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Chère, très chère Antigone,
Saviez-vous que vous hantiez mes
rêves? Qu'il m'arrive de croire que vous êtes l'âme soeur arrachée de
mon être du fait de la colère de Zeus? Mais tout ceci ne sont que des
rêves! Lorsque je vous imagine, nul n'est besoin de vous attribuer des
caractéristiques physiques, vous ETES et cela me suffit.
Puisque
vous m'êtes infiniment inaccessible, comme trop de mes rêves, je prends
la liberté de m'épancher par prose interposée! Je vis dans deux mondes.
Celui de mes rêves et celui de mes écrits. Je ne peux résister à
l'envie de vous livrer quelques phrases que vous m'avez inspirées, mais
elles n'évoquent qu'un rêve dans le rêve! Vous connaissiez-vous le don
de faire encore chavirer les coeurs depuis votre lointaine Thèbes?
Vous
trouverez ci-dessous quelques lignes que j'ai commises. J'espère que
vous pardonnerez cette audace et que vous ne la considérerez pas comme
un acte prétentieux de ma part. Si vous saviez combien je doute de moi!
(Je
fais état d'une situation qui se déroule dans une taverne fréquentée
par des personnalités reconnues dans le monde des arts et de
l'écriture):
"Dès que mes maigres revenus des petits boulots
d'étudiant me le permettaient, je me postais à une table au plus près
de l'entrée, à l'affût des plumes reconnues. Plus dans la perspective
illusoire de capter à ce moment-là des ondes inspiratrices que par
admiration ou idolâtrie. Puis, à force de ne rien voir, je l'ai vue.
Seule, triste et belle à la fois.
J'étudiais en cours les textes
de Jean Anouilh «… Elle pense qu'elle va être Antigone tout à l'heure,
qu'elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et
renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se
dresser seule en face du monde…». A cet instant elle devint mon
Antigone, celle du physique de laquelle j'allais m'emparer pour
dépeindre mon premier personnage le soir même ou je la vis. Il se passa
des heures entières, des demi-journées avant que je trouve le courage
nécessaire pour l'aborder. Sa tristesse, son renfermement la rendaient
inaccessible. Elle était là pour une ombre, un mirage évaporé. Puis un
jour j'eus l'idée de lui raconter sa nouvelle histoire, celle que je
lui avais écrite et dans laquelle elle vivait pour moi."
Cette jeune femme idéale, c'était vous. Celle qui est toujours l'objet de ma quête.
Puissiez-vous
me pardonner mon audace que vous ne sauriez mettre sur le compte de ma
candeur tant mon âge est plus que canonique!
Avec toute mon émotion,
Thierry
Antigone vous salue, Homme chaviré de rêves et de mots et d'images.
Ah, l'écriture. L'écritue, à une lettre près, ce qui montre bien à quel
point cet outil est dangereux, je l'ai déjà dit dans ces échanges, et
vous en trouverez la trace si vous cherchez. Non, mon cher ami, je ne
vous pardonnerai rien. Parce que ce n'est pas à moi que vous adressez
cet amour si difficile à formuler. C'est -et votre difficulté à lui
prêter un visage le dit assez- c'est, disé-je, à votre personnage que
vous parlez. Celui que vous créez en rêvant d'Antigone, oubliant que ce
n'est pas Antigone qui rêve, mais vous, rien que vous. Et ce n'est pas
non plus la femme que vous regardez dans une taverne encombrée
d'illusions. Personnage, Personna, persona: un masque. Celui derrière
lequel, immanquablement, c'est l'auteur qui se cache. Il y a ainsi des
milliers de princesses qui sont derrière le masque de vieux messieurs
respectables, des milliers de meurtriers qui sont derrière le masque de
vieilles dames poudrées, des milliers de tigres qui sont derrière le
masque des souris apeurées. Et inversement. Votre monsieur Anouilh
devait crier lui aussi silencieusement "Antigone c'est moi", comme
Sophocle, comme tous ceux qui ont posé leurs pieds dans mes sandales,
parce qu'on n'écrit pas impunément.
Du coup, ce n'est pas moi qui vous fait chavirer le cœur, mais...
vous-même! Voilà le prix à payer. Et voilà pourquoi la quête ne se peut
achever. Mais soyez assuré que vous pourrez, chaque fois que vous le
souhaiterez, venir regarder à mes côtés se lever le jour sur Thèbes,
voir les ombres s'effacer, les mirages mourir, et les humains se
réveiller.
Antigone
Chère, très chère
Antigone,
Que de perspicacité dans votre réponse, qui a eu le don de m'émouvoir à la
seule vue de votre nom!
