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Catherine
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Cité assiégée |
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Antigone, Antigone vous salue, Koré! Antigone! Tu te souviens de moi, je suis touchée. C'est immanquable, je reviens toujours à toi, comme si j'orbitais autour de Thèbes. D'ailleurs, c'est probablement le cas. Tant qu'à tourner en rond, j'aime mieux que ce soit autour de toi. Pour ce qui est de la tragédie, je ne m'en sors pas, elle est restée coincée en travers de ma gorge. Impossible de la déloger. Pendant la guerre, n'as-tu jamais songé à aller te réfugier dans une cité voisine? Mais peut-être était-ce plus dangereux encore de quitter Thèbes et de te promener sur les chemins... Dis-moi, connais-tu l'histoire de Cæneus ou Cænis? Aurais-tu aimé, comme elle, être transformée en homme? Laissons l'invulnérabilité de côté, de toute façon elle ne lui a pas servi, ce que je voudrais savoir c'est si tu aurais aimé devenir homme. Mille baisers, Ta Koré qui pense très souvent à toi. Antigone te salue, Koré fantasque et facétieuse. Non, décidément, tu n'as pas changé, caracolant de fantaisie en fantaisie, petite chèvre têtue cognant de la corne sur l'éternité. Ainsi, acharnée, tu persistes à vouloir ré-écrire les histoires: et si j'avais eu envie d'aller me réfugier ailleurs, et si j'avais été un homme, et si quoi encore? Puisque tu sais que je suis immuable (c'est le sort de tous les mythes), je ne peux que deviner que c'est toi que tu interroges à travers moi. Donc, ton prochain message m'apprendra si toi tu n'as pas eu envie de fuir la ville où tu es assiégée, et si tu aurais aimé devenir un homme. Voilà qui me réjouit par avance et qui animera sans doute mes longues journées d'attente sur le rempart de Thèbes... Antigone-l'amusée Hum hum... Apparemment, je ne trouve jamais les bonnes questions. Voilà un grand défi, trouver la réponse à laquelle Antigone répondra. Tiens, je fais un nouvel essai. Qu'attends-tu sur ton rempart? Que fais-tu là, ma belle Antigone? Moi, un homme, et avoir le cerveau dans la fourche? Jamais dans cent ans! Je préfèrerais me faire violer par une armée entière que d'être l'un d'eux. Déjà que d'être humaine ce n'est pas reluisant. Pour ce qui est de ma cité, je ne veux pas en sortir. Je ne veux aller nulle part. Je suis bien ici. Et toi, es-tu bien là où tu es? Pour ce qui est de réécrire les histoires, je m'en excuse, je n'ai pas voulu te réécrire. Je vais essayer de faire attention, mais tu sais, je dois bien passer le temps, mon rempart est d'un ennui à faire frémir les plaines. Tendrement, Ta Koré Antigone vous salue, ô Joueuse! Il faut en vérité que votre rempart soit bien gris pour que vous ayez ainsi envie de jouer avec les morts et les mythes, vous lançant à vous-même le défi qu'ils vous répondent. En ce sens, choisir Thèbes est une bonne idée, puisque nous y sommes à jamais marqués par un Sphinx aussi épris d'amusement que vous... Mais quand vous faudra-t-il une statue de pierre à défier? Que fais-je sur mon rempart? Je regarde. J'écoute. Mais je ne peux attendre, car l'attente s'inscrit dans le temps, et que le mien est figé dans le flot poudreux de l'éternité. De temps en temps, un voyageur passe, parle, s'attarde, repart et quelquefois revient, et pour moi il ne s'est écoulé aucune seconde, aucune heure, aucun jour entre ces deux rencontres. Les oliviers s'inclinent dans des remuements d'argent, les orangers dressent des poings verts et jaunes vers un ciel immobile, Thèbes sommeille, prête à répondre aux questions. Je suis: Antigone Très chère amie, Les statues, je ne les défie pas; j'en tombe amoureuse, surtout si elles sont faites de bronze. Tous les remparts sont gris à mon avis, et si certains les peignent, ils n'en sont pas moins gris. De toute façon, la couleur du rempart n'a aucune importance, ni ce qui s'y produit, n'est-ce pas? Trouver du sens ne signifie pas qu'il y a un sens à trouver, ni qu'il faille être désolé de son absence. Toi qui regarde et qui écoute, as-tu vu passer un sens à tout cela? Pleures-tu parfois? Tu m'as peint un bien joli paysage avec tes mots, Antigone. Il suffit que je les relise pour que des images magnifiques m'envahissent. C'est d'un calme! Je t'embrasse. Antigone vous salue, enfant des contradictions. Il ne suffit pas de marcher à contresens pour ridiculiser le sens, fût-il commun, car c'est lui accorder encore bien de l'importance que de vouloir ainsi le contrarier. Quant à l'amour porté aux statues, en vérité, c'est l'infini à portée des pigeons, pour paraphraser un de vos poètes... Est-ce que je pleure? Quelquefois. En ce moment, un fou a mis le feu dans une forêt proche parce qu'il la trouvait trop semblable à toutes les forêts, les oliviers saignent et se tordent, les pierres éclatent, le ciel crie un long gémissement de suie et de cendres, peut-être est-ce cela qui fait venir mes larmes, mais je ne sais pas si je pleure sur le fou ou sur la forêt. De Thèbes, ce jour: Antigone Très chère amie, Ce que tu me dis sur le «sens» est important, et je te supplie de m'en dire davantage. Je voudrais savoir ce que ça signifie pour toi, ce que la vie signifie pour toi, comment tu vois les choses. Je sais bien que tu as vu quelque chose qui m'échappe et que peut-être je ne verrai jamais, mais si tu me livrais quelques mots, je t'en serais reconnaissante. Amicalement, Catherine Antigone vous salue, ô celle qui voudrait voir par mes yeux! Ce quelque chose qui vous échappe, que vous ne verrez jamais, et que vous poursuivez et n'atteignez pas, que vous tentez de reconstruire et dont il manque toujours une pièce, cette distance jamais comblée qui fait de vous un Achille immobile à grands pas? Cela s'appelle la vérité, évidemment. Mais êtes-vous plus avancée maintenant? De Thèbes, ce jour: Antigone |
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