d'or et d'argent (ces derniers sont nommés écus) et même quelques
francs d'argent à l'effigie d'Henri IV. Je possède aussi moult
piécettes d'un métal plus vulgaire et plus léger, du cuivre ou du
bronze, originaires de nombreux pays que j'ai traversés. La valeur de
ces pièces est très variable et seul le métal peut la déterminer. Les
pièces d'or sont les plus courues, ensuite vient l'argent, et ainsi de
suite. La pureté du métal a son importance. Une pièce d'or qui se
marque de l'empreinte de vos dents vaut beaucoup. Il y a tellement de
pièces en circulation dans toute l'Europe et battues dans tant de
royaumes, duchés, comtés, principautés, républiques... que l'on ne s'y
retrouve plus. En France, il existe depuis longtemps une monnaie de
compte que l’on appelle la livre tournois. Elle permet d’évaluer des
montants alors que les monnaies de base sont extrêmement disparates. Si
vous avez fait des recherches, vous savez qu’un louis vaut vingt
livres, qu’une pistole vaut dix livres, qu’une livre que nous appelons
aussi «franc» vaut vingt sous (et donc qu'une livre égale un franc), et
un sou (ou sol) vaut douze deniers. Je constate que le mot «sou» a fait
long feu…
Là nous commençons à traiter de petite monnaie. Il y a aussi le liard
qui vaut trois deniers et l’obole du dimanche qui est généralement d’un
demi-denier. Toutes ces valeurs sont extrêmement théoriques et n'ont
rien a voir avec les pièces qui nous passent entre les mains. Leur
valeur n’est pas inscrite dessus et il nous faut toujours la traduire
en monnaie de compte. Ce n’est pas un problème pour les plus courantes.
Pour les autres, c’est une affaire de comptables. On dit que les
lombards, justement n’ont rien perdu de leur talent dans ce domaine...
Votre monnaie en billet de papier m’a beaucoup intéressé. Si j’en
avais, avec leur valeur inscrite dessus, ma bourse serait plus légère
et je n’aurais pas à me demander tous les soirs combien d’argent il me
reste pour finir mon voyage! Il m’est bien difficile de me rendre
compte de ce qu’est la valeur de l’argent à votre époque mais il me
semble que la valeur de votre dollar n’est pas si éloignée de ce qu’est
la livre pour nous. Aussi, j’imagine que vous vivez décemment mais que
vous n’êtes pas riche.
Je ne sais si l’Italie inspire mon imagination plus que raison, mais
les descriptions que vous me faites sur la façon d’acheminer l’eau dans
vos maisons et de conserver toujours cette tiédeur, tout cela me
rappelle Rome, l’antique, avec ses aqueducs, ses termes, ses bains
publics et privés dans les villas. Il ne reste plus rien de tout cela,
seulement des textes anciens et des fragments de ponts. Mais il me
plaît de penser que les générations futures ont fait renaître ces
choses-là, et les voies romaines sorties de terres où elle étaient
enfouies pour relier rapidement toutes les grandes villes à de grandes
distances.
Cela me conduit à cette partie de votre lettre où vous me révélez un
futur si désastreux pour la monarchie en France. Le roi Louis le
seizième sera donc décapité comme Charles Ier? Les Anglais l’on fait et
voilà que Charles II a retrouvé son trône. Je sais par vous qu’il y a
toujours une reine en Angleterre. Alors, pourquoi la monarchie en
France aurait-elle disparu si complètement? Il a dû se passer des
événements vraiment terribles et je comprends que cela est pour
bientôt. Mes petits enfants connaîtront peut-être le sort funeste que
vos ancêtres ont évité. Ah, chère Kassey-Lyn, j’ai vu la fureur du
peuple sous la Fronde et j’ai été de son côté. Dieu m’est témoin que je
n’aurais pas voulu que cela finisse ainsi...
J’apprends que vous auriez pu être duchesse? Je vous sais trop modeste
pour en faire étalage mais je voulais vous faire partager mes
réflexions à ce sujet. La noblesse du coeur ne se perd jamais, vous en
êtes un vivant exemple. J’ai connu autrefois des femmes qui avaient ce
rang, deux en fait, à des époques différentes. Belles, comploteuses,
mystérieuses et frondeuses, aventurières et courageuses, elle étaient
aussi hautaines et sans vertu. Mais je les ai aimées infiniment.
C’était il y a fort longtemps, à une époque où je savais me faire aimer
par ma plume dans un premier temps, puis par ma fougue et ma jeunesse
ensuite...
Ne croyez pas que mon époque soit plus vertueuse que la vôtre. Mon
temps est celui de l’hypocrisie où, ouvertement, l’on fait montre de
dévotion à l’église, mais où l’on se livre en privé à tous les
libertinages dans les alcôves des hôtels particuliers où l’on tient
salon, et plus si affinités. J’ai eu pour ma part une jeunesse
modérément dissipée comparée à d’autres, mais néanmoins peu vertueuse.
Les jeunes filles sages étaient bien rares et toutes promises au
couvent ou à un vertueux mariage. L’idée d’une femme libre de vivre sa
vie, libérée des sujétions de son sexe à mon époque (c’est-à-dire le
mari ou le cloître), et qui choisit malgré tout la vertu, cette idée
est admirable même pour nous autres. Les femmes ont toujours été placée
sous la tutelle de l’homme, comme si le péché originel allait les
dévorer sitôt déchaperonnées. Vous m’apprenez que nous avons eu tort et
qu’en d’autres circonstances, les femmes libérées se comportent mieux
que les hommes. Les hommes de votre temps doivent être bien malheureux
: ils n’ont plus le privilège de leur naissance et ils n’ont plus celui
de leur sexe. Tout doit donc se mériter? Oui, votre société doit
reposer sur le mérite, car je ne crois pas, au risque de vous choquer,
que les hommes soient égaux entre eux. Par contre, cette
complémentarité dont vous me parlez entre les hommes et les femmes
m’intrigue énormément. Je suis, pour ma part, délicieusement tenté de
croire que les hommes et femmes sont égaux. Même si je frémis à l’idée
de tous les dogmes que cela remet en cause...
