Solitaire et Libre |
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| Antigone,
Je reviens à toi, ma petite soeur en (in)humanité. Pour t'écrire, ce qui suit, à brûle mot (construisant - si l'on peut dire - ma pensée au fil des lignes dont mon texte se tissera). Je t'ai déjà lue (et ai aussi, avec beaucoup d'émotion, entendue récemment, par je ne sais quel miracle ou hallucination auditive, ta voix d'outre-tombe ou d'outre-océan) et apprécié la finesse psychologique et l'à-propos et de tes répliques. Il me semble que tu continues de mûrir au fil de tes interventions... ou peut-être seulement de clarifier tes propos (car je n'ose penser que tu puisses avoir à mûrir, puisque toute décision irrévocable, et surtout si elle est fatale comme la tienne, empêche toute maturité ultérieure. Il me faut donc t'entendre et t'accepter dans la perfection de ton choix, mûrement réfléchi, as-tu d'ailleurs précisé avec cette voix chaude et humaine, mais un brin trop assurée peut-être, qui fut la tienne lorsque je t'ai entendue). Et donc étant ce que tu es (figée dans ton destin révolu) tu ne peux t'en tenir, dans tes réponses, qu'à ce que tu fus (et donc te crois obligée d'être pour l'éternité, même si ton avatar dialoguant ne manque pas d'une certaine souplesse). Je voudrais, aujourd'hui, te faire part de la réflexion suivante. Tu rappelles que tu n'es pas suicidaire, que tu as juste fait ce que tu «devais» faire et que Créon n'aurait eu qu'à se ranger à tes arguments pour que toute tragique fatalité fût évitée. Libre, solitaire, faisant ce qu'elle a à faire. Surtout ne rassemblant pas autour d'elle d'autres gens qui eussent pu penser comme toi (avec leur faucille ou leur croix de lorraine!). Interdisant même à Ismène, venue se rallier à toi in extremis, de se mêler de ce qui en quelque sorte était ton apanage. Ne demandant rien à personne, sinon de se plier à tes exigences (que t'inspirait quelque superstition que tu ignores encore telle, la croyant impératif religieux ou moral) ou de renoncer à toute responsabilité politique. Car Créon, en tant que roi, dans la société où toi, lui et d'autres vivaient, devait, de par sa fonction, prendre des décrets (puisque c'est cela gouverner). Que le décret pris au sujet de ton frère t'ait semblé à juste titre odieux (Créon inversant monstrueusement les frontières de la vie et de la mort, en laissant un mort exposé à la surface de la terre et en menaçant de mettre sous terre une vivante), je le comprends volontiers, et j'eusse, peut-être, pensé comme toi, si j'eusse été digne d'être le héros tragique que le destin aurait mandé pour cela. Mais Créon avait posé un acte public, avait donc gouverné, dans le souci d'éviter (estimait-il) une reprise de la guerre civile qui avait ravagé votre cité. Il était lié par cet acte, par ce pacte de gouvernant. Toi, tu es venue ensuite lui demander de s'en délier (de renoncer à gouverner, et de se soumettre à toi) ou de te faire mourir. Mais, Antigone, ce n'est pas toi qu'il a voulu faire mourir, c'est juste la Loi qu'il a voulu faire vivre. Car sans loi, il n'y a pas de vie humaine possible (si l'on admet qu'une vie humaine se vive en société d'humains). C'est cette question qui travaille la Tragédie. Tu sais ce que tu «dois» faire, cela n'a pas à être discuté. Créon, lui aussi, a fait ce qu'il estimait «devoir» faire. Devoir contre devoir, donc. La tragédie suppose, par définition, un conflit de devoir et d'impératif incontournable opposant deux antagonistes, qui se sentent tous les deux dans leur vrai et leur devoir. Et, personnage tragique, il n'était pas question pour toi que tu acceptes de sortir de ce mortel dilemme. Soit. Et vae victis... Mais tu n'ignores pas que le peuple, averti de ce qui se passait, a réagi, que des mouvements de foule s'en suivirent, qu'il y eut d'autres morts, tardives, et vaines. Tout cela, Antigone, entre autre, parce que as agi librement et en toute solitude. Mais, pourquoi