Cette foi qui soulève des montagnes et qui creuse ta tombe
       
       
         
         

ClaudeStenger@aol.com

      Je reviens à toi, ma chère Antigone, et te salue, ma soeur en (in)humanité.

[puisque à plusieurs reprises déjà tu as pris le temps -et le soin - de répondre - et avec quelle sensible intelligence parfois - aux interpellations que je t'ai adressées (sous ce pseudonyme et un autre plus lambda)]

Je voudrais encore questionner, avec toi, cette certitude qui t'a permis de savoir assurément que ce que tu as fait était bien ce qu'il (te) fallait faire.

Quel qu'en soit le prix à payer (pour toi, voire pour tes proches).

Des siècles après toi, une autre jeune fille (bergère elle, et fille du peuple) se sentit appelée par des «Voix» mystérieuses à accomplir une mission, au bout de laquelle (mais elle n'en était pas assurée comme tu le fus) elle connaîtrait la mort. La foi en ses «voix», en sa mission, cette certitude qu'il fallait qu'elle aille, comme quelque chose en elle-même (autant que les «voix») le lui demandait, «sauver son pays de l'occupation étrangère en en boutant hors l'ennemi», tout cela l'a poussée jusqu'au bout de son destin, sur un bûcher (après avoir, il est vrai, accompli l'essentiel de sa mission, dont d'autres après elle recueilleraient les fruits). Cette foi, cette conviction mystérieuse (qu'elle ne pouvait pas et n'a jamais voulu réellement partager avec quiconque) me rappelle la tienne. Cette foi qui soulève des montagnes (de difficultés), qui balaie les obstables sur les chemins les plus difficiles, qui va de l'avant malgré les supplications ou interpellations des proches, en n'écoutant que soi (ou des «voix» en soi), cela aussi me fait penser à toi.

Cette foi qui soulève des montagnes... mais en même temps creuse la tombe où tu seras enterrée vive, comme Jehanne, ci-dessus évoquée, fut brûlée vive.

Aujourd'hui, en Palestine, autre terre (brûlée de soleil où les cadavres se décomposent vite à l'air) bordant cette Méditerranée que tu connais bien, d'autres jeunes filles, animées par leur sens de leur mission, leur foi, leur courage, leur esprit de sacrifice vont jusqu'à se faire, au sens propre, exploser au milieu de ceux qu'elles appellent leur ennemi, ou l'occupant de leur terre, pour en tuer le plus possible. Elles estiment, comme tu l'as estimé, agir au nom d'un devoir, d'un impératif moral, au nom de la Justice (puisque l'ennemi occupe injustement leur terre). Elles aussi meurent vives dans l'explosion qu'elles déclenchent. [Et n'auront même plus ensuite à trop se soucier qu'on enterre leur cadavre dont il ne restera que des bouts de chair dispersés dans la rue, au milieu de celle de leurs anonymes ennemis et victimes.] Elles sont, pour beaucoup de leurs compatriotes, des martyrs et de saintes héroïnes.

Pour d'autres, elles sont juste des fanatiques manipulées. Comme Créon aussi estima que tu avais pu l'être.

Si tu le pouvais, Antigone, que dirais-tu aujourd'hui à ces jeunes filles... qui se sentent peut-être elles-mêmes des Antigone?

En quoi leur(s) acte(s) et leur sacrifice, assumés au nom d'un impératif moral, religieux ou spirituel, peuvent-ils être comparés ou non au tien?

Prends le temps qu'il te faut, si nécessaire tout l'été lumineux que je te souhaite (voire toute l'éternité éthérée dont dispose ton éternellement juvénile fantôme) pour me dire ce que tu penses des rapprochements (peut-être osés) que je te propose. Mais sache que, si la vie me prête vie d'ici là, je lirai attentivement toute réponse que tu accepteras de me donner.

respectueusement à toi,

C.S. Lambda

 

       
         

Antigone

      Antigone te salue, Marin de passage, qui rapporte de chacun de ses voyages quelque caillou précieux et incompréhensible qu'il pose sur la berge en espérant une réponse...

La dernière fois, il me semble, c'est la démocratie (ou l'ombre de celle-ci) que tu déposais sur mon rivage, cette fois tu me ramènes des jeunes filles mortes, sombre présent, en vérité, sombre présent, est-ce ta propre vie que tu poseras devant moi une prochaine fois en pensant que je peux la déchiffrer... Je suis pourtant à Thèbes, et pas à Delphes, même au prix d'un mauvais jeu de mots dans ma langue maternelle, toi qui t'obstines à te dire mon frère...

Allons, revenons à tes jeunes filles: elles se ressemblent, certes, attentives toutes à la voix qui les guide, s'oubliant elles-mêmes pour n'être plus que le parfait bras armé d'une autre nécessité que la leur. Je crains toutefois que, profitant de cet oubli d'elles-mêmes, ce ne soit un tyran qui mène leurs pas, glisse l'épée dans la main de l'une, noue les explosifs à la ceinture des autres, et je crains que ce tyran, qui se nourrit de jeunes filles aveuglées, sanglantes et meurtrières, ne soit ce que tu nommes leur «foi». Cette foi qui, comme tu le dis si justement, soulève les montagnes, et fait mourir les jeunes filles quand les prêtres restent à l'abri et que les dieux ne regardent même plus quelle triste mascarade l'on danse en leur nom dérobé.

Bien sûr qu'elles ne me ressemblent pas (En as-tu douté?): ce qu'a fait Jehanne, ce n'est pas moi, mais mon frère Polynice qui l'a fait, lorsque, pour renverser Créon, il est allé chercher appui auprès d'autres cités. Ce que font les jeunes filles de Palestine, ce n'est pas ce que je fais, parce que je n'ai pas essayé de tuer Créon et ses gardes.

C'est en cela, mon frère qui pense à Antigone chaque fois qu'il est question de tyrannie et de révolte mortelle, que ces jeunes filles ne sont pas moi, ni des échos de moi. Parce qu'elles ne sont pas seules, tes jeunes filles. Et que faute de savoir ce qu'est la solitude, faute de parler en leur nom, elles sont parlées par d'autres...

Ce que je leur dirais? Mais... Pourquoi ne me demandes-tu pas plutôt ce que je leur ai dit... J'ai touché leur front, j'ai essuyé la sueur et les larmes, j'ai chuchoté «Petite, ah petite...», et j'ai bien pris soin de ne pas leur parler de liberté parce qu'il était bien tard pour cela, j'ai gardé les yeux bien ouverts quand le feu est arrivé, quand la poudre a crié, et puis j'ai ramassé le linceul de poussière dans mes mains et préparé les offrandes.

«Et si la mer Egée se fleurit de cadavres
Ce sont les corps de ceux qui voulurent rattraper à la nage le grand navire,
De ceux qui étaient las d'attendre les navires qui ne peuvent plus appareiller.»(1)

L'été lumineux s'assombrit, ne laisse pas la vie décider de ta vie à ta place.

Antigone

(1) Georges Seferis. «"A la manière de G.S.»Poèmes (1933-1955). Trad. J. Lacarrière et E. Mavraki. Mercure de France.