Justine
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Antigone
Antigone

     
   

Vivre... mais pourquoi?

    Antigone, très, très chère Antigone,

Oui, sans toi, et sans moi, ils auraient tous été bien tranquilles. Mais que veux-tu, Antigone? On ne choisit pas de naître. On naît, on vit. C’est tout. Antigone… j’ai tellement besoin de te ressembler!

Dis-moi, Antigone, savais-tu pourquoi tu vivais? Avais-tu un but, dans ta vie, si courte soit-elle? Moi, non. Je ne sais pas pourquoi je vis. C’est dur, tu sais. Vivre en errant, sans but, vivre pour vivre. Une vie vaut-elle la peine d’être vécue dans ce cas? Toi, tu ne savais plus pourquoi tu mourais. Moi, je ne sais plus pourquoi je vis. J’ai peur de vivre, Antigone. Oh… non! Je ne suis pas peureuse. Ce n’est pas cette peur-là. C’est l’autre, tu vois? La peur de l’inconnu. J’ai peur du futur, imprévisible, ce futur où se mêlent tant de choses inconnues, ce futur volage, incontrôlable, ce futur qui n’en fait qu’à sa tête, ce futur où tout peut arriver. J’en ai peur car je ne le contrôle pas. J’en ai peur parce que s’il le veut, il peut me faire mourir dès demain. Le futur est incontrôlable. Et s’il l’est, ma vie l’est alors également, puisque le futur est ma vie. Je ne contrôle alors pas ma vie. Qui, alors? Qui la contrôle?

Je t’aime, Antigone. Je t’aime, je t’admire, je te respecte. Non, pas ton mythe, pas tes tragédiens, mais Toi, Antigone. Tu es Quelqu’un. Tu es pour moi un symbole, une vie, un espoir. L’espoir de pouvoir un jour être comprise. Toi et moi. Je te le promets, un jour viendra où nous serons comprises.

Je t’aime Antigone, ma soeur. Je t’aime.

Justine

Antigone vous salue, Justine l'exaltée, qui crie et court et se convulse et qui ne sait pas que, justement, c'est cela, vivre. Bruits, fureur. Rien que cela. Cela qui ne vaut rien. Mais que rien ne vaut.

Allons, venez goûter de l'ombre mortelle et mauve des figuiers à mes côtés, Enfant énervée de trop de vie qui lui vrille les nerfs et lui gonfle l'âme, bateau affolé de trop de vents contraires, le vent espiègle qui murmure : que suis-je aujourd'hui, et le vent plaintif qui gémit : que serai-je demain, meltems trompeurs, bourrasques avides, porteurs d'illusions folles et de chants de sirènes, de capitaines morts et de sel séché. Laissez les vents danser, Justine, laissez-les raconter leurs fables dignes des joueuses de flûte.

Quand vous aurez patiemment tissé votre voile, mâté votre navire et tendu vos drisses, c'est vous qui les capturerez, et c'est vous qui tracerez la route. Et vous ne saurez pas où elle vous mène, mais vous chanterez sur le pont. Alors, si vous écoutez bien, dans les rumeurs de la mer, vous entendrez peut-être ma voix vous répondre en écho. Ma voix, et celle de tous ceux qui ont un jour pleuré en pensant qu'ils n'avaient pas choisi d'être marins...

Ce jour-là, vous ne vous soucierez plus d'être «comprise», parce que vous aurez trouvé bien mieux.

Patience...

De Thèbes, où vous pouvez venir faire escale chaque fois que l'envie vous en prendra,


Antigone

Antigone,

Je t’en prie, n’utilise pas le vouvoiement avec moi. On s’en sert pour s’adresser aux adultes ou aux personnes respectables, et je ne me retrouve dans aucun de ces deux cas de figure. Et je me sens bien mal à l’aise quand tu me parles de cette façon. Moi, je devrais te vouvoyer. Mais je trouve que cela dresse une barrière dans une conversation comme celle-ci. Alors ne prends pas mon choix de tutoiement envers toi comme une marque d’impolitesse ou d’irrespect, s’il te plaît, car ce serait là vraiment une grande erreur de ta part.