n'as-tu pas pensé ou estimé que tes impératifs moraux ou religieux pouvaient être exposés en public, sur l'agora, dans la polis? Pourquoi n'as-tu pas compris que ta situation était donc proprement politique? Et donc pouvait mériter débat politique voire consultation, voire organisation politique? Pourquoi n'as-tu pas tenté de populariser ta position? [Je sais vous subissiez une dictature, me diras-tu, mais même une dictature, cela se combat en s'organisant contre elle]. Non, Antigone, tu te l'es joué, solitaire, libre, noble et supérieure. Princesse, en quelque sorte... Surtout pas résistante organisant quelque résistance qui aurait pu changer les choses. Non, libre, fière (et farouche) dans ta solitude, et donc morte dans cette solitude (où tu auras juste entraîné inutilement certains de tes proches, dont Hémon). La politique, Antigone, à laquelle tu t'es mêlée sans vouloir t'en mêler comme il eût fallu le faire pour que ce soit utile, exige le débat, et ensuite la décision d'un tiers (le démos), à l'avis duquel on se range si on veut éviter que le conflit dégénère en violence. Mais tu ne fais pas de politique, tu ne te compromets pas, tu vis juste ta liberté, dans ta farouche, noble et mortelle solitude... Plusieurs siècles après toi, un autre personnage prit, lui, comme devise «solitaire, solidaire». Lui aussi affronta une dictature, mais, traqué, choisit l'exil (et l'accepta vingt ans durant) pour échapper à la mort, afin de pouvoir continuer à témoigner, à dénoncer et à organiser la résistance intellectuelle, et politique, à cette tyrannie. Son combat fut, d'une certaine manière vain aussi, puisqu'il fallut un envahisseur étranger et une affreuse défaite militaire pour que le tyran quitte son trône. Mais les idées de ce héros purent utilement éclairer d'autres hommes et contribuer par la suite à asseoir une république dont, malgré de nombreux avatars, nous bénéficions encore aujourd'hui, en France (sur les rives occidentales de la mare nostrum aux bords de laquelle tu conduisis ton père aveugle... À père aveugle, fille aveugle aussi, pourrait-on dire, d'une certaine façon). Tu mourus suicidée, Antigone, quoi que tu en dises. Tu te pendis dans ta tombe, lorsque tu compris, trop tard, que si ton combat avait bien été le bon, celui qu'il fallait en effet mener, tu ne l'avais pas conduit de la bonne manière... Lorsque, dans le noir de la tombe, la lumière se fit dans ton esprit: il n'est pas de liberté qui ne se partage avec d'autres, et qui, partagée, en libère d'autres. Puisse, dans ta solitude sépulcrale, ces lignes noctures et solitaires contribuer à t'éclairer, Antigone, toi et d'autres... Salut et fraternité. Citoyen lambda. |
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| Homme Lambda,
Vous voilà donc revenu, rapportant de vos voyages les mêmes trésors que je vous connaissais déjà, mon cher Frère... La République (française)... Le Demos sur lequel il faut s’appuyer (assez pour qu’il cède?)... La Loi qui fonde la société des hommes... Faut-il croire que, sur le piédestal où notre époque avait placé les Grands Tragiques, vous avez, vous, placé en idoles ce mâle et sa femelle, le Politique et la Politique? Peut-être est-ce que cela expliquerait votre entêtement à ne voir que ce mauvais couple-là comme voies et voix des hommes... O tempora, o mores, puisque vous semblez aimer vous exprimer en italien. Voyez-vous, Citoyen Lambda, ce que vous vous refusez à voir et à entendre, c’est que la poésie précède la pratique, que les mythes précèdent le code civil, que la Loi précède les lois. Si l’on ignore la poésie, si l’on oublie les mythes et que l’on délaisse la Loi, alors la vie humaine perd son sens, elle erre, perdue, à la merci des vents et des tyrans. Avant que le demos ne puisse s’exprimer, il faut que chaque voix qui le compose existe, pleinement. Faute de quoi, il devient ce que votre époque appelle si justement une «majorité silencieuse». C’est dans