Un brin de culpabilité au coeur, je vais bientôt prendre congé de vous,
sans oser écrire le moindre vers, car je suis bien honteux de ceux que
je viens de faire dans ma lettre précédente. L’espace et le temps qui
nous séparent ont bon dos, je vous assure. Je ne suis rien d’autre
qu’un poète de quatre sous qui n’a jamais su écrire deux vers sans
parler d’amour. Cela fait longtemps que mes pas ont quitté les chemins
de la poésie et c’est heureux. Il n’y a pas un matin où je ne trouve de
nouveaux cheveux blancs sur ma tête de vieux grigou. Je ne suis plus un
jeune homme, mais vous devez être bien jeune... Votre coeur est pur et
votre âme si sensible. Je vois bien qu’il me faut modérer ma plume. Vos
lettres me sont précieuses mais votre bonheur à venir l’est beaucoup
plus à mes yeux.
Je ne peux vous offrir que mon amitié, mais c’est une chose que je n’offre pas au rabais.
Bien à vous, ma tendre amie,
Aramis
Cher Aramis,
Ne vous culpabilisez pas pour ces paroles douces que vous m’avez
écrites. Votre poème était émouvant et tendre... Il faut bien dire que
je n’ai jamais connu cet amour mystérieux et qui semble si doux entre
deux personnes qui s’aiment. Ce que j’éprouve pour vous est l’affection
d’une amie et d’une confidente. Oui, c’est possible que, pour un
instant, vos paroles m’aient fait plus grande impression... Je ne sais
trop. C’est la toute première fois que cela m’arrive. Je vous admets ne
pas comprendre cette réaction que j’ai eue. Je suis retournée lire ce
que je vous avais envoyé, et ma foi! J’ai rougi jusqu’au blanc des
yeux. Comment ai-je pu vous écrire de cette manière? Je suis un peu
troublée...
J’ai beaucoup d’affection et de tendresse à partager, et j’imagine que
c’est pour cette raison que mes rimes ont dépassé mes pensées. Si je
vous dis que vous êtes dans mon coeur, c’est que vous avez une place
parmi les gens que j’admire, que j’estime et que j’affectionne. Toute
personne qui croise mon chemin se voit octroyer une petite place dans
mon coeur. La plupart n’ont que du respect et de l’amitié, certains
d’entre eux, comme par exemple d’Artagnan, ont en plus mon estime.
Ensuite, en un nombre plus restreint, sont ceux qui ont mon affection
et une très grande tendresse. Vous êtes de ces personnes, cher Aramis.
Plus profondément encore sont les êtres que véritablement j’aime, comme
ma mère, ma grand-mère et ma tutrice. Et enfin, il n’y a qu’un seul
être qui bénéficie de mon amour le plus profond, de ma dévotion, «de
tout mon coeur, de toute mon âme, de toute ma force, et de toute ma
pensée». Vous avez deviné? Il s’agit de Dieu. Bien qu'affectueux, mon
coeur ignorait ce que pouvait être cet amour que partagent un homme et
une femme... Vous m’en avez donné un aperçu, c’est une émotion si forte!
Votre poème m’était allé droit au coeur, non seulement pour l’amour
dont il parle, mais aussi pour les sentiments de tristesse qui y sont
cachés... «Prends pitié de ma peine car je ne suis qu’une ombre» m’a
attendrie immensément.
C’est très dommage que vous ayez cessé d’écrire, car je vous le répète,
vous le faites à merveille. La preuve, vous avez chaviré mon coeur et
personne ne m’avait ébranlée à ce point. Croyez-moi, je ne vous en veux
pas pour cela, bien au contraire. Continuez à écrire, quand bien même
il s’agirait de poèmes d’amour. C’est un sentiment noble qui mérite
chaque parole écrite en son honneur. Et vous pouvez aussi me les
montrer, sans craindre que j’éprouve des sentiments autres que de
l’estime et de l’affection pour vous... et aussi de l’admiration!
Peu importe le nombre de cheveux blancs que vous avez sur la tête. Vous
êtes immortalisé par la littérature. Votre image est celle d’un jeune
homme fougueux et passionné. Pour tout dire, vous avez toujours vos
vingt-trois ans et vous les aurez indéfiniment dans la pensée de chaque
nouvelle génération qui découvrira les merveilles des écrits
d’Alexandre Dumas.
Je vous remercie de cette très belle description des paysages que vous
voyez durant votre voyage. J’ai l’impression d’y être à vos côtés,
appréciant les rayons du soleil dans un ciel d’azur, sur une route
parsemée de petits villages accueillants où tous les gens sont
souriants. L’image est plus nette que dans les lettres précédentes où
le mot «mission» m’avait fait imaginer de multiples dangers partout,
comme au temps de Richelieu. Et je suis bien contente de la description
que vous faites de l’argent dont vous vous servez. Je connaissais déjà
la valeur d’une pistole et d’un louis, mais j’ignorais celle de votre
petite monnaie. Et puis je suis très surprise que l’on puisse imprimer
l’empreinte de ses dents sur une pièce d’or! On dit que plus l’or est
pur, plus il est malléable. L’or est à ce point convoité aujourd’hui
qu’il a beaucoup augmenté de valeur et aucune pièce n’est faite de ce
métal. Les bijoux sont terriblement dispendieux.
Je suis profondément navrée à propos de ce que je vous ai dit du futur
de la France. S’il est véridique, il n’en est pas moins très
affligeant. Les circonstances ont en effet été très difficiles. Mais la
Fronde telle que vous l’avez connue n’est pas celle qui a conduit la
nation à cette extrémité. Vous avez frondé, certes, mais vous avez
toujours servi le roi. Et bien plus, car dans cette période, vous avez
honoré de votre courage et de votre dévouement un roi déchu, plus grand
dans sa chute que bien d’autres dans la popularité. En cette
circonstance, vous avez servi la royauté. Au moment d’envoyer Raoul à
l’armée pour la première fois, Athos l’a emmené à Saint-Denis, et lui a
montré la tombe du roi Louis XIII. Je me souviendrai toujours de ces
paroles du comte à son fils: « Raoul, sachez distinguer toujours le roi
de la royauté. Le roi n’est qu’un homme, la royauté, c’est l’esprit de
Dieu; quand vous serez dans le doute de savoir qui vous devez servir,
abandonnez l’apparence matérielle pour le principe invisible, car le
principe invisible est tout. Tout au contraire de nous, qui avons eu un
ministre sans roi, vous aurez, vous, un roi sans ministre. Vous pourrez
donc servir, aimer et respecter le roi. Si ce roi est un tyran, car la
toute-puissance a son vertige qui la pousse à la tyrannie, servez,
aimez et respectez la royauté, c’est-à-dire la chose infaillible,
c’est-à-dire l’esprit de Dieu sur la terre, c'est-à-dire cette
étincelle céleste qui fait la poussière si grande et si sainte...» Vous
n’avez rien à vous reprocher des décisions que vous avez prises dans
ces moments difficiles. Vous avez pris le parti de la vraie royauté,
tout comme Athos, et vous savez plus que moi quel grand homme il était.
