Notre conscience morale |
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| Antigone, Cette année j'ai appris à te connaître à travers différents auteurs, différentes sociétés, différentes époques. J'ai beaucoup aimé te découvrir à travers Sophocle, et puis te redécouvrir à travers d'autres tels que Jean Anouilh et surtout tels qu'Henry Bauchau. Tu apportes beaucoup de par le message que tu symbolises; si quelque chose va contre notre conscience morale, nous avons le droit, voire le devoir d'aller contre cette chose. Aussi, tu m'as rappellé une phrase qui dit qu'il faut plutôt regarder à bien vivre qu'à vivre longtemps. Le lien entre toi et cette phrase n'est peut-être pas immédiat, mais, quand on y regarde de plus près, mourir pour ses idées, ou vivre longtemps dans quelque chose qui va contre notre conscience morale, ça équivaut à vivre bien ou à vivre longtemps. Je me doute que tu as d'autres lettres à traiter, alors j'essayerai de faire court, et je terminerai en disant que ton personnage est grand et beau, et que son message est noble. Ton «non» à l'immoralité est un exemple à suivre, et chacun à sa façon devrait lutter contre cela. Salue Oedipe de ma part. Merci de ton écoute, Christina |
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| Antigone te salue, Femme Christina! Il est vrai que Sophocle fut le premier à reprendre mon histoire, telle que la racontaient déjà depuis bien longtemps les bergers et les prêtres, les pèlerins et les marins, les chasseurs et les artisans. Le pari était risqué, car la Cité grecque du Ve siècle avant-votre-dieu-unique était bien loin d'accorder la moindre place à l'individu et à ses choix: le bien de l'État y passe avant toute chose, l'homme n'existe qu'en tant que citoyen soumis à cette règle de fer, et le femme n'existe que parce qu'on ne peut guère faire autrement, confinée selon son rang au gynécée ou dans sa cuisine. Le Destin fut ironique, puisqu'on raconte que Sophocle dut au succès de sa tragédie un titre de... stratège dans la guerre contre les Perses. La vie des poètes est quelquefois surprenante. Je crois aussi savoir que c'est en 1944 que fut représentée pour la première fois la pièce où monsieur Anouilh s'est inspiré de ma vie: je ne suis pas experte en l'histoire de votre temps, mais il me semble que cette période avait fortement ravivé le besoin de se pencher sur le rapport entre la soumission à l'État dit souverain et le respect des lois humaines fondamentales. Tu dis que nous avons le droit, voire le devoir, de nous élever contre quelque chose qui heurte notre conscience morale: je pense, moi, que nous avons d'abord la liberté de ne pas laisser d'autres (fussent-ils l'État) décider à notre place de ce qui est beau et bon. Lorsque les humains perdent cette vigilance sur leur liberté intérieure la tyrannie avance à grands pas. Ensuite, à chacun de choisir ce qui lui paraît juste, selon la voix qui s'élève dans sa gorge, selon Zeus ou Dikê, ou selon ce que tu appelles «conscience morale». Mais ce n'est certes pas moi qui peux décider ce qui est beau et bon pour quelqu'un d'autre que moi. Tu me fais grand honneur, Femme Christina, en disant de moi que je suis un personnage grand et beau, et que mon message est noble. Mais c'est toi, en vérité, que tu jauges à mon image, c'est toi qui te confrontes au miroir que je te tends au travers du temps, et c'est ton âme que tu trouves en croyant regarder la mienne. Platon ne s'y est pas trompé, qui écrivait: «Son âme, quand on veut la connaître, c'est dans une âme qu'il faut la regarder». Xaire, Femme à la belle âme, tu seras toujours bienvenue auprès de moi. Antigone |