Morgane
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Antigone
Antigone

     
   

Justice

   


Salut Antigone,

Toi qui as décidé de mourir au nom des lois divines, comment pouvais-tu les connaître? Comment pouvais-tu savoir que ton action était juste en vertu d'une loi qui dépasse celle de l'homme? Je me demande cela à cause des terroristes extrémistes, islamistes par exemple, mais chaque religion a les siens. Eux aussi disent agir en vertu d'une loi divine supérieure. Loin de moi l'idée de te comparer à eux, toutefois, j'aimerais savoir sur quoi se basait l'idée de justice que tu avais, puisque ce n'était pas sur les lois humaines!

Morgane



Antigone vous salue, Morgane l'Avisée.

Quelle jolie question, Jeune Fille, vraiment, quelle jolie question, et quel plaisir je vais prendre à en détricoter le fin dessin... Asseyons-nous sur le rempart, cela risque d'être long.

Merci, tout d'abord, Chère Enfant, de me préciser que vous ne me prenez pas pour, comment dites-vous cela, une «terroriste»: le mot et le concept n'existaient pas en mon temps, mais je comprends le sens que vous donnez à ce terme: se faire entendre par la terreur, et non par les voies légales. Nos Dieux pratiquent souvent cette méthode, les vôtres aussi, peut-être... Malédictions, punitions, enchantements, menaces, bel attirail de celui qui n'a plus rien à dire et qui ne peut que faire.

Quant aux humains, c'est de tout temps qu'ils utilisent dans leurs incessantes guerres cette stratégie: un adversaire terrorisé est plus facile à abattre. Il n'y a là-dedans rien de bien neuf, vous en conviendrez, et je m'étonne qu'à votre époque vous fassiez tant de cas d'une telle banalité. Si ce n'est, et là est le point important, que vous ne voulez plus admettre que vous êtes en guerre... N'est-ce pas? Ah que la paix est jolie...

Mais avançons: les guerriers se justifient toujours de pratiquer la guerre. Toujours. Car il faut une grande excuse pour tuer. Pour oublier, une fois les armes rangées, les images des corps écrasés et des ventres ouverts, les échos des cris devenus inhumains de douleur, l'odeur infecte des massacres.

Et quelle plus grande excuse que celle des dieux, invoqués à tout va, et qui se taisent, atterrés eux-mêmes de cette meurtrière folie? Regardez donc autour de vous. Chaque fois que vous verrez un roi, un homme, un peuple, se réclamer de son dieu pour justifier de ses armes brandies, vous saurez que voilà des assassins qui mentent pour ne pas voir le sang qui leur ronge les mains et le coeur...

Avançons encore, dans ce triste paysage, Jeune Fille, puisque vous avez voulu que nous ouvrions ensemble cette réflexion... Croyez-vous une seconde que les Dieux pourraient se réjouir de savoir que la frontière de l'Attique s'est déplacée de trois lieues vers le Nord? Ne voyez-vous pas, plutôt, que quelques sources de l'état voisin attiraient la convoitise des marchands athéniens? Et que ce sont les marchands qui disposent des richesses nécessaires pour armer les soldats? Guerre de chiffonniers. Guerre d'épiciers. Il n'y en a pas d'autre. Même de votre temps. Et vos dieux n'ont rien à voir avec cela, si ce n'est, comme les nôtres, de pleurer en silence.

Et nous voilà arrivées, Questionneuse, au noeud de votre question. Pourquoi savais-je, moi, que j'avais à respecter la Loi? Et quelle était cette Loi? Et pourquoi cette Loi était-elle divine? C'est si simple... Parmi toutes les espèces vivantes existant sur Terre, une seule enterre ses morts. Une seule.

Et c'est dans cette espèce que les Dieux m'ont fait naître. Je n'ai pas agi «en vertu de». J'ai agi parce que je suis de ceux qui enterrent leurs morts. Cette Loi-là ne me dépasse pas, elle me fonde. Même si quelque Créon tente, me menaçant de mort, de me terroriser au point que je renonce... Elle est là, la terreur... Pas de mon côté... Avez-vous compris?

Le matin s'annonce. Thèbes s'anime, le ciel vire, le rempart bleuit. Je vous souhaite un bon chemin de retour vers votre époque. Est-elle si différente de la mienne? Comme j'aimerais vous le souhaiter...

Antigone



Merci beaucoup de votre réponse si claire et si rapide. Depuis quelques années, depuis que je connais votre histoire, ou plutôt une partie de votre histoire, je balançais toujours entre l'admiration pour votre combat à la question de savoir s'il n'était pas absurde d'aller à la mort pour une loi prétendue divine... Désormais, je comprends qu'on l'avait appelée loi divine, mais qu'en fait c'était surtout la Loi qui faisait que vous êtes vous et que vous ne pouviez pas y désobéir sans vous trahir.

Quant à savoir si mon époque est différente de la vôtre, je crois que la différence vient principalement des moyens techniques: les «guerres de chiffonniers» font aujourd'hui bien plus de dégâts!

Morgane