Eh bien, vous êtes aussi grand que lui.
Je remarque, cher ami, que dans presque toutes les lettres que vous
m’écrivez vous vous dépréciez d’une façon ou d’une autre. Quelles
souffrances avez-vous endurées pour vous critiquer de cette manière?
Chaque pique que vous vous infligez résonne douloureusement dans mon
coeur. Personne n’échappe à l’imperfection adamique. Voyez-vous, si les
récits de Monsieur Alexandre Dumas sont véridiques, je suis au courant
de bien des décisions un peu délicates que vous avez prises dans votre
vie. Si cela est, vous avez conspiré contre le roi et avez mis en péril
la vie d’un ami, un peu par ambition sans doute, mais sûrement pour
d’autres raisons que vous n’avez pas à me dévoiler.
Laissez-moi vous décrire un homme qui a vécu au début du XXe siècle,
durant les guerres mondiales. Même si sa mort remonte à plus d’une
soixantaine d’années, la seule mention de son nom provoque des frissons
de dégoût, de terreur et de haine à beaucoup de gens. Il s’appelait
Adolf Hitler. Cet homme était allemand et très fier de sa race. Il
était chancelier au gouvernement de son pays, et il possédait beaucoup
de charisme et d’éloquence. Lorsqu’il montait sur une estrade et
discourait devant la nation, il savait exalter les foules par sa
grandiloquence. Il les excitait à la guerre, au meurtre sans pitié,
sans remords. Selon lui, tous ceux qui n’étaient pas de race aryenne,
autrement dit, ceux qui n’avaient pas la peau blanche, étaient
inférieurs et appelés à disparaître. Le résultat de sa haine conjuguée
à ses talents d’orateurs? Des centaines de milliers de Juifs, de Noirs,
et d’autres races ont été sauvagement persécutés, battus, arrachés à
leur foyer, privés de leur dignité, effroyablement torturés et tués
dans des camps de la mort. Ils empilaient leurs corps comme des bûches
dans des hangars en hiver puisque le sol était trop gelé pour qu’ils
les enterrent. Parfois, dans les temps doux, ils poussaient la cruauté
jusqu’à contraindre les victimes à creuser leur propre tombe... Ce fut
un massacre génocide comme il ne s’est jamais produit dans l’histoire,
pas même à la Saint-Barthélémy. La guerre a fait de ces hommes des
machines à tuer sans conscience ni morale. En 1945, les trois nations
alliées, c’est-à-dire l’Allemagne, la Russie et l’Autriche ont perdu la
guerre contre la coalition, c’est-à-dire la France, l’Angleterre et les
États-Unis. Et lorsque Hitler s’est vu entouré par ses ennemis, plutôt
que de faire face à la justice et au jugement, il s’est lâchement
suicidé. Cet homme aurait eu de multiples raisons de culpabiliser et de
se déprécier. Il est la cause directe de l’assassinat d’innombrables
êtres humains. Et pourtant, il n’a jamais ne serait-ce qu’une seconde,
regretté ses actes immondes. Au contraire, il s’en est glorifié dans un
livre!
Voyez-vous la différence qu’il y a entre un homme immonde comme
celui-là et un gentilhomme comme vous, Aramis? Vos sentiments seuls
attestent de votre bon coeur et de la beauté de votre âme. Je ne suis
qu’une jeune fille et par conséquent ne possède que peu d’expérience,
mais j’ai appris une chose pour l’avoir vécue: plus on se déprécie,
plus profondément l’on sombre dans la douleur et le regret.
Relevez la tête, chevalier, et ne pensez plus que votre coeur est sec et
cynique, car en vérité, il est tendre et sincère. Toutes vos lettres le
confirment.
Vous plairait-il de savoir ce qu’est devenu Aramits à notre époque?
C’est un magnifique village prospère que le vôtre, niché dans une
vallée et entouré d’un paysage féerique de montagnes. J’ai même vu le
château dans lequel vous êtes venu au monde. Et vous avez là une très
jolie abbaye. Le village compte actuellement six cent soixante
habitants, et la plus grande attraction des visiteurs est, le
devinez-vous? C’est vous, tout simplement. Si j’ai le bonheur de
visiter un jour la France, ce sera le premier endroit où j’irai, pour
voir de près tout ce qui vous est familier. Et ensuite, j’irai goûter
les pruneaux de la ville d’Agen, dans le Lot-et-Garonne, dont le nom
est à l’origine de mon nom de famille.
J’ai trouvé étonnant que la notion d’égalité entre l’homme et la femme
brise des... dogmes? En toute franchise, j’ignore ce que sont les
dogmes... S’il s’agit des mêmes que ceux dont ce jésuite à Crèvecoeur
voulait que vous vous inspiriez pour écrire une thèse, je vous avoue
que vous m’y perdez, un peu comme D’Artagnan. Je trouve surprenant
qu’il puisse y en avoir au-delà des principes simples contenus dans la
Bible. Le livre de la Genèse au chapitre deux, verset quinze, est très
explicite : «Et Jéhovah-Dieu dit encore: il n’est pas bon que l’homme
reste seul. Je vais lui faire une aide qui lui corresponde.»
Ne craignez pas de me choquer, ami, il en faut beaucoup pour cela
aujourd’hui. Dans le principe et d’après la charte sur les droits
universels de l’homme, tous sont égaux. Mais l’économie, l’éducation,
les préjugés sont autant de barrières qui divisent les humains et
différencient forcément chacun d’eux. Moi, par exemple, malgré le fait
que je veux à toute force traiter tous les humains avec la même
considération, je n’échappe pas à certains préjugés. J’ai horreur de la
vulgarité. En lisant vos aventures, j’ai eu un aperçu des jurons que
vous utilisez. Si vous entendiez ceux que les hommes et même les femmes
profèrent sans vergogne aujourd’hui, vous seriez indigné. Tous les
termes religieux y passent, et je fais rire de moi si je dis «Fichtre»
ou bien «Zut». Le monde ne va certes pas en s’améliorant. Je suis
l’exception en ce qui concerne la moralité aujourd’hui. Certes, il y a
des femmes qui ont des principes moraux, et je suis certaine qu’il y a
beaucoup de jeunes filles qui ont les mêmes résolutions que moi.
