Des lois divines au-dessus des lois des hommes
       
       
         
         

ClaudeStenger@aol.com

      Ma chère orpheline, ma soeur,

Depuis très longtemps tu m'accompagnes (comme tu accompagnas ton père aveugle, sans savoir que tu étais peut-être toi-même plus aveugle que lui), en m'ayant parfois guidé, en me guidant encore parfois.

Mais depuis quelque temps, tu m'agaces de plus en plus, voire m'effraies, à mesure que je comprends de mieux en mieux combien ton exemple pourrait être pernicieux pour toutes sortes d'illuminés qui, au nom d'une foi (révélée, par on ne sait qui, mais qu'ils se seraient faite leur), feraient passer leurs principes (religieux) avant la loi que les hommes se sont donnée pour la respecter, au sein de leur société, et pour vivre (et non mourir) ensemble.

Ainsi, au nom d'une loi (divine?) à laquelle ils tiennent mordicus, certains voudraient m'empêcher, par exemple, de pratiquer l'IVG inscrite dans la loi des hommes! D'autres me disent que la charia (inscrite dans le texte religieux) doit primer la loi laïque dont nous aurions convenu ensemble, pour vivre ensemble, etc.

En vieux Créon que je ne veux pas être (tout en l'étant malgré tout un peu, comme nous devons nous y résigner si nous voulons continuer à vivre dans une cité d'humains), je sais bien que le Créon auquel tu t'opposas voulut, par son décret, renverser l'ordre cosmique lui-même en faisant exposer dans le monde des vivants celui qui était mort, et en condamnant une vivante à étouffer dans le monde des morts. Double profanation cosmico-éthique qu'il fallait bien dénoncer au nom même de l'ordre du monde (et non d'une quelconque loi divine).

Mais à se guider systématiquement sur une loi personnelle (venue «d'ailleurs») pour s'opposer à des décrets-lois issus du pouvoir civil, l'ornière du fanatisme religieux est proche. Anti-gone, celle qui agit contre, par définition. Tous mes copains gaucho-libertaires sont tes frères. Leur virulence «anti», leur refus de toute compromission politicienne, de toute organisation démocratique (qui suppose des votes) les conduit quotidiennement à voir des Créon partout, et à s'époumonner à crier contre... en vain, sinon en pire (lorsque quelques-uns, en désespoir de cause, se la joueront bande armée révolutionnaire...).

N'as-tu pas, par ailleurs, le sentiment qu'Anouilh t'a particulièrement dégradée sous un mauvais jour d'adolescente rebelle, fantasque et égoïste, qui dans sa «royale» quête de pureté refuse toute aide d'Ismène ou de Hémon? Et donc refuse justement de mener un combat d'ordre politique (qui implique organisation et concertation, voire vote) alors qu'en fait elle en mène bien un, en s'opposant à du pouvoir politique!

Ma soeur, mon orpheline, ton aveuglement d'illuminée sera toujours plus éclairant pour les jeunes passionnés que le morne (ir)réalisme de Créon. Tu es morte pour avoir mené ton combat à bien... et donc à rien. C'est admirable et effrayant.

Je t'aime bien. Mais je sais qu'on se serait bien battus, si nous avions pu nous fréquenter. Et on se serait sans doute mutuellement envoyés paître... hélas.

Claude

 

       
         

Antigone

      Antigone vous salue, Homme Claude,

Il n'est guère étonnant que vous pensiez que je vous accompagne, laissez-moi vous l'expliquer: tout d'abord, parce que, contrairement à ce que vous suggérez dans votre missive, mon prénom ne signifie pas «Celle-qui-agit-contre-quelque-chose», mais «À-la-place-d'une-mère» (les préfixes grecs sont trompeurs quelquefois). D'autre part, votre propre prénom, Claude, signifie je pense Celui-qui-boite, ce qui n'est pas sans ressemblance avec celui de mon père ådipe, que l'on traduit fréquemment par Pied-enflé (bien que d'aucuns prétendent qu'ådipe signifierait en fait Enfant-de-la-vague-gonflée). Cette femme à la place d'une mère qui guide le pas trébuchant de l'homme aveugle, pensez-y, Homme Claude, pensez-y, votre époque oublie de regarder et d'entendre... mais je vais revenir à cette image plus loin.

Je vous agace? J'en suis ravie, c'est la fonction même que je réclame. Un caillou dans la chaussure (celui peut-être qui fait boiter?), le sable sous la dent, l'éclat de silex qui mord le talon du tyran, la brindille qui fait trébucher l'armée en marche, oui, voilà ce qu'est aussi Antigone. Tant que quelque chose ou quelqu'un vous agacera, Claude mon frère, vous ne serez pas mort, et j'en serai, moi, joyeuse d'être l'Agaçante.