ce silence que se glissent les usurpateurs, comme s’y est glissé Créon. Redonnez la parole (logos) au peuple, et il ne sera pas cette foule bête et bovine qui meugle dans l’obscurité. Le jour où cela sera, je pourrai enfin m’en aller dormir... Suis-je aveugle, comme vous le dites, parce que je ne vois pas les mêmes choses que vous? Regardez le personnage que vous décrivez, solitaire et solidaire. Vous y voyez un exilé guettant douloureusement le retour vers la patrie, et j’y vois, moi, Prométhée, cloué à son rocher pour avoir donné le feu aux hommes. Et si un vautour dévore le foie de Prométhée, c’est «un coq suspendu à sa gorge noire» que Cassandre dit à tous, toujours, la vérité, et que personne ne la croit. Et vous, qui pensez à partager la liberté pour libérer les hommes, de quel rocher de Sisyphe éternellement roulé au sommet de quelle vaine montagne vous avez d’abord à vous libérer? Que ma voix, enroulée dans mon écharpe, vous parvienne: les murs entre lesquels étouffe la conscience humaine sont plus longs à traverser que les siècles et les océans, mais nous avons l’éternité pour cela... Antigone |
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| Antigone,
Ce n'est pas sans émotion que je reçois, si diligente et si vive, l'onde spirituelle de ton si vivant fantôme. D'ailleurs comment échapperait-on à cette «voix enroulée dans son écharpe», cette voix étouffée et toujours vivante de cette vie pérennisée que les humains savent donner à leurs morts aussi longtemps qu'ils s'en souviennent, les lisent et veulent les entendre (à tous les sens de ce mot)? Aveugle, te disais-je, non parce que tu ne verrais pas les mêmes choses que moi, mais plutôt aveugle comme on dit aveuglé par une lumière, par cette lumière-flamme qui brille en toi, dont tu irradies et (t')aveugles et te brûles à force d'y (faire) voir trop clair... De cette clarté sublime d'une Loi (magnifiée et absolutisée par sa divine majuscule), d'une Loi antérieure aux hommes et aux règles qu'ils se seraient trouvées pour tenter de vivre ensemble. Lumière qu'ils ne pourraient, bien sûr, jamais faire jaillir en eux-mêmes... puisque même la flamme enfumée de leurs feux, il fallut qu'un Prométhée la leur donnât... Ah, si humbles, les humains! Conscients de leur peu, de leur rien... Conscients que sans la Transcendance qui les pensa avant même qu'ils pussent penser eux-mêmes, qui d'ailleurs les créa, puis les éclaira [Dies, Deus...], ils ne seraient encore et toujours que des bêtes... Tout cela est clair comme le jour et la lumière mystique/mythique qui continue de t'éclairer et dont tu rayonnes toujours, de si haut, fût-ce du fin fond de ta tombe, sur nous, pauvres humains, si humains, humides, humbles, et donc toujours à inhumer (si sororalement... si maternellement, ne t'en déplaise) pour qu'enfin et à jamais, ils restent dans leur élément, de leur vivant et de leur mort... Curieuse, cette hargne toute aristocratique devant le ou la politique (où tu ne veux voir que manipulateur et manipulés, comme si tous les politiciens étaient des Créon et tous les citoyens «foule bête et bovine qui meugle dans l’obscurité»... pour reprendre ta formule de Princesse). Mépris juvénile et adolescent (et donc étymologiquement propre à changer) que de nos jours encore trop de jeunes témoignent, tout naturellement, tout naïvement, à la politique (permettant ainsi d'autant mieux à la Politique de s'occuper d'eux et de les faire tourner en rond dans leur narcissisme a-civique où ils finiront noyés en eux-mêmes ou étranglés par une écharpe)... Ne dissocie pas, Antigone, Poésie et pratique, puisque la Poésie est elle-même l'Acte par excellence. Et si, naturellement, les mythes précèdent le code civil, ils le précèdent comme la racine précède l'arbre: j'ai été fait, mais ensuite je me fais, ou plutôt nous nous entre-faisons entre humains en nous aérant de partout et pas seulement en puisant à nos mythes et racines, sinon nous ne