Cependant, la morale moderne permet beaucoup de choses impensables du
point de vue biblique. Certains ecclésiastiques encouragent même les
jeunes couples à vivre en concubinage pendant quelque temps avant de
songer au mariage. Je ne crois pas qu’il y ait quelque changement
depuis votre époque, si ce n’est que tout se fait sans le moindre
scrupule, aux yeux de tous. C’est complètement aberrant. La dépravation
a d’énormes conséquences sur la société contemporaine, qui se
répercutent dans tous les domaines de la vie. La destruction du noyau
familial, les divorces, les rancunes, le désespoir des enfants victimes
des infidélités, les grossesses non désirées, les maladies...
Je crois que j’en ai assez de patauger dans ce sujet douloureux.
J’ai composé un poème il y a quelques années, qui parle de
l’inspiration. Je m’étais réveillée à deux heures de la nuit, avec ces
pensées qui envahissaient mon cerveau. J’ai sorti mon carnet de poèmes
en catastrophe et j’ai jeté sur papier ces réflexions qui me
tourmentaient. Enfin, en voilà le résultat.
Ce poème a pour titre «Les fruits du coeur».
Que me comprennent qui le peuvent,
Je livre à tous mes sentiments,
Car cette force dont je m’abreuve,
Emplit mon coeur de grands tourments,
Je vis de la foi qui inspire,
Mon âme est remplie de tendresse,
Voyant mon imagination fleurir,
De l’inspiration les douces caresses,
À toute beauté je donne gloire,
Grâce à la source de mon coeur,
Elle se reflète dans le miroir,
De mon âme emplie de douceur,
Je respire par ma plume,
L’amour et la joie de la vie,
Malgré mon esprit qui s’embrume,
La douce chaleur qui m’étourdit…
Comment le trouvez-vous? Il n’est point question d’amour dans
ce poème, si ce n’est celui qu’on éprouve pour la vie. J’ai lu les
fables de La Fontaine, et je sais que je suis loin d’égaler ce maître
en poésie. Mais cela me fait du bien d’écrire mes pensées. Cela peut
aussi devenir un échappatoire salutaire pour une personne triste ou en
colère. Une fois que l’on a tâté de la plume, l’on ne peut s’empêcher
d'écrire à nouveau.
Je vous envoie encore une volumineuse correspondance, ne m’en veuillez
pas trop, je vous en prie... Je crois que vos pigeons n’auront
jamais autant fait d’exercice!
Bien à vous,
Kassey-Lyn
le 6 mars 2006
Chère Kassey-Lyn,
Il m'a fallu attendre un peu pour envoyer ce billet, car je n'avais
plus de pigeons voyageurs... J'en ai plusieurs, ceux qui connaissent le
chemin du Béarn et me tiennent informé des nouvelles du pays, ceux qui
connaissent le chemin de Madrid (ceux là ont un plumage particulier,
impossible de les confondre avec les autres), et enfin, les pigeons de
Dialogus qui portent sur le cou des marques de palombes et qui ont
tendance à s'échapper avant que je n'aie fini d'écrire mes messages, si
je n'ai pas la présence d'esprit de fermer la fenêtre...
J'ai quitté hier matin la ville de Turin. Je ne m'éterniserai pas à la
cour du Grand Duc. On s'y ennuie ferme, et la plupart du temps, on ne
le sait pas! Turin est une grande ville, en pleins travaux. Beaucoup
d'édifices sont en construction et les habitants se plaignent que les
travaux n'avancent pas ou qu'il y en a beaucoup trop... (j'imagine
qu'ils sont financés par l'impôt). J'ai pu cependant, grâce à une de
mes relations, approcher une inestimable relique, le Saint-Suaire, en
avez-vous entendu parler? J'avoue avoir ressenti une grande émotion à
sa vue, et je l'ai même touché une seconde. Pendant ce bref instant qui
n'a duré que le temps d'un battement de coeur, ce fut comme si tous mes
doutes, toutes mes incertitudes et tous mes remords avaient disparu,
comme si mon esprit avait vu clair, aussi loin que l'infini. Cette
expérience va sûrement me rester à l'esprit quelques temps
A présent, je voyage sur un chemin de montagne. J'ai échangé ma monture
contre un mulet, mieux adapté aux sentiers escarpés qui m'attendent. Je
me rends dans un monastère près d'ici où je rejoindrai le père
Aristide, un bien brave homme qui va bientôt prendre de nouvelles
fonctions. À cette période de l'année, il ne neige pas encore et les
chemins sont praticables. Cette bourrique de mule est en train de se
remplir la panse de feuilles mortes! Il faut que je l'aie à l'oeil ou
bien elle va éclater...
Je vous remercie, chère demoiselle d'Agenais, de me donner des
nouvelles d'Aramitz. J'avoue que, depuis que je connais Dialogus, je me
demande souvent ce que deviendra mon village dans ce futur lointain, et
vous êtes la première à m'en donner des nouvelles. Je pensais que le
bourg serait davantage peuplé mais qu'importe. Vous m'apprenez que je
suis devenu prophète en mon pays? Tout cela est bien surprenant. Au
jour où je vous écris, je me fais pourtant bien du souci pour l'avenir
de ma famille mais je ne veux pas vous ennuyer avec cela. Je connais la
ville d'Agen (celle de mon époque), c'est une fort belle ville et qui
doit bien se porter dans votre futur. L'un de mes correspondants de
Dialogus en est originaire.
Tout ce que vous pouvez m'apprendre sur les femmes à votre époque est
si... intrigant. Quand je vous parle de briser des dogmes, je fais
référence au statut et au rôle des femmes dans la religion. Pour mes
contemporains, l'égalité entre les hommes et les femmes est aussi
inacceptable que l'est à vos yeux une certaine libéralité des moeurs.
