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Antigone

     
   

Comment vais-je faire moi pour être heureuse?  

    Chère soeur Antigone,

Voilà maintenant plus de dix ans que tu me suis. Tu es devenue ma muse, une figure héroïque, un modèle de droiture à suivre. Tu incarnes la solidarité humaine et le principe de l'universalité de l'amour d'une mère: tous l'ont tout entier. «Je ne suis pas née pour partager la haine, mais l'amour». Peut-on être heureux, Antigone, lorsque l'on transgresse les lois de l'homme? La fatalité, celle qui t'a d'ailleurs immortalisée, n'est-elle pas une réponse en soi? Mourir jeune pour ses convictions? ou mourir vieille et malheureuse de s'être trahie, de s'être résignée? Symboliquement, ta mort représente une victoire quoi qu'on en dise.

Avec tout mon respect,

Sylvie



Antigone vous salue, Adelphê,

Puisque vous vous dites ma sœur, aussi bien je ne saurais refuser pareille parenté à qui déclare me suivre depuis cette petite poussière d’éternité que sont dix années. Peut-être aussi qu’Ismène m’a laissé au cœur une place assez vide pour que j’y accueille non qui m’est désigné par nature, mais qui s’y présente par choix. Allez savoir… (Ah! que j’aime cette expression « allez savoir », quelle douce invitation à de studieux voyages…)
Mais je reviens à vous, Sylvie, fille des Arbres. Une Muse, une héroïne, un modèle? Ah, Grand Dieu! Cessez cela, notre fraternité s’en trouverait obscurcie d’une mauvaise soumission, et reconnaissez donc plus ce qui nous rend semblables que ce qui nous sépare.
Quant à votre question à propos du bonheur, il semble qu’elle ferait plus plaisir à ce petit héros agité d’Achille qu’à moi: mourir jeune et glorieux, ou vieux et oublié, c’est une question pour un soldat ou pour un scribe du palais soucieux de sa carrière. Allons, Adelphê, réfléchissez. Définissez d’abord ce que vous entendez par « être heureux », et je pourrai vous répondre, et vous pourrez répondre à vous-même.
Enfin, pardonnez-moi, mais je ne comprends absolument pas ce que vous déclarez à propos de la mort victorieuse. Expliquez-moi donc cela, petite sœur.

De Thèbes, ce jour,
Antigone
 

Chère Antigone,

Merci de la rapidité avec laquelle tu as répondu à ma lettre. Les mythes n'ont-ils pas, entre autres, cette fonction de nous amener à nous identifier à tel ou tel héros? Un auteur que j'aime (Jean-François Vézina) écrit justement dans un de ses livres, à ce propos: «S'il est une qualité que l'on reconnaît à tout héros qui fait preuve de résilience, c'est bien sa détermination... Le véritable héros, celui qui nous inspire, celui qui poursuit jusqu'au bout ce qu'il a entrepris».

On dit aussi qu'un héros, chez les Grecs, était élevé à ce rang parce qu'il avait accompli quelque chose qui sortait de l'ordinaire...

Et ton souci du bonheur, y as-tu songé? Tu aurais pu faire semblant, agir contre tes principes pour éviter la mort. Est-ce qu'être heureux signifie un peu que l'on agit en fonction de respecter les aspirations les plus nobles en nous? Peut-être aurais-tu préféré vivre, finalement?

Quand je parlais de mort victorieuse, je faisais allusion au fait que vous leur avez tenu tête en acceptant de mourir. C'est un geste significatif et qui trouve écho dans les générations futures. Les mythes sont là pour répondre «aux archétypes de l'inconscient collectif» comme le croyait Jung.

À bientôt j'espère, chère soeur!

Sylvie


Antigone vous salue, confuse Forêt,

Je lis et relis votre message, et n’en retiens qu’un bourdonnement... Un bourdonnement qui, d’ailleurs, ne cesse pas lorsque je vous réponds, puisque vous persistez à me parler de héros, alors que je vous ai pourtant clairement exprimé le peu d’estime que je tenais en l’espèce. Ce n’est donc pas à moi que vous vous adressez, puisque vous ne m’écoutez pas.

Vous bourdonnez, bruissante de paroles, de mots et de phrases, de branches et de rameaux, de verbes, de qualificatifs et d’idées, et vous avouez aussi que ce ne sont pas les vôtres. Ce n’est donc pas vous qui parlez.

Alors, que voudriez-vous, Forêt bruyante, que se racontent ces deux protagonistes, qui ne sont ni vous ni moi? Existez d’abord, j’existe déjà, nous verrons bien si nous nous rencontrons.

De Thèbes, à côté du Sphinx assoupi,
Antigone