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Antigone

     
   

Tu as eu tort de la rejeter

    Ma chère Antigone,

J'ai eu beaucoup de mal à me décider à t'écrire parce que tu m'intimides beaucoup. Mais je voudrais quand même te dire quelque chose. J'ai découvert ta soeur ici sur Dialogus et je trouve que tu as eu tort de la rejeter. Moi, tu vois, je suis fille unique. Je trouve que c'est une grande chance dans la vie d'avoir une soeur avec qui partager ses soucis comme ses joies. Elle est très différente de toi, mais tu pouvais écouter ce qu'elle te disait, même en n'étant pas d'accord. Ça ne t'empêchait pas d'agir comme tu voulais. Je la comprends assez bien, je suis comme elle, plutôt douce et plutôt timide. Je ne suis pas toujours très courageuse. J'ai tendance à essayer de comprendre les gens plutôt que de les condamner. Est-ce qu'il faut me juger à cause de ça? Toi tu es très forte et très admirable. Mais tout le monde n'est pas comme toi. Si tout le monde était comme toi, ce serait invivable, il y aurait tout le temps des guerres.
Ne m'en veux pas de t'avoir dit ce que je pense.

Cécile



Antigone vous salue, ô Craintive!

Je me demande en vérité ce que j’ai bien pu faire ou dire pour ainsi apeurer les jeunes filles et leur retirer la parole. Il me semblait, au contraire, la leur avoir donnée, cette parole qui n’appartenait qu’aux guerriers et aux Maîtres de la Ville. Est-ce cela, vraiment, qui fait naître la guerre, ou est-ce cela qui dérange le bel ordre? Une poule chante au nez du coq et toutes les poules se cachent le bec sous l’aile… Ah! courage volatile…
Quant à écouter Ismène, mais… je l’ai fait! Ses choix ne sont pas les miens. Elle en a le droit. Et j’ai, tout également, le droit de ma propre parole.
Mais toi? Es-tu si sûre de ne pas juger? Es-tu si sûre d’avoir essayé, un instant, de sortir de ta peur pour comprendre ce que je suis, ce que je fais, ce que je dis? Allons, je ne veux pas rajouter à ta confusion. Va en paix, Craintive. Soumets-toi. Ne parle pas. Ne critique pas. Ne juge pas. Ne choisis pas. Puis cherche qui pourra, dans ce monde soumis, lisse et vivable, t’apporter le réconfort et la douceur…

Que les Dieux t’accompagnent.
Antigone
 

Le monde où tu vivais t'a sacrifiée, Antigone. Mais le nôtre est bien différent. Rien n'y est plus haïssable que la douceur. Il faut être meilleur que les autres, plus violent, plus performant. Tout est lutte. Ceux qui tentent simplement d'être conciliants, humains, qu'ils soient hommes ou femmes, on les écrase. Moi, ma façon de protester, c'est la douceur, justement parce que personne ne la comprend plus, ne l'admet plus. Voilà pourquoi je me sens plus proche de ta soeur que de toi. À ton époque, j'aurais peut-être réagi autrement.

Cécile


Antigone vous salue, Pas-Si-Craintive.

Je lis votre message et je n’y vois pas la douceur annoncée. Ces phrases brèves, hachées, décisives, incisives, crépitent comme autant de flèches décochées du fond de la colère.
Mais votre cuirasse laisse voir la chair de votre propos: «Rien n’est plus haïssable que la douceur»? Or vous voulez plus que tout être douce. Pourquoi voulez-vous donc être haïe? Les latins disent: «Oderint dum metuant (Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent)». Avez-vous tant de désir d’être crainte que vous soyez prête à payer de son poids de haine cette folle envie?

Moi, en tout cas, je ne vous hais pas.
Je vous regarde.
Antigone