Autour de moi, beaucoup de chrétiens pensent encore que les femmes
n'ont pas d'âme et qu'elles doivent être maintenues dans l'ignorance.
Accéder à la connaissance les précipiterait immanquablement dans les
bras du Malin. Aussi, une femme ne peut-elle pas être prêtre. Le seul
fait d'être en face de ses fidèles la soumettrait à la tentation, celle
de la chair (ainsi, Marie-Madeleine fut immanquablement une
prostituée...). Alors, qu'au contraire, pour un homme, le cas n'est pas
considéré comme un obstacle (même s'il arrive que certaines
paroissiennes soient terriblement jolies et vous confessent des choses
à faire rougir un hussard). J'ai suffisamment parlé avec mes frères
pour savoir que si le célibat les rassure pour certains, la chasteté
pèse à beaucoup. Ce que vous me dites dans votre lettre m'a conduit à
réfléchir à ces choses là. Si l'on admet qu'une femme soit soldat, il
me semble évident qu'elle vivra comme un soldat. Si l'on admet qu'une
femme travaille et subvienne à ses besoins, il me semble que l'on admet
aussi qu'elle devienne propriétaire d'elle-même et qu'elle mène sa vie
comme elle l'entend. Tout ce que vous me dites sur les moeurs de votre
époque est certes regrettable d'un point de vue moral, mais cela ne me
semble pas déraisonnable. Les valeurs traditionnelles auxquelles vous
êtes attachées et qui sont celles auxquelles j'ai été habitué ne sont
pas forcément en accord avec le reste des principes de votre société.
Mais si votre société est libérale, elle admet que les uns vivent
chastement et les autres pas du tout, chacun choisissant de lui-même sa
voie. Je suis tellement perdu par tout ce que vous m'avez révélé, que
je ne saurais émettre une opinion valable sur tout cela.
Vous me parlez d'un certain Hitler, à la même époque que Hiroshima.
Charmante époque que voilà! Je sais que vous me contez ces choses là
pour me rassurer vis-à-vis de ma conscience, quoi que j'aie fait. Je
crois comprendre en vous lisant ce qu'est un «génocide». Je n'ai
effectivement rien commis de ce genre, ni personne de ma connaissance.
Mon siècle n'a pas les moyens «technologiques» de ce genre de
passe-temps. Mais vous avez écrit une chose très juste: «la guerre a
fait de ces hommes des machines à tuer sans conscience ni morale». Je
crains que cela n'ait toujours été vrai...
Votre amitié m'est très précieuse, mais je ne peux pas vous laisser
croire que je me déprécie. J'ai conscience au contraire de ce que je
suis, de ma force et de ma faiblesse, je ne suis ni modeste, ni humble,
ni ignorant, ni vertueux. Je sais que j'ai fait des choix discutables
et je ne sais pas si ce sont les mêmes que ceux auxquels vous faites
allusion (D'Artagnan pense aussi que Monsieur Dumas a «poussé le
bouchon» un peu loin en ce qui nous concerne, mais comment le lui
reprocher, nous lui devons tout, même le plaisir de converser ensemble
en ce moment).
La vie est longue, Kassey, et nous réserve bien des revers de fortune.
Je crois que mes nuits seraient beaucoup plus paisibles si j'avais
suivi toute ma vie une seule ligne sans me poser de questions. Mais je
m'en suis posé beaucoup. Cela m'a conduit à abjurer ma religion, à
trahir mes amis sans jamais avoir voulu le faire, à dissimuler de plus
en plus de choses aux êtres chers pour les protéger, mais donc à
mentir. D'un autre côté, je ne pouvais pas faire autrement, j'étais
poussé par la volonté d'échapper à mon destin, cette vanité qui vous
persuade que vous pouvez devenir ce que vous décidez, comme si la
volonté suffisait et comme s'il n'y avait pas de prix à payer pour
cela...
Non je ne me déprécie pas, même quand j'avais dix-huit ans, j'étais
déjà sûr et fier de moi! En vieillissant, on apprend malgré soi à se
voir autrement, et l'on regrette le temps de ses vingt-trois ans.
Je vous ai beaucoup parlé de moi, et vous allez croire que je suis mon
principal centre d'intérêt. Eh bien non! J'ai relu vos lettres et
j'essaie de me représenter la jeune fille que vous êtes, perdue au
milieu d'une ville dont les maisons sont si hautes que leur toit gratte
le ciel. Vous travaillez tout le temps et pourtant vous êtes souvent
seule. Vous aidez des gens plus âgés que vous et les autres jeunes gens
ne vous comprennent pas, ils vous sentent différente. Je relis les vers
que vous m'avez envoyés. Ils sont comme le miroir de votre âme et
dessinent la silhouette d'une jeune fille que je ne peux imaginer qu'en
fermant les yeux. Vous m'encouragiez hier encore à écrire des vers à
nouveau? Ceux-ci sont pour vous, tendre amie, et pardonnez-moi d'avance
si mon imagination me trahit et si comme les vôtres, mes mots dépassent
ma pensée.
Mais qui peut te comprendre? Nous te croyons de chair,
Tu es pour nous la mère et la fille et l'amante.
Si ton coeur est à prendre, insoumise Atalante
Innocence éphémère n'est que parole en l'air.
Ton âme n'est pas à vendre, ton esprit reste libre.
Si tu te désespères, par les tiens rejetée
Sache qu'ils ne sauraient prendre cette tendresse citée,
Il n'y a pas de père pour les jumeaux du Tibre.
Il n'y a que la tendre amitié libérée
Un message à deux clés par un courrier d'hiver.
Mais qui peut te comprendre? Toi qui leur as ouvert
Ce beau coeur tourmenté par des cordes enserré…
Tu as besoin de croire en la lumière divine,
En la vie, en l'amour, les secrets de ton coeur
Se révèlent tous les soirs et te font un peu peur.
Mais au lever du jour, ma tendre Kassey-Lyn,
Tu te réveilles plus femme, belle âme inassouvie!
Tu sens brûler la flamme qui tue les solitudes
Mais ne laisse pas le temps ancrer les habitudes,
Tu vas vivre longtemps, tu en auras envie.
Aramis
Cher Aramis,
Si vous saviez l'inquiétude que j'ai ressentie durant les jours qui ont
suivi l'envoi de ma dernière lettre… Je m'accablais de reproches, je me
traitais de sotte et je craignais que vous ne vouliez plus m'écrire.