serions que souches... C'est pourquoi, de poétique à politique (et réciproquement), il n'y a qu'un pas, qu'un pari (et pas forcément une faute de frappe!), et c'est le même souffle dont des mots d'autrui m'irriguent et dont j'irrigue les mots que je donne à autrui pour qu'il m'en éclaire en retour... afin que nous apprenions à régler nos conflits par des mots (ce qui serait aussi proprement poétique... que politique) et pas seulement par des gestes. Même s'ils n'ont en pas l'r, nos mots sont nos morts qui continuent de parler en nous... et donc aussi l'avenir qui nous anticipe... comme tes mots parlent en moi... et comme j'imaginerais que les miens puissent vibrer jusqu'à toi... et jusqu'à d'autres humains, dont le destin ne serait pas encore révolu, comme l'est ou le serait le tien si nous n'étions pas là pour, te questionnant (à tous les sens du mot aussi), t'amener à te comprendre, te prendre avec nous, pour t'assumer au-delà de ce que tu fus (ou crus être) afin que tu continues d'advenir par nous, avec nous et en nous. Très civilement, Citoyen Lambda (ce qui implique évidemment que je ne sois ni sur un socle, ni un piédestal, ni à une tribune, mais juste dans la foule ou, plutôt... dans le peuple) |
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| Homme Lambda,
Que les hommes du Peuple montent donc sur autant de piédestaux qu’il leur sera nécessaire chaque fois qu’ils voudront être entendus de leurs pareils, c’est ce qui les différenciera du meuglant troupeau dont je te parlais précédemment. Il est une légende que ma nourrice me racontait souvent, et que je n’ai jamais oubliée. Peut-être est-elle parvenue jusqu’à vous? Dans le doute, la voici: En un temps très reculé, l’écriture n’existait pas. Chaque fois qu’un homme ou qu’un dieu avait besoin d’évoquer quelque chose, pour lui-même ou pour d’autres, il se servait de sa parole ou de sa mémoire. Un dieu d’Égypte, Thot, imagina de faire aux hommes et aux autres dieux une série de présents: il offrit ainsi au monde le calcul, la géométrie, l’astronomie, le jeu, et... l’écriture. Thot expliqua que grâce à cette dernière, la science et la mémoire des hommes s’enrichiraient, car elle était le remède («pharmacon») à l’oubli et à l’ignorance. Ce que Thot ne dit pas aux hommes et aux dieux, c’est que la parole («logos») allait risquer de se trouver empoisonnée par ce remède. En effet, le mot «pharmacon» a, dans ma langue, le double sens de «remède» et de «poison» (mes traducteurs chez Dialogus me soufflent que l’on pourrait traduire cela par le mot «drogue», dans son ancien sens, qui signifie une substance qui peut soigner ou troubler l’esprit). En effet, tant que l’écriture n’existait pas, chaque parole était toujours à proximité de son père. Si quelqu’un tentait de détourner cette parole, de l’attaquer ou de la modifier, son père pouvait alors la défendre. Mais lorsque la parole fut emprisonnée dans l’écriture, elle fut aussi séparée de son père, et voyagea dans les mains de tous, ceux qui voulaient l’entendre et ceux qui voulaient la trahir, ceux qui étaient capables de l'entendre et ceux qui ne le pouvaient pas, dans les mains des sages et dans les mains des fous. Et la parole orpheline fut alors bafouée et trahie mille fois sans que son père puisse prendre sa défense. J’ai peur, Homme Lambda, qu’il en soit de même pour la «démocratie». Qu’elle ne soit orpheline, et ne voyage, privée de son père le peuple, dans des mains profanes et profanatrices. Que la Loi aussi n’ait bu le même poison. Et que les hommes dorment, satisfaits, du lourd sommeil noyé de leurs remèdes et de leurs poisons, comme dorment ceux du Palais quand je me lève pour aller rendre les hommages aux morts. Je vous salue, Homme en réveil... Antigone P.S.: mes traducteurs m’indiquent qu’il existe une trace de la légende de ma nourrice chez un auteur parvenu jusqu’à vous: il s’agit de Platon, dans son dialogue Phaidros, (paragraphes LIX et suivants). |