Ô combien il est vrai que l'écrit tue! Pas au sens physique bien sûr. L'écriture
agit tel un chirurgien qui aurait la faculté de vous amputer d'une partie de
vous-même avec le dessein de vous dédoubler, dédoublant de fait la somme de vos
incertitudes, de vos doutes, de vos émotions, de vos espoirs...
Et que d'espoirs et de désespoirs jubilatoires en perspective lorsque vous
affirmez que la quête ne se peut achever! Entretiendriez-vous des rapports
privilégiés avec la Pythie pour m'avoir ainsi percé à jour?
Bien que vous ayez tenté de me raisonner, vous n'êtes malgré tout pas parvenue
à me dissuader de vous aimer, même si mon amour pour vous n'est, à vous
lire, qu'une construction de mon âme. Faites-moi la grâce de continuer à vous
idéaliser, de vous attribuer tous ces visages que la vie nous offre de croiser
au hasard d'une rue, d'une taverne, d'un théâtre...
Vous êtes et demeurerez Antigone et je suis prêt à chausser vos sandales
pour que vous puissiez vivre pour moi, pour que je puisse vivre en vous pour
mieux me noyer dans votre absence.
Nul n'est besoin de ma présence pour que vous me sentiez à vos côtés lorsque
vous vous perdrez dans la contemplation de Thèbes au petit matin. Je vous y
accompagne par l'esprit.
Puissions-nous un jour respirer les mêmes parfums.
Thierry
Antigone vous salue de nouveau, Guêpe Ivre Etourdie de mots.
Cessez
donc un moment de vous émouvoir comme une joueuse de flûte rosissant
d'émoi à son premier banquet, posez mes sandales, reprenez-vous un peu
et servez-vous de vos oreilles pour écouter autre chose que vos
battements de coeur, dont la chamade vous cache le bruit du monde et
mes propres paroles.
Mais si, l'écrit tue. Ce n'est pas moi qui
le dis, mais une de vos contemporaines, qui fut, si les diligents
scribes de cet oracle m'ont bien renseignée, un écrivain célèbre en
votre temps: «Chaque livre est un meurtre de l'auteur par lui-même.
Quand je mourrai, je ne mourrai de presque rien, puisque l'essentiel de
ce qui me définit sera parti de moi. Un écrivain se tue à chaque ligne
de sa vie, ou bien il n'écrit pas». Vous voyez, on est loin de la
jubilation. Mais un peu plus proche de ce que je suis: un mythe
tragique, vous vous souvenez?
Ce que vous n'avez pas entendu non
plus, c'est ce que j'essayais de vous dire à propos de votre passion
pour un personnage: un personnage, ce n'est pas la figure qu'il évoque,
femme croiséee à la taverne, héroïne de théâtre etc... C'est l'auteur.
Autrement dit, vous n'aimez pas Antigone, vous vous aimez, vous, sous
les traits d'Antigone. Tant que vous n'aurez pas accepté cela, vous
n'avancerez pas. Et tant que vous n'aurez pas identifié ce que vous
considérez comme définissant Antigone, vous n'avancerez pas encore (Si
j'en crois ce que vous écriviez, Antigone est seule, belle, triste et
personne ne l'aime: c'est un peu court, ne trouvez-vous pas?... En tout
cas, je ne me reconnais guère dans cela).
Quant à penser que je
pourrais «vivre pour vous», comme vous dites sans vergogne aucune, je
pense que vous avez perdu l'esprit. Ou que vous avez abusé de je ne
sais quel vin mauvais, confondant allègrement dans votre euphorie les
princesses de Thèbes et les grisettes. La tragédie, ce n'est pas le
vaudeville, question de style, et le style c'est l'auteur, nous y voilà
revenus.
Et les parfums? Ils tournent dans l'air du soir, mais c'est une autre chanson.
De Thèbes, ce jour:
Antigone
Très chère, très
fière Antigone,
Comment mettre un terme à ses émotions? Pourriez-vous affirmer que vous n'avez
pas aussi répondu aux vôtres lorsque vous sortiez de votre palais la nuit? N'avez-vous
pas vous aussi cédé aux battements de votre coeur?
Je vous ai parfaitement entendu lorsque vous me disiez qu'au travers d'autrui
je me cherchais moi-même, je vous ai même concédé que vous m'aviez percé à
jour. Pourriez-vous considérer que pour poursuivre cette quête je m'accorde le
droit de me livrer à ce jeu? A ce je?
Très respectueusement, je crois que vous vous méprenez sur le sens de mes
écrits. Effectivement, la projection que je me fais de vous-même est belle et
triste mais jamais je ne me suis aventuré à prétendre que personne ne l'aimait!