J'apprends que votre silence n'est causé que par un imprévu, et je suis
très soulagée. Les pigeons ne sont plus utilisés aujourd'hui pour
transmettre la correspondance, aussi n'ai-je pas pensé à la possibilité
que vous ayez pu manquer de messagers… J'ai voulu connaître un peu plus
ces pigeons dont vous vous servez pour envoyer vos lettres, et le mot
«palombe» a retenu mon attention particulière. C'est un oiseau
magnifique. Les pigeons qui me sont familiers sont plutôt gris et
noirs, avec parfois des éclats émeraudes ou pourpres sur le col. Et
puis, ils ne sont pas très farouches, friands qu'ils sont des aliments
que beaucoup de gens leur distribuent dans les parcs à la saison douce.
Cela me fait penser à ce qui m'est arrivé il y a quelques années, au
mois de janvier. J'ai trouvé un pauvre pigeon dans un banc de neige
près de chez moi, blessé et transi de froid. Il était trop tard pour
tenter quoi que ce soit pour lui sauver la vie, alors je n'ai pu que le
bercer. Ce que j'ai fait pendant deux heures entières, jusqu'à ce qu'il
ferme les yeux... Au dernier moment, il a roucoulé et a posé sa tête
sur ma paume. Depuis, je regarde toujours ces volatiles avec beaucoup
d'émotion…
Vous étiez donc à Turin… Torino… Aujourd'hui, cette ville compte près
de 910,000 habitants et des myriades de bâtiments superbes et de
monuments. La patience des habitants sera grandement récompensée,
croyez-moi! Je ne connais pas l'histoire du Grand Duc de Savoie, mais
si vous me dites qu'il est ennuyeux, je ne chercherai pas à me
renseigner…
J'ai bel et bien entendu parler de ce suaire que vous avez contemplé,
et j'ai vu des images de cette relique… Ah! Y penser me perce le coeur,
surtout après avoir lu votre sentiment en ce qui le concerne… Allons,
je crois que je ne dirai rien à son propos…
Vous êtes l'attraction d'Aramits, en ce que votre histoire y est gardée
et répétée… La lettre A du nom Aramits est dessinée comme un chapeau à
plume, et le trait sous le nom, c'est une épée. Vous n'y êtes pas un
prophète, mais un héros légendaire! Comme partout dans le monde,
d'ailleurs…
J'ai abordé un sujet un peu difficile en vous parlant de votre passé.
Il est probable que M. Dumas a en effet exagéré les faits en écrivant
votre histoire. Cependant, votre lettre d'introduction adressée à Sire
Dumontais laisse entendre qu'il y a peut-être une part de vérité dans
ce qu'il raconte. Vous aviez envisagé d'écrire vos mémoires, mais
qu'une fois publiées, celles-ci vous conduiraient à la Bastille. Les
événements que M. Dumas décrit concernent Belle-Île, M. Fouquet,
l'homme au masque (de fer ou de velours)… Enfin, s'il y a une part de
vérité dans ces événements, vous auriez tenté de remplacer le roi Louis
XIV par son jumeau qui avait été tenu caché, et Porthos vous aurait
suivi sans le savoir dans ce complot… M. Dumas rapporte que cela n'a
pas fonctionné, que Fouquet a été emprisonné, Porthos serait mort à
Belle-Île, et vous-même forcé de vous exiler en Espagne… après avoir
frôlé le suicide de près!
Parler de cela me trouble, je ne sais trop comment vous réagirez en
lisant ces quelques mots. Si cette part de votre histoire est
véridique, vous avez du souffrir bien plus que vous ne l'écrivez
aujourd'hui. Cependant, je suis heureuse si votre âme est apaisée. Je
ne vous demande pas de me révéler quoi que ce soit, à moins que vous ne
le vouliez bien. Je voudrais seulement que vous sachiez que peu
importent les actions passées ou leurs mobiles, mon opinion de vous ne
change pas, et mon amitié vous est acquise entièrement.
Je relis vos conclusions concernant mon époque et ses valeurs. Ma foi!
Vous en avez une telle compréhension que j'ai l'impression que vous
êtes présent, en 2006… Vous résumez très bien la société dans laquelle
je vis. Ah! Si vous saviez à quel point je serais heureuse de voyager
dans le temps, d'aller vivre à votre époque sur cette terre qui a
appartenu à mes ancêtres… Je laisserais volontiers derrière moi tous
ces progrès de science, tout ce confort matériel moderne, pour
connaître une société qui, malgré ses imperfections, ne me mépriserait
pas pour mes valeurs morales et spirituelles…
Je connais beaucoup de votre vie, et vous ne savez presque rien de la
mienne, en dehors de ma situation financière et de mes origines
ancestrales. Je puis peut-être me décrire quelque peu. J'ai un visage
ovale encadré de cheveux ondulés dont la couleur oscille entre le
châtain et le roux. Ils atteignent le bas de mon dos. Mes yeux sont
vairs, variant entre le vert et le brun noisette. J'ai le nez petit,
des sourcils que je dirais arqués et des lèvres pleines. J'ai recherché
parmi les jeunes femmes que vous auriez peut-être rencontrées, et à qui
je ressemble un peu. En dehors du nez et des cheveux, je ressemble
beaucoup à Henriette de France, fille du roi Henri IV, qui est somme
toute une lointaine parente. Je n'oserais dire que je suis jolie, cela
serait bien prétentieux, mais je crois que je ne suis pas vilaine.
J'ai vécu la moitié de ma vie à des centaines de lieues de la capitale
canadienne, encore plus au nord, dans une ville appelée Rouyn-Noranda.
Longtemps, les gens y ont extrait du cuivre, aussi cette ville a été
appelée «Capitale du cuivre». Je vivais en dehors de la ville
elle-même, sur une terre qui s'étendait très loin, et qui englobait
toute la montagne. Sur cette terre il y avait même une mine d'or
abandonnée, près d'une jolie rivière regorgeant de poissons. Je pouvais
marcher des jours entiers sur ce domaine recouvert de forêts
d'épinettes, de sapins, de bouleaux… D'ailleurs, en toutes ces années,
je n'en suis pas venue à bout. Cette terre appartenait à un couple
charmant, qui m'a recueillie à un moment de détresse. La dame, ma
tutrice, est devenue pour moi comme une seconde mère, et c'est elle qui
s'est chargée de mon éducation. Je lui dois ma vie et ma dignité car
sans elle, je ne serais peut-être plus de ce monde. J'ai trouvé chez
ces gens un refuge à un moment où ma vie même était menacée.
