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Antigone

     
   

Tes frères

    Salut à toi Antigone,

Je voudrais te parler de tes frères. À qui attribuerais-tu le plus grand tort? À Etéocle, qui ne songe qu'à conserver la Royauté et est rongé par l'Ambition, ou à Polynice, qui n'hésita pas à attaquer sa patrie au nom de l'Equité?

Comment penses-tu que leur conflit aurait pu se régler? Ta mère tenta de les réconcilier, mais ses paroles ne les touchèrent pas. Qu'aurait-elle pu dire qui les eut rapprochés?

Pourquoi Polynice n'est-il pas resté à Thèbes au lieu de s'en aller mendier dans les rues d'Argos avant d'être accueilli par Adraste? N'aurait-il pas pu demeurer au palais et être le premier conseiller d'Etéocle? Et vice versa, pourquoi Etéocle considérait-il devenir l'esclave de Polynice si celui-ci recevait le sceptre qui lui revenait l'année terminée? N'auraient-ils pas pu régner ensemble? La malédiction d'Œdipe ne pouvait-elle pas être contournée par la bonne entente et une association pacifique? Enfants, tes frères s'entendaient-ils bien ou cette ultime querelle qui les opposa sous les remparts de Thèbes n'en fut-elle qu'une parmi tant d'autres? Et toi, enfant, préférais-tu la compagnie de Polynice ou d'Etéocle? Quand, juste avant la bataille, ta mère te permit, du haut des remparts, d'aller observer l'armée argienne, accompagnée de ton pédagogue, était-ce un fait inhabituel? Permettait-elle plus qu'il n'était admissible pour une jeune fille de ton rang?

Que les dieux te soient bienveillants!

Catherine


Antigone te salue, Ô Forêt-de-Questions!

Je ne sais où, en vérité, tu as trouvé tant de détails sur la vie de ma famille, mais les messagers de l’oracle Dialogus, auprès desquels je m’inquiétais d’un tel espionnage de nos faits et gestes, m’expliquent que votre époque est friande de ces mille anecdotes volées ou prêtées à la vie des princes et des princesses. Ce que je peux t’indiquer, toutefois, est que bien des points que tu cites sont pure fantaisie.

Encore une fois, je vais donc redire ici qu’il y a danger pour l’esprit à confondre les mythes et les chansons que l’un ou l’autre brode en s’inspirant d’eux: les premiers ont vocation à dire ce qui ne peut être dit, les deuxièmes à divertir; les premiers réveillent et les deuxièmes endorment. Ainsi, il est vain de me demander ce qui ce serait passé si le mythe avait été différent puisque, justement, je suis le mythe. Réfléchis, Forêt-de-Questions-qui-n’est-pas-un-mythe: qui serais-tu si ton histoire avait été une autre histoire? Eh bien, tu serais une histoire qui reste à écrire. Comme celle de Polynice devenant le premier conseiller d’Etéocle. La mécanique des tragédies n’est pas un jeu de construction que l’on peut à l’envi monter et démonter sans risquer de le briser. Mais il est vrai qu’à toujours se demander comment serait la vie si elle était autre, on évite de regarder ce qu’elle est en réalité. Peut-être que là est la hache sur laquelle se brise la forêt.

Mes frères? Leurs préoccupations ont toujours été loin des miennes. Ce sont préoccupations d’hommes: être le plus fort, être le plus juste, le premier de la meute, morale de loups. Je n’ai jamais eu une grande tendresse ni pour l’un ni pour l’autre, et si je dois payer de ma vie d’accomplir pour Polynice les rituels de funérailles, ce ne sera ni par amour pour lui, ni parce que j’aurai jugé qu’il est le plus méritant, ce sera parce qu’il est mon frère.

Quant à savoir si je peux regarder la plaine depuis le rempart… Oui, je la regarde aujourd’hui, cette plaine, et la chaleur y trace parmi les vagues des oliviers des mirages d’argent. Ici, toutes les jeunes filles peuvent regarder la plaine, qu’elles soient princesses ou servantes. Mais ce sont les hommes seuls qui rougissent de sang l’horizon qui remue.

Que les dieux t’accompagnent, Forêt-de-Réponses.

Antigone


Tu as raison, Antigone, je tente toujours de tout démonter et de remonter différemment. Je l'ai toujours fait et il semble que je ne change pas. J'essayais de comprendre leur motivation, tu me l'as admirablement bien expliquée. Ce sont des hommes, à quoi bon chercher plus loin?

J'ai d'autres questions, je vais essayer de ne rien démonter en te les posant.

On raconte que lorsque Oedipe découvrit la véritable relation qu'il avait avec Jocaste, il se creva les yeux et qu'ensuite il fut enfermé dans la maison royale. Qui l'a enfermé? Et s'il fut enfermé, comment a-t-il pu décider de la succession? On dit qu'il maudit tes frères en leur accordant une année de règne à chacun, alternativement. Comment un prisonnier peut-il ordonner? Ensuite, on dit que ton frère Etéocle ne s'entendait pas bien avec les devins et autres oracles. Est-ce vrai? Si tes frères te sont indifférents, que penses-tu de tes parents? Ai-je un peu moins démonté le mythe cette fois-ci ou est-ce que je ne m'améliore pas du tout?