Chaque jour, je grandis un peu plus. Chaque jour, je dois prendre de nouvelles décisions, des plus importantes aux plus insignifiantes. Mais une décision reste inlassablement une décision. La plupart du temps, je ne sais quel choix prendre. Et plus je vais grandir, pus je vais devoir choisir. Chaque décision que j’ai prise, que je prends et que je prendrai a construit, construit et construira ma vie. Mon passé, mon présent et…mon futur. Chaque choix est plus qu’important. Et on ne peut revenir en arrière, et cela me fait peur. On ne peut revenir sur ses décisions. Je ne suis peut-être (et sûrement) pas assez réfléchie, raisonnable, trop impulsive. Je ne pense pas aux conséquences de mes actes, je fonce, sans même me demander ce qu’il en résultera.  Je suis mon instinct, tel un quelconque animal le ferait. Et cela m’a déjà beaucoup coûté.

Aujourd’hui je me laisse guider; je suis encore trop jeune pour mener mon propre bateau. Quoique, parfois, je prends ma propre petite barque, celle qui m’est familière, la mienne, et je dirige moi-même. Parce que j’ai envie de grandir, de prendre des décisions, d’aller où je veux, d’être libre. Oui, j’ ai envie de grandir. Mais ce futur…

Bientôt, il faudra que je prenne la mer, seule. Et j’espère pouvoir enfin jouir de cette liberté qui me sera offerte. J’espère que les directions que je prendrai seront les bonnes. J’espère pouvoir être heureuse.

Patience, donc, me dis-tu. Patienter jusqu’à ce que vienne le jour où je devrai me suffire à moi-même. Être. Vivre. «Libre et solitaire».

Mais serais-je capable de choisir? Je veux grandir, être (enfin) libre, mais il me reste encore trop à apprendre. Et tous ces choix, ces décisions qui me terrifient…

À quand la paix dans mon coeur?

Bien à toi,

Justine


Te voici donc de retour, Fileuse de Chemins, pour essayer de me convaincre que tu n'es ni adulte, ni respectable et qu'il convient de te traiter comme telle. Vraiment. Qui donc, mon enfant, t'a persuadée d'une telle bêtise au point que tu finisses non seulement par y croire, mais encore par ne pas accepter que les autres n'y croient pas? Et si tu cessais un instant de penser à ma place, Tisseuse Confuse, ne crois-tu pas que nous y gagnerions en clarté?

Tu grandis chaque jour un peu plus, dis-tu. Bien sûr. Qui ne le fait pas? Même quand au lieu de dire «je grandis» tu diras «je vieillis», le temps n'aura pas cessé d'avancer, du même pas, au même rythme. À quatre pattes, à deux pattes, à trois pattes, le Sphinx meurt et renaît, immuable clepsydre.

Et chaque pas apporte ses choix. Seulement, toi, tu ne veux pas choisir, oh non. Tu veux, à chaque pas, emporter le tout. Tous les chemins, tous les possibles, toutes les conséquences. Tu dis je grandis et tu ne veux pas choisir et tu redeviens petite et tu grandis et tu ne veux pas choisir et tu redeviens petite et tu cries. Et l'eau s'engouffre dans ta bouche, et tu t'étrangles de fureur, sale eau, et comme tu ne peux battre l'eau, tu te
bats toi-même, ni adulte, ni respectable... Et il n'est pas un humain au monde qui n'aurait de peine à regarder ce marin qui pleure au milieu de ses cordages emmêlés et sa barque immobile.

Je vais te confier un secret pour ton voyage: la seule chose qui compte, ce n'est pas la route, c'est la barque. Soigne-la. Apprends à en connaître jusqu'au moindre recoin. Déjà, dis-tu, elle t'est familière, et pourtant tu n'en as pas fait le tour. Elle aussi grandit chaque jour, et tu ne le vois pas. Si un instant, rien qu'un instant, tu lui faisais confiance...

À quand la paix? Dès que tu cesseras la guerre contre toi-même!