Je suis bien jeune encore, certes, mais j'ai connu très petite une
grande souffrance. Avant même mes six ans, j'ai été cruellement séparée
de ma mère que je n'ai pas revue durant près d'une année. Et puis,
quelque temps plus tard, soit dans ma dixième année, on me l'a arrachée
à nouveau, et cette fois pour plusieurs années. Je vivais à plus de 1
740 lieues de distance de ma mère, et en même temps de ce danger
mortel. Pardonnez-moi si je ne vous donne pas davantage de détails,
mais ce souvenir est encore très douloureux et très présent dans ma
mémoire.
Je crois que la description que je vous ai faite de moi-même pourra
vous donner une image plus précise de ce que je suis, du moins en
apparence. Et je vous en prie, ne craignez pas pour ma vie, le danger
est écarté même si les souvenirs sont désagréables.
N'ayez jamais crainte, ami, de m'écrire tout ce que vous voudrez. Plus
vous me parlez de vous, plus je suis heureuse. Je ne vous trouve pas du
tout égoïste, bien au contraire! Il y a au moins cela que j'apprécie
dans la société moderne: la liberté d'expression. Vous pouvez m'écrire
de tout, de la prose à la poésie, de vos joies, de vos tristesses, de
vos colères! Je lirai tout cela, même les jurons, s'ils vous échappent,
et vous pouvez être assuré qu'aucune de vos confidences ne sortira de
mon esprit. Elles m'accompagneront jusque dans la tombe.
J'ai beaucoup apprécié vos vers, et je suis bien heureuse que vous en
écriviez. J'ai commis la maladresse de parler de Monsieur de La Fontaine,
pour parler de poésie. Il faut dire que je ne lui connaissais que ses
fables. J'ai eu le malheur de trouver ses… contes libertins. Aux
premiers vers, je suis devenue cramoisie, et j'ai bien vite fermé le
livre. Fichtre, quelle impudence! Je crois comprendre pourquoi l'Église
avait interdit cette lecture… Vos vers sont mille fois meilleurs.
Il ne me vient aucune inspiration aujourd'hui, aussi n'écrirai-je pas
de vers cette fois. Je suis un peu mélancolique d'avoir évoqué mon
passé, mais cela passera. Que diriez-vous si, dans ma prochaine lettre,
je vous décrivais notre habillement moderne? Je vous avais promis cette
description, je n'ai pas oublié. Il y a loin entre les aiguillettes et
le velcro… Je n'en dis pas plus pour le moment…
Kassey-Lyn
le 10 mars 2006
Chère Kassey-Lyn,
Je viens de passer une journée bien étonnante en compagnie de
charmantes gens. Le père Aristide vient de m'offrir l'hospitalité dans
sa nouvelle cure, et il compte sur moi pour l'assister à l'office de
demain matin. Toute la paroisse sera là, impatiente de faire la
connaissance de son nouveau curé, toute la paroisse, autant dire toute
la ville, s'agissant de Pignerol, un dimanche matin...
Au loin, j'ai observé la citadelle. Ils n'ont décidément pas tardé à
réparer la tour et les murailles atteintes par l'explosion. Il y trois
ans, dit-on, la foudre a frappé ici épargnant miraculeusement Fouquet,
locataire bien involontaire de ces lieux. En réalité, la foudre
s'appelait Porthos et il a eu la main lourde dans le dosage de la
poudre. Il aurait pu y laisser la vie, il y a laissé tout de même sa
santé. Depuis lors, je ne peux plus le laisser m'accompagner dans l'une
où l'autre de mes escapades, il en est fort désolé et il s'étiole dans
l'inactivité. La réalité est là: nous avons échoué à faire évader
Fouquet. Plusieurs personnes ont été tuées et Porthos a été blessé.
C'est un miracle que nous ayons pu nous enfuir. Nous n'avons même pas
été compromis dans l'affaire, nos noms n'ont pas été cités. Saint-Mars,
le gouverneur de la citadelle, a mis ce désastre sur le compte de
l'orage. Ce faisant, il a sauvé sa carrière et absous les coupables.
Aujourd'hui je peux revenir ici sous l'identité de l'Abbé d'Herblay,
personne ne me connaît, et grâce à mon nouvel ami que j'espère pouvoir
convaincre de m'aider, je vais tenter de recontacter Nicolas, et ce
deuxième prisonnier arrivé ici il y a cinq semaines, qui pourrait bien
être le «masque de fer».
Ce que vous m'apprenez sur le livre de monsieur Dumas est à la fois
fort surprenant quoique terriblement vrai par certains côtés. Au
service de Nicolas Fouquet, par choix et parce que je l'admirais, j'ai
vu s'accumuler les périls au-dessus de sa tête et n'ai eu de cesse de
le convaincre d'agir avant qu'il fût trop tard. Mais savez-vous ce
qu'il disait devant chaque nouvelle preuve du complot qui se tramait
contre lui? Il souriait avec douceur, me posait une main amicale sur
l'épaule et concluait «j'ai le coeur au-dessus des périls, mon ami».
Avec le recul, je ne vois pas dans cette phrase que l'affirmation de
son courage, j'y vois aussi sa foi, et l'acceptation de son sort. Alors
qu'il me parlait ainsi, mon coeur à moi se serrait devant tant de
fatalisme. Je n'ai jamais voulu accepter l'idée la prédestination,
c'est pour cela que mes grands-parents huguenots me considéraient comme
un salle gosse et que j'ai fini chez les jésuites, longtemps plus tard.
Aujourd'hui encore, je me dispute encore avec tout janséniste qui ose
me tenir certains propos... Mais passons, pour en revenir à mon ami
Nicolas, j'ai bien essayé de le sauver contre lui-même. Mais Sa
Luminosité Astrale avait des espions, elle aussi. C'est pourquoi elle a
décidé d'entraîner le surintendant à Nantes aux États de Bretagne dont
elle n'avait cure, pour pouvoir être à côté de Fouquet et lui mettre la
main au collet s'il décidait de fuir vers sa ville fortifiée de
Belle-Île.
