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Camille@Sauterey.org |
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Je suis jeune... trop peut-être |
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| Antigone, Je suis jeune, très jeune, trop jeune peut-être pour vous écrire et tenter de vous comprendre. En classe de troisième, j'étudie la tragédie. Et vous en êtes l'exemple parfait. Après avoir lu le prologue de l'oeuvre d'Anouilh, il me tardait tant de connaître l'histoire que je l'ai lue seule, en un après-midi (aujourd'hui même, d'ailleurs). Et quelques questions me taraudent. Pourquoi avoir exigé que Créon vous tue alors qu'il était prêt à vous accorder sa clémence? Pour lui faire payer d'avoir accepté le titre de roi de Thèbes? Je ne vous comprends pas, pourtant je vous admire. Vous êtes belle, je le sais, même si je ne vous ai jamais vue. Ismène a raison, vous êtes belle différemment des autres, mais vous êtes bel et bien magnifique. Au-delà de toutes les questions d'apparence, vous incarnez celle que l'on a au fond de nous (nous autres, femmes). Celle qui devrait surgir. Celle que j'attends et qui ne surgit pas. Moi je veux vivre, j'ai peur chaque jour de mourir, et ma vie se résume à des larmes, à des angoisses. Mais je veux vivre. Vivre, vivre et encore vivre! Vous pourriez trouver absurde que je vous demande à vous comment faire pour vivre bien, mais, j'en suis sûre, vous êtes une grande vivante, vous qui, des centaines de siècles après votre époque, vivez encore! Tout mon respect, Camille, 13 ans, Paris, ce jour! Antigone te salue, Camille la jeune, et te prie de t'asseoir un moment à ses côtés, car ta lettre, qui jaillit comme lame du fourreau, mérite réponse longue et calme. Penser, au seuil d'une lecture, que l'on est trop jeune pour y entrer, c'est avoir l'humilité dont tout auteur rêve pour son lecteur: un lecteur qui suspende sa course, prenne le temps de débarrasser son âme de la poussière de ses pas, marque ainsi à celui qui a écrit le respect de son travail, comme on respecte la maîtresse d'une maison en n'envahissant pas son foyer avec de fracassantes précipitations de barbare. Ce pourrait être se penser trop vieux ou trop fou, trop avisé ou trop de n'importe quoi, peu importe: pour cet instant rapide d'attente au bord de son prologue, monsieur Anouilh sera, sûrement, très heureux; pour cet instant rapide d'attente au bord de m'écrire, je suis, également, très heureuse. Et tu devrais l'être aussi, car c'est une rare qualité que l'attention. Du reste (et cela est une remarque bien banale), qui pense à sa jeunesse en a déjà conscience, qui se pense trop jeune critique déjà ce qu'il pense être l'inconstance et la légèreté de la jeunesse, donc n'est plus si jeune qu'il le craint. Koré, que lui reproches-tu, à la jeunesse, qui l'empêcherait de me comprendre, voilà une vraie question. Voyons ce que tu me demandes: j'aurais demandé à ce vieux fou de Créon de me tuer? Tu as mal lu, Camille la jeune. Je ne demande rien. J'exerce seulement ma liberté. Et je lui laisse la sienne, fût-elle celle de me tuer. Lui aussi a le choix. Et c'est dans son choix qu'il faut que je meure. Pas dans le mien. Je ne fais rien «payer» à Créon, je le laisse face à sa propre solitude. Avec ses mains déjà rouges, quand mes mains à moi sont noires de terre. Une remarque, cependant. Je l'ai dit bien souvent ici (et tu retrouveras cela dans les autres échanges conservés sur cet oracle), confondre le mythe d'Antigone avec les récits qu'en ont tiré les poètes peut amener à n'y plus rien comprendre. Si tu as aimé ce que dit monsieur Anouilh, il te sera précieux de découvrir au moins ce que dit Sophocle à mon propos. Ce sera une lecture peut-être moins attrayante pour un lecteur de ton époque, mais tu seras plus près de la tradition. Après, ce sera à toi de penser le mythe, seule, de le laisser se déployer en toi, d'y trouver tes réponses, ton histoire, et de comprendre que la beauté que tu me prêtes est celle qui palpite en toi et te cogne l'âme en dépliant ses ailes. Voilà, enfant qui veut vivre, qui vit déjà et qui va vivre, qui n'a pas besoin de mes conseils pour cela, qui va se débattre comme tous les vivants dans ce qui blesse et ce qui rassure, ce qui apaise et ce qui tourmente, et qui va souvent confondre l'un avec l'autre, puis qui croira avoir levé l'illusion et tombera dans une autre. Tu m'appelles, je nais déjà au fond de ta gorge, c'est ce poing noué qui