Et Ismène, elle? |
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| Je te salue Antigone!
J'ai écouté votre entrevue à Macadam Tribus et je dois vous dire que j'ai adoré. Vous êtes exactement celle que je croyais et cela me comble, vous ne pouvez savoir à quel point. Ma passion pour vous et votre histoire remonte à il y a quatorze ans. Je vous ai découverte dans la bibliothèque de mes parents, j'avais onze ans et depuis je n'ai eu de cesse de vous relire. À quatorze ans, je la connaissais par coeur, mais maintenant, je ne peux réciter que certains passages. J'ai vingt cinq ans et j'étudie en création littéraire. Mes études m'ont permis d'étudier votre pièce, celle écrite par Sophocle, bien entendu -je n'enlève en rien du mérite à Anouilh et aux autres, mais Sophocle demeure votre tout premier admirateur à vous donner la parole sur une scène lors d'un événement d'une importance si capitale- et qui a fait de lui un homme célèbre à Athènes- c'est qu'il vous faisait diablement confiance, si vous me permettez. Malgré mes analyses et mes comparaisons, j'ai tout de même quelques questions. Je sais, vous n'êtes pas Sophocle et ce que je vous demande est un peu de vous auto-psychanalyser, mais bon, je me lance. Je vous vois comme une femme très impulsive, bien qu'extrêmement réfléchie, et fière. L'opposion apportée par Créon fut une sorte d'effet stimulant pour vous. Ce que je veux dire, c'est que vous auriez rendu les sépultures à Polynice de toute manière, comme vous en auriez fait autant pour tous ceux que vous aimiez, compte tenu des croyances religieuses de votre époque, comme vous n'avez pas hésité à soutenir votre père, malgré le déshonneur et la difficulté de sa fuite, mais que le fait que quelqu'un s'y oppose a propulsé vos désirs de droiture. Car oui, vous avez fait ce qu'il fallait faire, ce qu'il faudrait toujours faire, se tenir debout, être intègre envers et contre tous, l'honorabilité bref. Belle leçon pour les civilisations où les gens se vendent avec tant d'aisance. Passées, présentes et futures. C'est pourquoi je tente de cerner l'importance qu'à eue Ismène dans toute cette histoire. N'oublions pas que la pièce commence ainsi. Ismène vous oppose un refus effarouché. Ismène représente la passivité apeurée. Selon moi, elle a, sans le vouloir, augmenté votre désir de vous révolter contre la loi de Créon, car tel est son tout premier argument, ne pas s'opposer à l'édit du puissant Créon. Créon, cet homme quelque peu médiocre, qui lui aussi renforce votre fierté. Vous étiez pleinement consciente de votre mise à mort prochaine, mais entre vivre, mariée à Hémon et sous le joug constant d'un homme dont les décrets puants ne cesseront sûrement pas d'augmenter et perdre la vie dignement, le choix est vite fait pour vous, même si cela ne vous épargne pas de la douleur de quitter la vie si rapidement, sans même avoir connu les joies nuptiales. Bref, ma question est, pensez-vous que votre solitude face à l'adversité fut un avantage? Si Ismène avait été tout autre, si, dès le début, elle vous avait apporté soutien dans votre action, croyiez-vous que votre force fut restée la même? Respectueusement, Catherine B. |
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| Antigone vous rend votre salut, Korê Catherine!
Je ne manquerai pas de transmettre à Sophocle qu’une enfant de votre époque connaissait encore il y a quelques temps une de ses pièces par coeur: le vieux poète en sera bien heureux, lui qui se demande encore, après vingt quatre siècles, pourquoi raconter mon histoire lui a valu d’être récompensé en recevant le titre de Stratège. Peut-être cette manière -étonnante- de célébrer les artistes émérites explique-t-elle pourquoi j’ai vu l’autre jour dans l’un de vos pays que l’on habille en généraux chamarrés, uniforme rutilant, épée au flanc, ceux que vous appelez «Académiciens Français». Cela doit être pour que, en bons soldats bien équipés, ils pourfendent les ombres de l’oubli et de l’ignorance… Sophocle me faisait confiance, dites-vous? Il se peut. Mais n’oubliez pas qu’à l’époque où il écrivit son Antigone, je suis un personnage familier, de cette immense famille des mythes que l’on raconte autant pour endormir les enfants le soir que pour réveiller les adultes quand ils s’endorment sur leurs lauriers. C’est dans ce murmure qui bruit de la bouche à l’oreille des hommes et des femmes que Sophocle puisa, et si vous voulez écouter un écho de ce murmure, il me semble qu’en votre temps il en reste quelques traces dans un livre qui s’appelle «Les Mythes Grecs», de Robert Graves. Venons-en à votre question, et ne vous faites pas souci de me demander de m’ «auto-analyser»: une fille d’Oedipe se doit bien de savoir faire cela... J’ai cependant un peu de mal à vous suivre: d’un côté, vous dites que, de toutes manières, même si Créon n’avait pas édicté sa loi scélérate, j’aurais accompli les rites funéraires pour mon frère mort: je vous donne raison sur ce point, à cela près que si Créon avait respecté nos traditions, c’est l’ensemble de la famille royale de Thèbes et toute la population de la ville, et nos alliés des autres villes, qui auraient célébré ces rites funéraires, moi y compris. D’un autre côté, vous dites que je n’aurais agi que par réaction d’opposition, m’opposant à Créon parce qu’il est médiocre, et m’opposant à Ismène parce qu’elle est craintive. Vous oubliez, jeune fille qui ré-écrivez l’histoire, que, tout simplement, cela ne s’est pas passé comme cela. C’est parce que Créon est médiocre qu’il cherchera à entrer dans la postérité en défiant la tradition. Et c’est parce qu’Ismène est la fluide douceur que l’on attend des femmes qu’elle n’ose s’opposer aux ordres du tyran. Et lorsqu’Antigone rejoint ces deux-là, la tragédie peut commencer… Comme elle commence dans votre propre tête lorsque vous êtes, tout à tour, face à votre propre vie, un médiocre tyran, une femme craintive, et une liberté en marche. Regardez, Korê, ce que ces trois-là vous racontent de vous-même, et demandez-vous ce qui se passe lorsque l’un des trois manque à l’appel… Continuez de lire, continuez d’écrire, un de vos contemporain (Romain Rolland, je crois) l’a si bien formulé : «Tout a été dit, tout reste à dire», et c’est pour cela que les mythes sont vivants, et les humains aussi… La petite Antigone |