Anouilh m'envoie vers vous
       
       
         
         

BonjourMissAnne@hotmail.com

      Chère Antigone,

Je suis perdue.

Je suis censée trouver la force, le courage, la passion, la rage, la grandeur, la spontanéité...

Je suis censée vous jouer.

Je suis si vide en ce moment. Je ne retrouve plus aucun de ces sentiments, ni sur scène, ni dans ma vie. Dois-je me lever la première le matin, sentir l'air froid sur ma peau nue pour me sentir à nouveau vivante?

Bien à vous,

Anne

 

       
         

Antigone

      Jeune Anne, qui n'êtes pas si perdue puisque Monsieur Anouilh vous tient par la main jusqu'à ma porte, je vous salue.

Vous êtes «censée me jouer» et vous pensez que vous êtes vide, et vous croyez que vous n'allez pas me trouver, que je ne me glisserai pas au dernier moment sous votre peau, que ma voix ne viendra pas vibrer le long de la vôtre, que votre tourment ne sera pas le mien, et vous vous trompez. En ce moment, justement, parce que justement vous êtes vide, c'est à votre propre solitude que vous préparez une place, où je viendrai m'asseoir, si vous le voulez vraiment, n'en doutez pas...

Mais prenez garde: si Antigone se lève la première, ce n'est pas pour voir un monde rose et vert de carte postale, où la brise fraîche caresse la peau, où la vie s'ébroue, où la lumière rassure des cauchemars de la nuit, mais un monde où les couleurs n'existent pas encore; si elle se lève la première, ce n'est pas pour être plus vivante, mais pour renoncer à l'être. C'est à l'aurore que se lève Antigone, jeune Anne, cette aurore-là:
«-Comment cela s'appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd'hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l'air pourtant se respire, et qu'on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s'entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève?
-Cela a un très beau nom, femme Narsès, cela s'appelle l'aurore.»
Giraudoux (Jean), Électre, II, 10.

Lorsque votre vide s'emplira de cette aurore, Jeune Fille, vous me sentirez à vos côtés. La tragédie pourra commencer. Et quand la tragédie sera finie, vous retrouverez votre vie, là où vous l'avez laissée. Comprenez-vous cela?

Antigone