Catherine


Antigone te salue de nouveau, Femme-Bruissant-des-On-Dit!

Je te remercie, certainement, d’accorder à mes paroles tant de prix que, puisque je t’ai simplement fait remarquer que mes frères étaient des hommes, tu juges bon de t’en tenir là, arrimée à mes mots comme huître close sur son rocher. Pourtant, c’est justement à ce moment-là du discours que la pensée pourrait se mettre en marche. Allons, réfléchis, je t’accompagne sur le chemin: Etéocle et Polynice sont aussi rouages de la tragédie, éléments du mythe. Est-ce un destin ou est-ce un choix d’être ainsi un homme? Le fer des armes, le fer des sceptres, le sang des ennemis et celui des femmes, ce fer et ce sang de même goût sont-ils le seul horizon pour eux? Peut-être me diras-tu qu’ils ont, sans doute, été élevés de façon à le croire. C’est possible. Nous sommes tous élevés à croire que nous devons être ci ou ça. Moi, j’aurais dû croire que j’étais une princesse, avec à peine le droit de regarder par-dessus les remparts, n’est-ce pas?

Mais qui, je te demande, dit cela? Qui pense à ma place, à ta place, à la place des hommes, à la place de tout le monde? Qui assigne les rôles? Qui? Et qui, en réponse, se gave de ces croyances déjà mâchées et rumine, vache apaisée, repue de la pensée qu’on lui a servie à la place de sa liberté?

Qui? Personne. Tout le monde. Le grand troupeau. Qui a la bouche trop pleine de la pensée des autres pour prononcer un seul mot qui lui soit propre? C’est cela aussi, la tragédie. Ne pas voir qu’on a le choix. Celui des mots et des actes, celui d’être comme ci ou comme ça. Je suis une princesse qui crache par terre le festin qu’on lui sert pour l’endormir, et si d’aucuns pensent que cela n’est pas digne de mon rang, c’est que, justement, je ne veux pas être en rang.

Puis tu me parles de mon père et il me faudrait reprendre mot à mot ton discours pour y démêler le vrai du faux. Il ne fut jamais enfermé mais banni, il ne maudit pas ses fils, mais, ne voulant pas favoriser l’un aux dépens de l’autre, leur donna Thèbes à gouverner alternativement lorsqu’il quitta la ville. Toutefois, je ne puis répondre à toutes tes questions en une seule fois tant il me faudrait pour cela prendre des jours entiers de ton temps: choisis donc ce que tu veux savoir de moi, pas à pas, doucement, sans précipitation, sans oublier que nous parlons de mythes, pas d’anecdotes, et qu’à vouloir évoquer l’éternité, il faut en prendre la patience.

Que les dieux te guident.

Antigone


Salut Antigone!

Que de patience tu as envers moi! Merci de m'accompagner, j'avancerai moins vite, promis.

Bon, un fait: des frères sont des hommes. Parce qu'ils sont hommes, ils croient devoir se comporter en guerrier, en porteur de sceptre. Agissent-ils ainsi uniquement parce que c'est le rôle que leur a confié le grand troupeau? Vraiment? J'ai peine à y croire. Alors, c'est qu'ils auraient pu être différents. Mais s'ils sont différents, nous démontons le mythe, n'est-ce pas?

Catherine


Salut à toi, Femme-qui-avance-et-trébuche!

La patience n’est pas l'une de mes qualités, tu dois te tromper. Néanmoins, et quelle que soit la vertu qui m’inspire, faisons encore quelques pas aujourd’hui, l’air qui monte au matin des plaines de Thèbes est propice à la promenade.

Dis-moi, puisque tu sembles douter de ce que je proposais à ta réflexion, de qui dit-on dans ton époque qu’il est un homme, ajoutant, si j’ai bien lu vos écrits, «un vrai», dans le cas où l’on en fabriquerait de votre temps des faux, précisant même quelquefois, si le doute persistait, «pas une femmelette» (il semblerait qu’il existe dans vos textes d’autres qualificatifs illustrant ce que ne doit surtout pas être un homme, mais les diligents traducteurs de Dialogus, qui me fournissent ces bribes de votre civilisation en bonne langue grecque, n’ont pas pu trouver leur équivalent dans un langage que je puisse comprendre, sauf à m’expliquer que vous avez mis au point une hiérarchie très sibylline des pratiques amoureuses)? Ces «vrais hommes» ne sont-ils pas bien proches des porteurs de sceptre ou de glaive que j’évoquais en parlant d’Etéocle et de Polynice?

Et ces «vrais hommes», ont-ils, à un moment de leur vie, choisi d’être tels? Ou n’ont-ils suivi cette perspective que parce qu’ils pensaient que c’était la seule possibilité qui s’offrait à eux? Et qu’en serait-il de ma propre histoire si j’avais pensé que la seule possibilité qui s’offrait à moi était d’être une «vraie princesse»?