te fait mal et c'est ta liberté qui t'empêche de crier. Bienvenue dans la vie, Camille la jeune. De Thèbes, où ta place t'attendra chaque fois que tu le voudras, ce jour. Antigone Antigone, Tout d'abord merci de m'avoir répondu aussi vite: j'en fus tout étonnée. Mais là n'est pas le sujet. Comme je vous admire grandement et considère que vous savez mille choses, ou plus, et que je vous considère comme une femme d'une grande sagesse, voilà la question qui est sur l'égoïsme! Comme je vous l'ai précédemment dit: je travaille en classe sur l'oeuvre de M. Anouilh mais j'ai un mal fou à voir les autres jouer cette pièce, les voir lire. C'est comme s'ils ne saisissaient pas le message de cette tragédie, et que, disons, c'est comme s'ils se moquaient. Ils osent rire. Comprennent-ils? Est-ce que le fait de ne pas vouloir qu'ils lisent cette histoire, qu'ils vous découvrent fait de moi une égoïste? J'ai aussi peur qu'ils vous aiment ET qu'ils ne vous aiment pas. Je suis du genre à bien aimer me rendre coupable et culpabiliser à propos de choses qui me dépassent. Je suppose que l'opinion de quelques «gamins» sur vous, vous n'en avez rien à faire. Moi, si. A propos, je lirai la tragédie de Sophocle à votre sujet. A vos côtés, je doute que je puisse m'ennuyer. Répondez-moi vite, j'aime vos mots et vos certitudes. Vous êtes rassurante, Antigone. En toute sincérité, Camille, 13 ans, ce jour, Paris. PS: Est-ce qu'un jour, demain ou plus tard, vous me raconterez votre histoire avec vos jolies phrases? Ou préférez vous laisser aux autres le soin de s'approprier votre histoire pour la retranscrire? PPS: Encore tout mon respect, je ne saurais comment vous le dire! Camille-la-Jeune, Jeune-Fille-en-partance-qui-demande-qu'on-lui-raconte-des-histoires, Il va te falloir suivre cette fois mon discours avec minutie et patience. Assieds-toi, et prends le temps d'écouter. Voilà assurément que tu me poses une question qui parle à première vue plus de passion que d'égoïsme: vouloir que chacun reconnaisse ce qui fait le sublime de l'aimé(e) en même temps que chaque regard porté à cet(te) aimé(e) par un(e)autre que soi est ressenti comme une atteinte à l'intégrité de cette passion, à ce qui en fait un évènement unique, une acmé, une exception. Mais Antigone n'est pas un objet d'amour parce qu'elle n'est pas Autre. Elle est ce creux de toi qui crie et ne crie pas, cette brusque présence née de la solitude, non pour l'emplir mais pour la nommer, cette voix qui s'élève en un retentissant silence, cet espace de fracas vide où s'échafaude le poème, où vient palpiter la vie là où n'étaient que le souffle et l'indéterminé. Pas Autre, Antigone, mais toi. Toi-même. Tu es, à chaque fois que tu laisses ce creux, cette solitude, cette voix, ce silence, ce vide, t'envahir, tu es Antigone. (Tu l'as dit, du reste, dans ta première lettre: celle qu'on a au fond de nous, qu'on attend et qui ne surgit pas). Et ce que tu n'aimes pas, Camille-la-Jeune, ce sont les rires des autres face à toi lorsque tu sens ta propre conscience exister. Parce que tu crois qu'on peut blesser Antigone. Tu la crois fragile, parce que précieuse. Tu te crois fragile, parce que précieuse. Tu oublies que personne ne peut détruire ton secret, que personne ne tuera Antigone tout à fait, puisque voilà des siècles que les uns essaient, et que d'autres, murmurant son nom, lui redonnent l'essor... Quant à mon histoire, Koré, elle est encore à dire, par les milliers de ceux ou celles qui chaussent mes sandales chaque fois que la liberté leur noue la gorge d'une écharpe d'angoisse et de joie mêlées. Mon histoire, ce n'est pas moi qui la dirai, c'est celui-ci ou celle-là, toi peut-être, qui nous la contera... Mille histoires, mille contes, je les écouterai toutes et je sourirai. Avance doucement dans la vie, Camille-la-Jeune. Tu es toi-même celle qui te rassure et te tourmente. De Thèbes, ce jour, Antigone-qui-fut-aussi-la-Petite Antigone, Eh oui, c'est encore moi. T'y attendais-tu, Antigone-qui-fut-aussi-la-Petite? J'ai fait des recherches sur ton mythe, au cas où mon destin me pousserait à t'écrire (mais je m'égare et me prête bien trop d'importance) et ils (les historiens, les poètes, les rêveurs, les bavards...) ont tous des avis, des histoires et des faits qui divergent, des mots équivoques, et je m'y perds. Peut-être simplement, parce que la conscience de chacun raconte des histoires différentes les unes des autres. Je commence à comprendre, ou