Si vous aviez compris cela, vous auriez aussi compris que je n'ai été et ne serai jamais du côté des illuminés dont vous me soupçonnez d'être l'égérie. Ni du côté de ceux qui massacraient la foule en affirmant que dieu y reconnaîtrait bien les siens, ni du côté de ceux qui massacrent leurs femmes en pensant qu'à un acte de tant de courage leur dieu les reconnaît bien pour siens.

Je ne suis pas une furie religieuse, Homme Claude, je ne suis pas le chef d'un parti ou la meneuse d'un groupe d'adolescents, je suis la solitude, et c'est à ce titre que j'accompagne l'homme qui trébuche.

Entends-tu cela? La solitude. Quand tu prends ta tête dans tes mains et que tu te dis, toi, tout seul, mais que pourrais-je faire, que pourrais-je faire moi, face à tout cela, quand tu n'appartiens plus à aucune troupe ni aucun troupeau où l'on t'aurait exactement dicté ta conduite, quand tu n'as plus que toi-même en face de toi, là, oui, et uniquement là, tu me trouveras. Et tu décideras ce que tu souhaites, ce que tu veux, et tu feras ce que tu as à faire.

Comme je l'ai fait. Un vieux sage que j'ai croisé dans les dédales de Dialogus, et à qui je confiais combien j'avais de peine à faire entendre aux humains d'aujourd'hui ce qu'est un mythe, m'a dit ceci: «Quand le sage désigne du doigt la lune, le fou regarde le doigt». Oublie un peu ce qu'était pour moi la loi divine, Claude, et pense à la liberté que je désignais du doigt.

Mais si vous préférez être un vieux Créon, ce qui d'ailleurs n'est ni mieux ni moins bien que d'être un jeune Créon, à votre guise. Votre liberté aussi me rend joyeuse. Cela dit, je ne pense pas que ce soit obligatoire, comme vous le dites, pour vivre dans une cité d'humains. Qui vous a persuadé de cela? Quel Créon guide là, à ma place, vos pas vers l'uniforme, vers le terne et l'illusion de la sagesse? Viens te battre avec moi tant que tu voudras, petit Frère, et n'envoie paître que Io...

Antigone
         
         

ClaudeStenger@aol.com

      Ma soeur, si fine, si spirituelle, et mère aussi, puisque femme...

J'ai été très touché de ta rapide réponse; et les précisions/corrections que tu me rappelles au sujet de l'étymologie de ton nom, et du mien [que je connaissais, mais sans me douter à quel point, étymologiquement boiteux comme ton père Oedipe, j'avais, inconsciemment, de bien fortes raisons (?) de te considérer comme ma soeur-fille, et aussi éternel féminin, agaçant, c'est-à-dire réveillant, le rebelle endormi dans l'homme adulte, peut-être devenu vieux sans avoir mûri] m'ont été précieuses, lumineuses (plus peut-être que tu ne peux t'en douter).

Ta finesse, ta sincérité, la pointe de mépris (ou de juste indignation) avec laquelle tu me renvoies à mes provocations, ou presque mes flirts intimes avec le Créon que je sens suinter en moins, m'y résignant tantôt, m'en affligeant souvent, tout cela m'est allé droit au coeur, crois-moi.

J'apprécie ta belle image du caillou dans le soulier, qui empêchera, je l'espère, de marcher au pas tous ces virils paradeurs, qui croient que pour être mâle, et prouver son viril courage, il faudrait savoir faire taire ses scrupules d'humain et écraser le faible, le solitaire, celui ou celle qui pense différemment. Encore que caillou dans le soulier d'un boiteux... tu comprendras qu'on puisse parfois espérer mieux comme tutrice...

Mais je reviendrai, s'il te plaît, à toi, ma fille, ma soeur, mon intime, lorsque j'aurai lu, relu et savouré tout le sel ou tout le levain que tu as mis dans ta réponse. En attendant, reste avec nous, Antigone! Reste en nous! Mets-nous des cailloux dans nos bottes de paradeurs!

Et, si tu en as le temps, reviens à Anouilh, et à ce qu'il a osé faire de toi, sous cette France occupée, où Créon-Pétain était au pouvoir, et son Antigone présentée comme une adolescente juste un peu folle dans sa névrose de pureté, résistante qu'on a voulu réduire à ses problèmes existentiels individuels. Je crois que Bauchau t'a mieux comprise. Et, moi-même, en mon intime, je le pense, sincèrement, aussi.