De Thèbes, ce matin,

Antigone

Oui, Antigone, j’étais de retour et me voici à nouveau. Pour te dire que personne d’autre que moi-même ne décide qui je suis, et que par conséquent, ce n’est que moi qui ai décidé -ou compris, enfin peu importe- que je n’étais ni adulte ni respectable. Ni adulte, simplement parce que je suis trop jeune pour me considérer comme telle. Ni respectable, parce que d’aucune manière je ne me suis distinguée d’une façon ou d’une autre qui puisse me donner le statut de respectable, ce statut qui me placerait à l’égal des grands hommes. Toi, tu es respectable, Antigone, parce que tu as vécu dans ta propre liberté sans te plier aux lois, tu as voulu être libre et tu as gagné. 

Je suis étonnée de la façon dont tu comprends ce que je ne dis qu’à moitié, et aussi ce que même moi je n’arrivais pas à comprendre. Maintenant que tu le dis, je me rends compte que c’est exactement ça. «Je grandis et je ne veux pas choisir et je redeviens petite et je grandis et je ne veux pas choisir et je redeviens petite et je crie». Mais là où je t’arrête -et cela sans aucune pointe d’insolence, je te demande de bien le prendre en compte-  c’est quand tu me dis qu’«il n’est pas un humain au monde qui n’aurait de peine à regarder ce marin qui pleure au milieu de ses cordages emmêlés et sa barque immobile». Non, justement, au contraire. Personne ne le voit, ou personne ne veut comprendre, ou personne ne cherche à comprendre, ou personne ne veut savoir, parce que cela ne les regarde pas ou que cela leur est égal. Ou parce qu’ils ne voient que les apparences, et que «les apparences sont parfois trompeuses». Ou peut-être aussi tout cela à la fois. Alors la Solitude est ma seule compagnie intérieure, et il m’arrive pour la tromper de me parler à moi-même, et quand cela m’arrive je me demande si je deviens folle. Comme j’aimerais qu’un jour quelqu’un observe ce qu’il se passe à l‘intérieur de moi, et pas seulement ce qui se trouve en dehors, ce que je montre pour cacher le reste ! Tu me diras peut-être –et je m’excuse si, de nouveau, je pense à ta place– que si je veux qu’un jour quelqu’un fouille le vrai, ce que j’appelle l’intérieur, peut-être faudrait-il que je le montre à la place du faux, du trompe-l’œil, de ma carapace, de l’extérieur. Mais dans ce cas ce serait trop facile, et tout le monde pourrait me comprendre, et je ne pourrais trouver la personne. C’est compliqué, je sais, et dis-toi bien que la plupart du temps je ne me comprends pas moi-même. Encore une fois, «c’est dur, tu sais…»

Bien à toi,

Justine

Antigone te salue de nouveau, Ô Justine Traceuse de Frontières!

Ce matin, je regarde éclore les bourgeons des orangers: ils dressent au ciel les mêmes poings serrés, blancs de fureur, que je vois dans tes phrases. Tu décides, tu comprends, tu classes, de ce côté du mur les grands hommes et de l’autre côté ceux que l’on ne respecte pas, de ce côté du mur ceux qui se sont distingués et de l’autre ceux que l’on ne distingue même pas. Aux uns la lumière, aux autres l’indifférence, selon toi. Mais dis-moi, Ô Trieuse, comment mes orangers fleuriront-ils si jamais la lumière ne les atteint, si je les range du côté obscur du mur tant qu’ils n’ont pas fait leurs preuves?...

À propos, si tu me permets de m’exprimer sur ce qui me concerne: je ne suis pas un «grand homme». Et je n’ai rien fait pour «me distinguer». Cela, c’est du discours pour général en quête de médailles, et tu sais peut-être ce que je pense des généraux.

Mais te voilà repartie dans tes colères: personne ne me voit, et quand on me voit ce n’est pas moi qu’on voit, mais juste ce que je veux qu’on voie, et pourtant cette apparence n’est pas moi, alors que je voulais que ce soit le plus profond de moi qui apparaisse, et c’est pour cela que je me suis dissimulée. Dieux! Quand donc vas-tu sourire de tes propres imbroglios?

De Thèbes, ce jour

Antigone