Bien au contraire, les amours qu'on lui a portés (je fais état ici de mon
héroïne) étaient tellement forts que lorsque la mort a mis un terme à cette
relation, sa seule survie ne pouvait se concevoir que comme une tragédie; mais
je vous accorde que vous ne connaissiez pas la trame de "sa" vie. Vous
êtes un mythe tragique, je suis porteur d'une tragédie.
Vos propos me confortent dans l'idée que je me fais de moi-même. Je ne suis pas
un auteur, je ne suis qu'un écriveur tant mes mots sont mal compris! Lorsque je
rêve de chausser vos sandales, pensez-vous que cela puisse devenir une réalité concrète?
Quand ensuite j'écris "vous pourriez vivre pour moi"... Auriez-vous
oublié que c'eût pu être une vision d'auteur, puisque vous me considérez comme
tel?
Vous êtes princesse de Thèbes, il est vrai. C'est votre condition qui vous a
conduite à subir votre tragédie, mais c'est la femme, la fille, la soeur qui
ont écrit cette tragédie, non un titre de noblesse. C'est m'accorder bien peu
de dignité que de me renvoyer de la sorte à un rang dont vous ignorez tout, et
attribuer ainsi mes propos à un quelconque abus des bienfaits de Bacchus. Puisque
vous semblez offusquée par ces propos, me serais-je trompé en considérant que
vous étiez une des premières femmes à lutter contre les interdits?
Je vous prie humblement de me laisser vous aimer à ma façon. Votre refus
m'interdirait de m'aimer puisque c'est tel que vous me voyez, et les dieux
savent que nul n'est plus critique que moi à mon endroit. Votre amitié serait
mon bien le plus précieux, mais de grâce, ni pitié, ni commisération.
Au risque d'abuser de votre temps -mais n'êtes-vous pas éternelle désormais?-
je partage la même considération que vous pour l'auteur que vous citez. Mais
n'a-t-elle pas écrit également... "Ca va très loin, l'écriture... Jusqu'à
en finir avec. C'est quelquefois intenable. Tout prend un sens tout à coup par
rapport à l'écrit, c'est à devenir fou. Les gens qu'on connaît on ne les
connaît plus et ceux qu'on ne connaît pas on croit les avoir attendus".
Subirais-je ma propre illusion?
Même le Thèbes que je m'imagine contempler à vos pieds ne ressemble pas à
Thèbes...
Thierry
Oui, Homme qui voudriez les princesses émues, «Ca va trés loin,
l'écriture!». Si loin que lorsque ça s'éloigne ça vous fait en un bond
le tour même de la terre et que sans crier gare ça vous revient dans le
dos pour vous y poignarder. Ou vous taper sur l'épaule. Les mots
décident tout seuls, et c'est pourquoi je ne suis pas écrivain,
n'aimant ni les poignards, ni les tapes sur l'épaule.
Non, je ne
suis pas émue quand je sors au matin chercher assez de poussière pour
habiller la mort. Je marche, j'avance, je suis. La Loi est sans coeur,
sans battements, sans ces rythmes humains pulsés d'humeurs, moites et
mous.
Non je ne lutte pas contre les interdits, je célèbre ce
qui doit être, tisseuse de linceul muet, lente ouvrière des sépultures,
chanteuse nouée du thrne, porteuse fidèle des offrandes, et le reste est littérature.
Mais votre acharnement mérite un cadeau, fût-il d'adieu, et je vous offre donc ceci:
«Quel
sens prêter à cela: un homme forme de cire et de couleurs le simulacre
d'une femme, le pare de toutes les ressemblances, l'oblige à vivre, lui
donne par un jeu d'éclairages savants cette hésitation même au bord du
mouvement qu'exprime aussi le sourire.
Puis s'arme d'une torche,
abandonne le corps entier aux caprices de la flamme, assiste à la
déformation, aux ruptures de la chair, projette dans l'instant mille
figures possibles, s'illumine de tant de monstres, ressent comme un
couteau cette dialectique funèbre où la statue de sang renaît et se
divise, dans la passion de la cire, des couleurs? (1)»
Allez
vers d'autres mythes, qui pourront peut-être mieux vous guider,
d'autres princesses, qui pourront peut-être mieux vous écouter, et que
quelques dieux vous accompagnent, qui vous entendront.
Antigone
(1) Anti-Platon.Yves Bonnefoy. NRF.Gallimard
Merci pour tout,
inconnue lettrée et perspicace.
Très cordialement,
Thierry
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