Avec ma plus profonde sympathie (pour en rester aux étymologies grecques)...

Ton homme Claude (qui se sentirait volontiers androgyne)
         
         

Antigone

      Antigone vous salue de nouveau, Homme Claude.

Vous continuez de ne pas entendre, décidément. J'ai dit «A la place d'une mère», pas Mère-puisque-femme, et encore moins Eternel Féminin... Un de vos contemporains a d'ailleurs bien réglé ce problème-là, qui affirmait, et je ne lui donnerai pas tort, que «la» femme n'existe pas. Voilà un bon pas vers la liberté, qui délivre les femmes d'avoir à ressembler à une icône aussi pesante. L'idole femme n'existant pas, son double masculin n'existe pas non plus : Vous voilà donc, mon cher Frère, libéré d'avoir à ressembler obligatoirement au modèle consacré du viril à tout prix, défilant au pas cadencé.

Vous semblez en vouloir beaucoup à Monsieur Anouilh, parce que vous pensez que l'image qu'il donnait de moi était celle d'une écervelée, dévalorisant ce que pouvait être (ou aurait dû être ?) la résistance face à Créon-Pétain. Si votre comparaison entre Créon et Pétain peut s'envisager, je reste plus perplexe devant la comparaison entre moi et la résistance, les résistances devrais-je dire. Je ne suis pas experte au sujet de l'histoire du pays de Monsieur Anouilh, qui doit aussi être le vôtre, et sans doute l'affrontement entre les différentes factions de la résistance sur votre territoire ont été moins manifestes que sur ma propre terre à pareille époque. Les résistances sont des groupes, et je vous ai déjà dit que j'étais la solitude, et vous n'avez pas entendu. Au moins Monsieur Anouilh n'est- il pas tombé dans ce piège, de présenter une Antigone nantie de la croix de Lorraine, ou portant autour du cou un pendentif faucille- marteau...

Quant à Monsieur Bauchau, que vous-même et d'autres de mes correspondants sur Dialogus paraissez tenir en haute estime, j'avoue qu'il m'étonne un peu, à parler sans cesse des robes que me prête Ismène, et de mes sculptures, et des draps bleus de mon lit et de mes extases amoureuses dans les champs avec Clios. Je ne pensais pas que votre siècle manquait à ce point de princesses dont raconter aux foules ébahies la vie quotidienne et royale pour qu'il fut besoin de se servir de moi comme prétexte à un roman. Si vous désirez à tout prix entendre parler de moi, je vous proposerais bien d'autres pistes, mais ce n'est pas votre question.

Kaire, Homme-Claude, réjouissez-vous, les cailloux que je sème sous les pas des hommes valent bien ceux que Démosthènes se mettait dans la bouche pour apprendre à parler : moi j'apprends aux hommes à marcher...

Antigone
         
         

ClaudeStenger@aol.com

      Merci une fois de plus, lucide (et fière, au sens d'un peu féroce) soeur, que je n'ai pas eue, et qui donc n'auras pas à te soucier de mon sort, sinon par quelque étendue sororité humaine, dont je te crois féconde... mais soeur qui me parle, et me touche, malgré les essors parfois trop brusquement clivés qui t'emportent dans des envols plus farouches que justes... J'y reviendrai une autre fois.

Mais aujourd'hui, jour de tous les morts, je m'en vais, fleurir la tombe de mes parents. Je penserai aussi à celle qui t'attend. Au moins n'aura-t-elle pas été l'absurde et insensé fruit de quelque fatalité biologique, mais celui de ta propre liberté. Comme l'est tout suicide digne de ce nom.

Affectueusement,

Ton frère en (in)humanités.
         
         

Antigone

      Frère humain qui après moi vivez,

Pardonnez les jours qui ont passé sans que je réponde, le temps de vos oracles est aussi capricieux que celui des nôtres quelquefois.

Ne marchez pas trop sur ma tombe, cela me fera frissonner, et je n’aime guère être touchée de la sorte.

Je ne comprends pas vraiment ce qu’est un «essor clivé», et je ne comprends pas non plus que vous me parliez de suicide. Si quelqu’un vous menace de mort pour obtenir de vous quelque chose, et si vous n’acceptez pas de céder, cela ne fait pas de vous un suicidé, mais de votre interlocuteur un meurtrier. Une fois de plus, ne me regardez pas, regardez ce que je désigne…

La Fatalité écrit sa chanson mais ce sont les hommes qui la chantent.

Antigone