Réfléchir à tout cela n’est pas démonter le mythe, mais l’interroger, le faire parler, l’appliquer à ce qui nous entoure, comme les mathématiciens appliquent à leurs problèmes leur équations de référence: il s’agit alors non de démonter les mythes et de refaire l’histoire de mes frères, mais de se servir de la clé livrée par leur modèle pour démonter la vie des humains.

Nantie de cela, peux-tu me dire, Femme-au-prompt-jugement, ce qu’est une femme, une «vraie»? Voilà qui pourrait occuper de longues promenades, n’est-ce pas?

Que les déesses t’inspirent dans cette quête!

Antigone


Antigone,

Ne crois pas que je tentais de te prendre en défaut! En fait, ayant le pas souvent aveugle, j'ai pris l'habitude de tâtonner avant d'avancer.

Je crois que je vois un peu mieux.

En effet, il y a encore des «hommes» à mon époque. Je les méprise si profondément que je me dis que je dois être un peu dans mon tort. Je ne veux pas tomber dans la misandrie, mais ils peuvent être si... arg! J'ai choisi de vivre loin des hommes, de ne pas partager ma vie avec un être de ce sexe, parce que quoi que je fasse, je me bute toujours contre ce monstre de domination. Domination parfois subtile mais ô si perceptible! Ceci étant dit, je ne peux te dire pourquoi ils agissent ainsi. Tout ce que j'ai pu constater avec le temps, c'est que les hommes ne m'inspirent aucune pensée positive et que je n'ai pas su passer outre cette aversion pour chercher à comprendre leur fonctionnement, leurs motifs. Peut-être pourras-tu m'éclairer?

Maintenant, qu'est-ce qu'une vraie femme? Question tout aussi ardue, bien que je sois au centre même de la question. Théoriquement, si tu avais été une «vraie princesse», tu aurais obéi bien sagement, courbant l'échine devant ce qui te semblait une injustice. Tu es sorti de ton moule. Ton moule, il est bien évident. Mais le mien, quel est-il? Comment savoir si je suis une «femme» ou «moi»?

Promenons-nous dans la plaine et parle moi afin que mes prompts jugements se taisent un peu et laissent la place à autre chose.

Merci, Antigone, merci.

Catherine


Tu vois, Jeune Fille, que tu avances… puisque tu n'as pas répondu à ma question, puisque tu ne peux me dire ce qu'est une «vraie» femme, laquelle n'existe bien sûr pas plus qu'un «vrai» homme. Te voilà donc plus libre que ceux et celles qui pensent au contraire que tout le but de leur vie est de se rapprocher au plus près de ces leurres. Mais il nous faut continuer notre route.

Regarde la plaine où nous marchons: elle se bleuit de brume ce matin. Les Dieux l'ont voulue ainsi, mer d'argent et d'air, souffles de nuit et de jour mêlés. Les hommes libres la voient ainsi et se réjouissent secrètement de ce remuement flou. D'autres hommes se diront que cette plaine, posée là aux pieds de Thèbes, ne peut pas ne pas être quelque signe divin qu'il leur appartient de déchiffrer: est-elle femme couchée soumise, ou chien fidèle, ou dragon menaçant rappelant nos origines? Et les hommes qui veulent savoir le sens de la plaine interrogent les Dieux, qui restent muets. Il se trouvera bien alors quelque devin qui prétendra avoir entendu la réponse derrière le silence, et décrètera ce qu'est, en vérité, la «vraie» plaine de Thèbes… Peu importe comment il nous racontera qu'elle est, peu importe dans quelle folle définition il l'enfermera: il en aura fait une plaine liée dans les chaînes de son discours, une plaine étouffée, mutilée, déjà morte, parce que privée de sa liberté de plaine. Elle ne pourra plus jamais parler en son nom, plus jamais bouger en son nom, plus jamais être en son nom, elle ne pourra plus que ressembler à ce que l'on lui a ordonné d'être. La voix des hommes aura remplacé le mutisme des Dieux, la loi des hommes usurpé la place de la Loi des Dieux.

D'ailleurs, Jeune Fille, regarde ton discours, tel que tu l'as écrit: Comment savoir si je suis une «femme» ou «moi»? Ne trouves-tu pas que ces signes, « et », avec lesquels tu encadres les mots, sont autant de murs dans lesquels symboliquement tu les enfermes? Brise les signes, et sois, au lieu de vouloir savoir qui tu es, geôlière de toi-même et prisonnière de toi, monstre de domination sans doute aussi subtil à ton égard que ces hommes que tu dénonces si vite et si fort…

Allons, Jeune Fille, encore un effort, la liberté remue déjà dans sa gangue de mots, arrache-la, fais-là naître, entends-la crier, entends son nom que la plaine reprend en écho et jette d'un trait jusqu'aux Dieux satisfaits… Eleftéria…

Je te salue, Forêt-en-marche:

Antigone