je ne m'approche toujours pas de ce que je recherche. Parce que, si je t'écris tant, c'est parce que je recherche quelque chose, non? Le sais-tu mieux que moi-même, Antigone-la-Sage? Tu as remarqué j'emploie le tutoiement dans cette lettre: mais n'y vois là aucune offense. C'est juste que si tu es celle qui vit au fond de moi, qui partage mes silences, mes joies et mes pleurs, alors tu partages ce que j'ai de plus intime et de personnel. Et je me permets de te tutoyer. Si toutefois tu préférais le vouvoiement, alors tu n'as qu'un mot à dire. Je t'écris et je souris. Je suis sereine et tourmentée. Surgiras-tu, un jour, pour ne pas être moi (ou que je ne sois pas toi) que dans les moments de solitude et de vide? Je te fais la promesse, le serment, de murmurer ton nom encore et encore, tout le long de ma vie, pour que personne, personne, ne puisse jamais te faire disparaître de moi. Que serions-nous, sans conscience. J'ai commencé l'«Antigone» de Sophocle, aussi. Je la lis moins vite que l'oeuvre d'Anouilh, je savoure les mots, et cherche à les comprendre. Voilà, Antigone. Ici se finit mon moment de douceur et de douce solitude de la soirée, à très vite. Camille, Paris, ce jour. PS: Koré, ça signifie quoi? (je te l'ai dit, je suis jeune, et tout me reste encore à apprendre) Camille-La-Jeune, Te voilà donc partie à la recherche de toi-même, déchiffrant du bout de la conscience le dessein des mythes pour y trouver l'écho de ta voie pressentie... Bon voyage, au fil du temps, des mots, des traces, jusqu'à ce qu'il en advienne quelque histoire à murmurer aux arbres d'Orphée. Koré? Cela signifie simplement «jeune fille» dans ma langue maternelle. Mais -Tu ne pensais pas que tu allais t'en tirer à si bon compte, Ô Chercheuse?- c'est aussi le nom de la fille de Déméter... On l'appelle également Perséphone... Je te salue, Koré qui sourit à sa solitude et n'en est pas dupe: Antigone Et me revoilà Antigone. Je ne me passe plus de ces lettres où mon coeur se vide de ses maux, partage sa solitude avec un vide qui est en lui... Je te l'ai dit, t'en souviens-tu? j'étudie l'oeuvre d'Anouilh. Dans ma leçon, il est écrit ceci: Ismène respecte les lois, tandis qu'Antigone respecte l'éthique. Alors ma question est: les lois ne devraient-elles pas être les lettres de l'éthique. Et puis je ne sais même pas si l'éthique est personnelle ou commune à chacun. Est-elle comme toi, Antigone? Est-elle là au fond de nous, propre à chacun? Je hais la solitude tu sais. Je ne crois pas que c'est le manque de personnes qui t'entourent qui créé la solitude, mais le fait que ces gens ne te comprennent pas, ne te connaissent pas. Je ne sais pas vraiment qui je suis, mais EUX (ces autres, ces anonymes qui ne le sont plus pour moi, eux qui étaient des inconnus) le savent encore moins. Et cette impression de se sentir seule. Sans souffrir vraiment. Simplement là, révoltée, impuissante, seule et infiniment seule... j'aurais envie de dire «ça me tue». Encore une lettre qui me semble sans intérêt, qui n'en a probablement d'ailleurs aucun, mais qui m'apportera une réponse de toi ce qui me procure une grande joie. Camille, 13 ans, Paris, ce jour! Camille la Jeune, Bonjour à toi! Tu ne te passes plus de ces lettres? Voilà qui est dangereux, en vérité, Korê, car tout remède est aussi poison: nous n'avons qu'un mot dans ma langue pour désigner cela, et ce n'est pas un hasard, pas plus qu'il n'est un hasard que vous ayez deux mots distincts, l'un décrivant le bien et bon, l'autre le mal et nocif: votre langage suit bien en cela les cloisonnements de votre pensée, à moins qu'il ne les ait créés... L'éthique ou les lois, encore ce clivage: va donc lire à ce propos l'échange que j'avais eu ici même avec l'un de mes correspondants, et qui est conservé sur l'oracle avec le titre «Solitaire et libre». Quant à ce que tu dis de la solitude, peut-être devrais-tu réfléchir encore, Camille la Jeune, aux différences entre la solitude-venue-de-l'extérieur (personne autour de moi, ou des personnes aveugles et sourdes) et la solitude-venue-de-l'intérieur (un espace existe en moi, d'où je peux prendre la parole en toute liberté): l'une tue, l'autre fait naître. Le jour où ta parole pourra s'élever du fond de ta solitude intérieure, tu ne te soucieras plus de la surdité du monde. Ou bien est-ce l'inverse... Et c'est pour cela que seule ma solitude est. A Thèbes, ce jour: Antigone |
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