En réalité, dès qu'il a su que la Cour partait pour Nantes, Nicolas a
su que c'était fini. Il a mis ses papiers en lieu sûr, ce qui obligera
Colbert au moment de son procès à en faire fabriquer de faux, en guise
de preuve de déloyauté, puis le surintendant m'a demandé de ne rien
faire mais nous l'avons quand même suivi, nous, ses amis. Sa Luminosité
Astrale nous suivait aussi à la trace. Nous avions placé des pions
partout pour déjouer toute arrestation arbitraire et subite. Hélas! Je
n'avais pas pensé à d'Artagnan. Sentait-il quelque chose, ce cher ami?
Il a été malade tant qu'il a pu (une grippe en septembre, je n'y ai
jamais cru!) mais il lui a bien fallu se rendre chez le roi qui
l'attendait pour lui donner ses ordres. J'étais lié. Je n'aurais pas pu
prendre les armes avec en face d'Artagnan et ses mousquetaires. Louis
le savait. C'est pour cela qu'il ne s'est rien passé à Belle-Île en
réalité, parce que le roi de France n'hésite pas, quand il le faut, à
se servir de l'amitié qui neutralise certains hommes dans leurs actions
et dans leur choix. Il faut mettre au crédit de ce monarque qu'il est
un fin observateur le l'âme humaine. De même, il a toujours su, malgré
le mal qu'il faisait à Fouquet, que ce dernier ne le trahirait jamais.
La tentative d'évasion ratée a donc eu lieu quelques petites années
plus tard à Pignerol, avec un résultat désastreux. Porthos, que j'ai
toujours cru indestructible, a survécu à l'avalanche de pierre qui lui
est tombé dessus, mais son dos le fait terriblement souffrir à présent
et tenir debout est pour lui un calvaire. En vérité, tout cela est de
ma faute, car il m'a toujours suivi aveuglément là où je lui demandais
d'aller. Je ne sais que trop comment il qualifie son état actuel...
Quant à ce secret (de Polichinelle à ce que je vois) concernant Louis
et son frère jumeau, tous ceux qui étaient au courant ont été mis
définitivement hors d'état de pouvoir l'éventer, si vous voyez ce que
je veux dire. Du vivant de Mazarin, j'étais protégé. Avec l'arrestation
de Fouquet, ma dernière protection tombait. Je me suis tourné vers la
reine mère, Anne d'Autriche, et ensemble nous avons trouvé le moyen de
mettre le jeune homme à l'abri. Il était encore libre à cette époque,
mais prié de résider hors de France. Aujourd'hui, la reine n'est plus.
Et je crois que l'homme qui est à Pignerol est celui que vous appelez
le masque de fer.
Pour conclure sur cette affaire, j'ai bel et bien quitté la France à
cette époque, car comme tous les amis de Fouquet je m'attendais à être
arrêté à tout moment. Qui plus est, j'étais informé de l'existence de
Philippe. Pire! Je m'étais lié d'amitié avec lui. Si vous
saviez...comme l'histoire de France eût pu être différente s'il avait
été roi.
La servante du père Aristide est en train de faire le ménage. Seigneur!
Je n'ai jamais vu une scène aussi drôle. Pour nettoyer la pièce, la
guerrière envoie un ultimatum à la vermine priée de quitter les lieux.
Trois grands coups de bâton sur le plancher. Je viens de voir quatre
souris et une colonne de cafards quitter les lieux précipitamment. La
voilà maintenant au balai. Quelle énergie! Je comprends pourquoi cette
faune a fui si promptement. La servante s'appelle Magda et elle est
aussi grande et forte qu'un garde suisse. Elle est le vrai maître des
lieux et je crois que le père Aristide va avoir du mal à s'imposer!
Connaissez-vous le dicton «Nul n'est prophète en son pays»? J'y faisais
allusion dans ma dernière lettre à propos de mon village. Ce n'était
donc pas à prendre au sens littéral. Il y a bien assez de prophètes
comme cela!
Ah, Mademoiselle! Laissez-moi vous remercier du portrait que vous me
faites de vous-même. Je n'osais rien vous demander vous concernant,
mais vous venez de répondre à l'un de mes voeux inexprimés. Vous n'êtes
pas différente de la jeune fille que j'imaginais. Si vous ressemblez à
Henriette d'Angleterre, vous correspondez tout à fait aux canons de
beauté de mon époque. Je ne vois pas qui n'a pas été sous le charme
d'Henriette, à part peut-être son mari... J'imagine que vous n'êtes pas
vêtue comme madame. Je sens que vos enseignements sur la mode de votre
époque seront des plus intéressants!
Je ne vous poserai aucune question sur votre vie. Au fil de vos
lettres, j'ai ressenti certaines choses, comme si les mots pouvaient
être bien plus fidèles à décrire une personne qu'un portrait ou une
simple énumération de faits sur la vie des gens. Et c'est encore plus
vrai pour vos poèmes, ils sont vraiment le reflet de votre âme. Il est
bien temps pour moi de vous dire que je les apprécie, ce que je n'ai
encore fait. En vérité, pardonnez-moi, mais je crois que les mots
lorsqu'ils sont maniés avec une sincérité absolue peuvent nous pousser
à révéler énormément sur nous-mêmes, plus que nous ne pourrions le
faire en des années. Nous passons outre toute réserve, toute pudeur,
sans nous en rendre compte, les mots nous poussent nous mettre à nu, à
révéler ce que nous aurions toujours voulu laisser caché. C'est un jeu
délicieux que l'on ne peut tenir avec n'importe qui. Vous n'êtes pas
n'importe qui et je ne veux pas au détours de mots malheureux vous
blesser. Je constate que j'attends vos lettres avec autant d'impatience
que vous attendez les miennes. Mon aveu vaut le vôtre, nous sommes donc
bien accrochés, chacun à un fil du même Dialogus. Il se peut que je ne
puisse pas toujours vous écrire aussi souvent que je le voudrais. Il se
peut que je ne sois pas momentanément en état de le faire. Je ne sais
pas si je ressortirai de la citadelle demain. Mais quoiqu'il arrive, je
vous donnerai de mes nouvelles quand je le pourrai.
Bien à vous, mademoiselle d'Agenais, petite fille de France.
Au plaisir de vous lire bientôt.
Aramis
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